lundi 20 mars 2017

Front populaire : la participation d'Otto Abetz au Ier Congrès international de folklore à Paris (1937)

Catherine Vallantin Velay, "Le Congrès International de folklore de 1937", Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54e année, n° 2, 1999, p. 487-500 :

"Dès le 25 septembre 1936, un article de Comoedia, revue littéraire où Léon Blum eut ses habitudes quelques années auparavant, demande la création d'un Comité constitutif du folklore ou encore d'un Bureau permanent du folklore, auprès du sous-secrétaire d'Etat de Léo Lagrange. Les projets se concrétisent : le 9 janvier 1937, Rivière et André Varagnac remercient Jean Zay d'avoir bien voulu convaincre le président du Conseil et le Parlement de créer un nouveau département au sein de la Réunion des Musées Nationaux, le « département de folklore », après la première décision budgétaire. Le décret fondateur du département des arts et traditions populaires paraît le 1° mai 1937. Il précise qu'il s'agit d'« un musée installé dans le Palais du Trocadéro, et de musées de plein air qui seraient organisés dans des domaines de l'Etat sur divers points du territoire ». Le nom définitif de musée n'apparaît dans la correspondance de Rivière qu'après la parution du décret.

Dès août 1936, les notes et les rapports préliminaires du chef de cabinet de Léon Blum mettent l'accent sur la nécessité d'associer « éducation populaire » et « utilisation des loisirs ». Les musées de plein air seront le prolongement du nouveau musée et les travaux muséologiques s'intégreront aux activités des auberges de jeunesse. Le rapport de juillet 1936 souligne : « Cherchant à associer le plus largement possible ces musées à l'éducation et au tourisme populaires, nous avons proposé de les combiner à des auberges de jeunesse auxquelles ils apporteraient un attrait et un complément culturels de haute qualité ». Est-ce pour échapper au modèle du Kraft durch Freude qu'on précise : « Ces considérations ont trouvé auprès du Centre laïque des auberges de la jeunesse l'accueil le plus favorable » ? Rien n'est moins sûr ; car, en août 1937, Otto Abetz est invité à parler des liens étroits qui unissent l'étude du folklore aux activités organisées pour les adolescents dans les auberges de jeunesse hitlériennes. La logique culturelle semble bien commune ; ces affinités ne sont pourtant pas encore susceptibles d'être appréciées avec lucidité lorsqu'en juillet 1936 au sein du cabinet de Léon Blum, l'ordre du raisonnement est poussé jusqu'au bout : « Sur place, les “ pères aubergistes ” pourront assumer les fonctions de conservateur. »

Mais le mercredi 25 août 1937, soit le jour même de l'intervention d'Otto Abetz au Congrès international de folklore, Rivière adresse à Georges Huisman, responsable de la Direction générale des Beaux-Arts, une note confidentielle sur la participation d'Abetz au Congrès international de folklore comme membre de la délégation allemande, et sur l'intense activité déployée par le mouvement Kraft durch Freude. S'agit-il d'une inquiétude quelque peu tardive ou d'un abandon du modèle soviétique au profit de l'exemple national-socialiste ? Une lettre de Georges-Henri Rivière, du 10 juin 1938, adressée à un correspondant anonyme (sans doute Huisman), souligne les « hésitations du docteur de La Farge, président d'un des meilleurs groupes folkloriques de France, éprouvées à accepter l'invitation allemande » au Congrès de Hambourg. « Il s'est décidé à y aller pour voir. Avec toutes les réserves qui s'imposent, je lui conseille la plus grande prudence dans toutes les manifestations qui se produiront ». Il faut dire que Rivière, face aux invitations insistantes et répétées de l'organisation Joie et travail, ne peut que s'aligner sur la ligne de conduite du critique d'art communiste (ou sympathisant) Louis Cheronnet, secrétaire du Comité interministériel des loisirs, qui oppose à Otto Abetz une fin de non-recevoir.

S'il y eut l'on peut en repérer la source, dès les premiers mois de 1937, avec la concrétisation de cet objectif premier, fédérer conservateurs de musées et animateurs culturels, par la création d'une « commission du folklore appliqué à l'éducation » et d'un « inventaire des ressources locales ». Au sein de l'Ecole du Louvre, un an plus tard, un cours d' « ethnographie folklorique » se tiendra et, au niveau ministériel, une Commission nationale des arts et traditions populaires prendra forme. Mais cette dernière commission est lente à se mettre en place : c'est en 1939 seulement que, réunissant plusieurs organisations régionales représentatives des musées de plein air, la composition de cette institution pyramidale est définitive : Marc Bloch, Georges Dumézil, Henri Focillon, Marcel Mauss en sont membres. Elle engagera quelques travaux peu de temps avant la déclaration de guerre en particulier elle confiera Albert Dauzat le soin de travailler un atlas linguistique et folklorique avec aide de membres du Kraft durch Freude et sur le modèle de l'Atlas produit par la Volkskunde. La première région concernée par cette enquête sera la Bourgogne. Rivière participe activement à ces travaux de réflexion et de création. (...)

