samedi 11 mars 2017

Les Juifs dans la Bosnie ottomane

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 180-181 :

"Des colonies juives étaient apparues dans les Balkans dès l'époque romaine et s'étaient maintenues à l'époque médiévale, tant dans les ports dalmates que dans la Macédoine byzantine. Vers la fin du XVe siècle, ces colonies connurent un spectaculaire renouveau avec l'arrivée massive des juifs chassés d'Espagne, à qui les Ottomans, désormais maîtres de la péninsule balkanique, avaient accordé l'asile. Les nouveaux venus s'installèrent à Salonique et, pour certains, à Skopje, dans les villes jalonnant la principale voie commerciale des Balkans. L'essor de Sarajevo et l'ouverture du bezistân de Gazi Husrev-Beg attirèrent en Bosnie des familles juives qui, s'y étant installées à demeure dans la deuxième moitié du XVIe siècle, s'assurèrent, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le contrôle du commerce local des tissus. Dès 1577, les juifs de Sarajevo disposèrent de leur propre quartier, où, quelques années plus tard, le gouverneur Siavuš Pacha (1580-1581) fit construire un immeuble destiné à loger les juifs indigents, et où fut édifiée, à peu près à la même époque, la plus ancienne synagogue sarajévienne. La communauté juive de Sarajevo comptait, en 1779, 214 chefs de famille, soit probablement un peu plus d'un millier de personnes. Elle venait tout juste d'acquérir son autonomie cultuelle par rapport à Salonique grâce au grand-rabbin David Pardo qui avait fondé la première yeshivah de la ville. Au début du XIXe siècle, le nombre des juifs de Sarajevo fut estimé à 2 000 par le consul de France à Salonique, et celui de leurs coreligionnaires établis dans la capitale bosniaque, Travnik, à 60. Ces chiffres ne devaient guère varier au cours des décennies suivantes, mais, avec l'occupation austro-hongroise, les juifs ashkénazes affluèrent en Bosnie-Herzégovine au point d'y être rapidement plus nombreux que les Sépharades. Ils y constituèrent une communauté distincte de ces derniers et séparée d'eux par une véritable barrière culturelle et linguistique : les Ashkenazes, germanophones pour la plupart, n'entendaient rien au ladino, dialecte dérivé de l'espagnol toujours en usage chez les Sépharades. Les uns et les autres prirent une part considérable dans l'effort de modernisation du pays initié par les autorités d'occupation. Les trois plus importants patrons de l'industrie bosniaque avant la Première Guerre mondiale étaient d'ailleurs issus des rangs sépharades. Cependant, tout au long des siècles où ils avaient vécu en Bosnie-Herzégovine, le rôle des juifs ne s'était pas limité au domaine économique : beaucoup d'entre eux avaient, en effet, joué durant l'époque ottomane, malgré leur statut de zimmî, un rôle politique important en conseillant les plus hautes autorités de la province. Ce rôle politique leur avait, au demeurant, valu d'être associés par les chrétiens au pouvoir ottoman au même titre que les musulmans."