lundi 3 juillet 2017

Le national-socialisme est un socialisme

François-Georges Dreyfus, entretien à Magazine Hebdo, 20 avril 1984, p. 72 :

"(...) si les premiers fondateurs du NSDAP ne sont pas des marxistes, ils viennent quand même de la classe ouvrière. On aurait sans doute d'ailleurs intérêt à mieux connaître le Comité libre pour la classe ouvrière fondé à Brême par un certain Wahl. Les militants proviennent vraisemblablement des syndicats et des milieux révisionnistes du SPD qui approuvent l'impérialisme, car « le prolétariat a, lui aussi, intérêt à l'expansion de la Nation ». Ce même SPD défend un certain nationalisme et la militarisation, critique l'antipatriotisme de Hervé et préconise le colonialisme. D'ailleurs, ce néo-nationalisme socialiste est stigmatisé par Charles Andler (auteur, entre autres, d'une monumentale biographie de Nietzsche) dans une série d'articles contre Jaurès, repris en livre sous le titre le Socialisme impérialiste. Il existe ainsi, bien avant 1914, dans la classe ouvrière allemande, et favorisée par une partie du SPD, une forte tendance nationaliste ; au moment même, rappelle Sternhell, où se désintègre la notion de classe, le sentiment national émerge comme la force dominante de l'histoire de la Nation, incarne toujours les valeurs fondamentales de la société. L'évolution du SPD avant 1914 explique le comportement d'hommes issus du prolétariat comme Wahl à Brême, Drexler à Munich ; Drexler y fonde le Deutsche Arbeiter Partei, DAP. En mai 1919, Drexler accuse « la social-démocratie d'avoir abusé d'une façon inouïe de l'idée du socialisme ».

En raison des données mêmes de l'histoire allemande, histoire d'une nation divisée et unifiée seulement en 1871, le sentiment national a toujours tenu une large place dans le mouvement de l'opinion publique, y compris chez les socialistes. D'autre part, la défaite, et surtout le traité de Versailles, œuvre d'un monde occidental libéral et capitaliste, a amené l'Allemagne à se rapprocher du monde soviétique. Cette donnée, à la fois diplomatique et idéologique, ne doit pas être perdue de vue, car elle explique le comportement de nombreux nationalistes allemands qui s'opposent à l'Occident et souhaitent le rapprochement avec l'URSS. Ils constituent même un groupe de pensée que l'on appelle généralement le national-bolchevisme. On a souvent dit et écrit que l'inspiration socialiste des vingt-cinq points du programme nazi, rédigé en 1920, n'était que démagogie. Rien n'est moins sûr quand on sait la date de la rédaction (février 1920) et de la confirmation (mai 1926). Le NSDAP d'alors est encore un parti ouvrier et s'il change de dénomination, c'est pour se distinguer nettement des partis ouvriers d'inspiration marxiste. Ces tendances socialistes se renforceront fortement entre 1922 et 1926, sous l'influence des frères Strasser qui implanteront le nazisme, à ses débuts essentiellement bavarois, dans toute l'Allemagne du Nord, avec l'appui, jusqu'au printemps 1926, de Goebbels. Otto Strasser vient du SPD et Goebbels semble avoir eu des liens avec le KPD. En janvier 1926, les nazis du Nord approuvent à Hanovre un programme socialiste révolutionnaire qui propose une réforme agraire, avec la redistribution des terres, la nationalisation des grandes entreprises, la participation ouvrière à la gestion des sociétés permettant l'intégration du prolétariat dans la Nation, et l'instauration d'une culture d'Etat. Durant toute cette période, Goebbels invite au soutien à la Russie, « véritablement nationaliste et socialiste », affirme que le marxisme a falsifié le socialisme et proclame, le 19 janvier 1926, dans un grand discours à Koenigsberg, que seule l'alliance des nazis et des communistes permettrait d'aboutir à « la résolution de la question sociale » et à « la mise en place d'un socialisme de possession et de gestion des biens »."

"Le socialisme allemand a eu deux caractères : un aspect révolutionnaire profondément dominé par le marxisme et un aspect national qui récuse largement la notion de lutte des classes pour promouvoir une conception tout à fait différente : l'intégration de la classe ouvrière dans le système social allemand. Telle a été la vision de Lassalle, poursuivie après lui par les socialistes de la Chaire, puis par les révisionnistes, tels Bernstein, Naumann. C'est ainsi que les socialistes révisionnistes inspireront fortement le national-socialisme dont on a pu dire que son principal mentor en matière sociale avait été Lassalle qui, dès 1859, avait engagé les socialistes allemands dans la voie nationaliste et s'alliait, en 1862, contre les libéraux avec le nouveau président du Conseil prussien, Bismarck. Ce socialisme révisionniste, peu à peu démarxisé et devenu même antimarxiste, explique d'ailleurs la forte participation de la classe ouvrière au national-socialisme, bien avant la prise du pouvoir."