C'est dans ce contexte politique et financier que l'Exposition internationale de Paris est inaugurée le 24 mai 1937 et que se tient à l'Ecole du Louvre le Premier Congrès international de folklore, du 23 au 28 août 1937. Les Travaux de ce Congrès sont publiés à Tours en 1938, chez les imprimeurs Arrault et Compagnie.

Le Congrès s'organise sur l'« initiative d'un Comité français patronné par Jean Zay, ministre de l'Education nationale, Georges Monnet, ministre de l'Agriculture, Fernand Chapsal, ministre du Commerce, Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat à l'Education physique et aux Loisirs, (...) à l'occasion de la création du Département et du Musée national des Arts et Traditions populaires, et dans le cadre de l'Exposition internationale de Paris de 1937.» L'avant-propos publié dans les Travaux est de Georges Huisman. (...)

Du côté français, le discours prononcé le 23 août par Rivet, pour la séance solennelle d'ouverture, fait état de ses sentiments de gratitude à l'égard de Zay et de Lagrange : « Nous leur sommes reconnaissants de l'aide efficace qu'ils ont bien voulu donner à la renaissance des études folkloriques en France ». La séance inaugurale est ouverte par Léo Lagrange : il apporte aux congressistes les vœux du gouvernement français, et leur dit quelle importance est reconnue à leurs travaux. Il salue la création du département et du Musée national des Arts et Traditions populaires, auxquels toute la sollicitude du gouvernement est acquise. Mais, par ailleurs, le discours de Louis Piérard, président de l'Office national des loisirs du travailleur de Bruxelles et membre de la Chambre des représentants de Belgique, montre bien à quels types nationaux de politique culturelle il est nécessaire de se rallier, ou du moins de se référer : Piérard se définit comme « un homme politique doublé d'un écrivain attaché à son terroir natal et qui [...] se préoccupe de la place à donner dans les loisirs sans cesse accrus et qui doivent être sainement utilisés, à certaines coutumes, à certaines activités traditionnelles, à certains délassements populaires que le folklore étudie [...]. Ils sont nombreux déjà les grands pays où il y a une politique de loisirs se traduisant par des initiatives de grande envergure (et cela quelle que soit la tendance idéologique imprimée à cette politique). Je nommerai l'URSS où j'admirais récemment les parcs et maisons de culture où l'on fait à l'occasion une place au folklore, je songe à l'Allemagne dont l'Association Kraft durch Freude montrait récemment à Hambourg à l'occasion d'un Congrès international, un festival de danses folkloriques ; à l'Italie du Dopolavoro et surtout à cette France du Front populaire où je serais très étonné si mon ami Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat aux loisirs, se désintéressait du folklore ».

C'est dans la sous-section « Jeunesse, musées populaires de folklore », dépendant de la section « Le folklore appliqué à la vie sociale », que les discours militant pour l'effacement des activités pédagogiques du Front populaire au profit d'un ralliement aux pratiques nationales-socialistes se font les plus ardents. A dire vrai, les objectifs de cette section permettent aux tenants du Kraft durch Freude d'occuper largement le terrain : Konrad Hahm, Oswald Erich du Staatliches Museum fur deutsche Volkskunde de Berlin, et Otto Abetz, dès les 24 et 25 août, développent les activités de « propagande culturelle », muséologiques et éducatives, mises en œuvre par le Reich. Otto Abetz lance un appel aux musées de plein air, aux Scouts de France, à la Ligue française des auberges de jeunesse. Eugène Arnaud, commissaire général adjoint de la Fédération des éclaireurs de France, et surtout Jean Nihon, président de la Fédération des auberges de la jeunesse, située à Bruxelles, répondent à ces appels d'autant plus aisément que « les comparaisons que les folkloristes ont faites dans différents domaines ont montré que les faits observés émanaient très souvent de fonds communs qui ne tenaient pas compte des frontières politiques, linguistiques et autres ». En accord avec Otto Abetz, il affirme que « les dirigeants d'auberges de jeunesse, qui travaillent ardemment à rapprocher les hommes, manqueraient de sens d'opportunité, s'ils n'utilisaient pas actuellement les enseignements du folklore ». Les « enseignements du folklore » étant donc par définition universels, pourquoi ne pas les exploiter au même titre que le Kraft durch Freude, pour les mêmes usages et lors de pratiques didactiques identiques ? La grossièreté de ce raisonnement est évidente : et pourtant, à l'écoute des propositions allemandes, aucune réserve ne fut exprimée. (...)

Quant à l'intérêt cartographique manifesté par Rivière, il perdurera, nous l'avons vu, jusqu'en 1938 : une note confidentielle du 23 mai 1938, relative au Congrès du Kraft durch Freude prévu pour le 11 juin et de l'exposition inaugurée le 25 juin par Otto Abetz, fait état de son admiration pour l'« Atlas folklorique de l'Allemagne » et pour les travaux cartographiques déjà effectués à sa demande en France par des ethnologues de la Volkskunde."