samedi 1 avril 2017

Seconde Guerre mondiale : le sauvetage des Juifs d'Europe par la Turquie kémaliste



Lucien Steinberg, Chroniques d'un Juif laïque, Paris, Les Balustres, 2010, p. 436 :

"L'aspect de l'Héritage nous a partiellement échappé [au Musée juif de New York]. Voulait-on montrer le rôle joué par des Juifs éminents dans la société des Etats-Unis ? Voulait-on montrer plutôt comment le facteur juif s'intègre dans la vie du pays ? On regrettera que les aspects peu reluisants de l'action, ou de l'inaction du pouvoir américain entre 1939 et 1945 vis-à-vis des Juifs n'aient été davantage mis en évidence.

Une recherche récente a prouvé que, pendant la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont donné asile à moins de Juifs réfugiés que des pays tels que la Suisse, l'Espagne (franquiste !) ou la Turquie. On a beaucoup, suffisamment parlé de la Suisse ces derniers temps. L'Espagne franquiste ou la Turquie autoritaire n'ont jamais été considérées comme particulièrement attachées à la protection des réfugiés. A tort, comme nous le voyons."

Lucien Steinberg, "Le consul arrête un « train de la mort »", La Presse Nouvelle Magazine, novembre 2000 :


"Monsieur Necdent [Necdet] Kent est actuellement âgé de 92 ans. Il y a cinquante-sept ans, il était consul-général de Turquie à Marseille.

Un jour de 1943, il fut avisé par un employé juif du consulat que des Juifs turcs avaient été enfournés dans un train en partance de la gare Saint-Charles. Il s'est précipité à la gare et a découvert le train. A ce jour, indique M. Kent, il se souvient de l'inscription sur le wagon de bétail « Bestiaux 20, foin 500 kg ». De fait, les Juifs étaient entassés les uns sur les autres. Le consul s'est précipité sur le commandant de la Gestapo en gare, lui affirmant avec force qu'il s'agissait de citoyens turcs, qu'il convenait de relâcher. Le gestapiste a refusé indiquant qu'il ne s'agissait que de Juifs. N'écoutant que son cœur et son courage, le consul cria au fonctionnaire juif du consulat : « Allons-y, nous montons aussi dans le train ! » Sitôt dit, ils ont repoussé le soldat qui était devant un wagon et ont sauté dans le train. L'officier allemand leur demanda de descendre ; ils n'en firent rien et le train démarra. Au prochain arrêt, cependant, des officiers allemands se sont rendus devant le train et se sont excusés auprès de M. Kent pour « l'erreur commise » à Marseille. Ce dernier de rétorquer: « L'erreur n'est pas que je sois dans le train mais que quatre-vingt citoyens turcs y aient été entassés. En tant que représentant d'un gouvernement qui n'admet pas pareil traitement en raison des convictions religieuses, je ne puis envisager de les laisser-là. » Devant cette attitude énergique, les Allemands ont fini par relâcher tout le monde. M. Kent estime qu'il a fait ce qu'il avait à faire. Il n'a jamais informé son gouvernement de son acte. « Le gouvernement ne m'a jamais encouragé à agir comme j'ai agi, de sorte que j'estimais que ce n'était pas son affaire... Si on ne le sent pas soi-même, on n'agira jamais ».

Ce n'était pas la seule action en faveur des Juifs. Il a délivré de nombreux passeports à des réfugiés juifs qui n'avaient plus de passeports valides.

A un moment donné, il s'est plaint au commandant militaire allemand parce que des Juifs avaient été déculottés en pleine rue afin de déterminer s'ils étaient circoncis ou non. Il a fait admettre aux Allemands que la circoncision n'était pas réservée aux Juifs. Après la guerre, M. Kent a été en poste à Londres et n'est jamais retourné à Marseille. Il a reçu et continue de recevoir des lettres de remerciements de Juifs ayant vécu à Marseille à l'époque et de leur famille."