mardi 21 mars 2017

La lâcheté du SPD devant l'avènement d'Hitler (1933)

Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Paris, Editions de l'AteIier/Editions ouvrières, 2000, p. 63-66 :

"Dans la mouvance social-démocrate, les résistants les plus actifs ne furent pas les adhérents du SPD, mais ceux de groupes ou d'organisations dissidentes dont il sera question plus loin.

Le parti social-démocrate était pourtant, nous l'avons vu, jusqu'en mars 1933, en Allemagne le parti le plus puissant (après le NSDAP) tant par le nombre de ses électeurs que par celui de ses adhérents. Pourquoi s'est-il si faiblement opposé à l'installation du nouveau régime ? Pour deux raisons principales. A la veille de la nomination d'Hitler au poste de chancelier, la direction du parti s'apprêtait à voter un texte assurant tout gouvernement, quelle que fût sa composition, pourvu qu'il respectât la Constitution, de la tolérance du SPD. L'arrivée quasi-légale du national-socialisme au pouvoir ne donnait donc pas prétexte à manifestations aux yeux de la social-démocratie allemande. D'où le rejet sans phrase de la proposition du KPD d'organiser une grève. (...)

La seconde raison de la passivité du SPD, c'était sa ou plutôt ses divisions internes. La direction du parti ne partageait pas les vues ni du plus puissant syndicat, l'ADGB, pourtant d'orientation social-démocrate, ni de l'organisation paramilitaire, la Bannière d'empire, créée quelques années auparavant pour s'opposer aux violences nazies. Plus grave : les dirigeants du parti eux-mêmes n'étaient pas d'accord entre eux. Les partisans d'une résistance délibérée étaient nettement en minorité. (...)

Un certain nombre de militants, en particulier des jeunes, déçus par l'attitude de la direction, rejoignirent les groupes dissidents plus déterminés à s'opposer au régime que le SPD (voir ci-dessous p. 69).

Cependant les arrestations arbitraires de responsables locaux, les interdictions de journaux, les hésitations de la direction nationale incitèrent une grande partie des adhérents à adopter une attitude de neutralité passive. L'exemple de la Hesse-Darmstadt est assez significatif. Wilhelm Leuschner, par ailleurs membre de la direction syndicale (ADGB), était ministre de l'Intérieur du gouvernement local depuis 1928. Son collaborateur, Carlo Mierendorff élu au Reichstag, refusait comme lui de céder aux pressions du ministre de l'Intérieur du Reich, qui pressait Leuschner de démissionner (son gouvernement, minoritaire, expédiait les affaires courantes). Un certain nombre de députés sociaux-démocrates membres du Landtag ayant lâché Leuschner, celui-ci finit par s'incliner. Dans la première semaine de mars eut lieu la passation des pouvoirs.

Dans le Wurtemberg, la direction social-démocrate décida de s'auto-dissoudre, invitant même les municipalités présidées par des socialistes « à soutenir l'ordre nouveau et la révolution nationale ». (...)

Outre le respect d'une légalité mythique que violait allègrement le nouveau régime, beaucoup de leaders sociaux-démocrates ou syndicaux se faisaient encore plus d'illusions que les communistes sur les intentions du nouveau gouvernement. Ils pensaient qu'on pourrait l'amadouer : moyennant une série de concessions, ils croyaient pouvoir sauver l'existence du parti et des syndicats. (...)

Même après l'abolition de fait de la Constitution de Weimar au lendemain de l'incendie du Reichstag, la direction du parti s'obstinait à penser qu'il était possible de trouver un terrain d'entente avec le gouvernement Tandis que quelques leaders (Noske, Severing) membres de la droite du SPD se retiraient sur l'Aventin et cessaient toute activité (ils resteront en Allemagne sans être inquiétés et en percevant leur retraite jusqu'à la fin de la guerre), d'autres tentaient de négocier avec le pouvoir. Quelques-uns n'hésitèrent pas à condamner ouvertement le « terrorisme communiste », sans évoquer bien sûr la terreur hitlérienne. A la séance du 23 mars 1933 au cours de laquelle le gouvernement obtint les pleins pouvoirs, la direction du SPD avait décidé que le discours d'Otto Wels serait « dans quelques passages, conciliant », en espérant que cela permettrait à la presse « bourgeoise » - quelques journaux relativement indépendants paraissaient encore à cette date -, d'en reprendre une partie.

Le lendemain du vote, trois membres de la direction, Vogel, Hertz, Löbe rencontrèrent Göring pour tenter d'obtenir la levée de l'interdiction de la presse socialiste. Réponse de Göring : oui, à condition que vous obteniez de la presse étrangère qu'elle cesse ses attaques contre le nouveau régime. Sur quoi il fait délivrer des passeports à Wels, Stampfer et Hertz qui se rendent à cette fin dans plusieurs pays limitrophes de l'Allemagne et tentent de circonvenir le bureau de l'Internationale socialiste siégeant à Zurich. (...)

Tandis que Paul Löbe invite publiquement les sociaux-démocrates à accepter le nouveau régime, la direction du parti, renouvelée le 26 avril, décide de transférer à Prague les fonds du parti et de faire émigrer plusieurs dirigeants : Wels, Vogel, Ollenhauer, Stampfer, Hertz. (...)

A ce moment-là, la direction du parti se scinde en deux groupes hostiles. Une soixantaine de députés encore présents en Allemagne approuvent, le 17 mai, la déclaration de Hitler précisant la politique de son gouvernement, tandis que la SOPADE (abréviation de Sozialdemokratische Partei Deutschlands) - tel est désormais le sigle de la direction du parti installée à Prague - la condamne publiquement. La direction berlinoise épure alors le bureau des Jeunesses ouvrières socialistes en lui reprochant son indiscipline et ses actions illégales."