mardi 21 mars 2017

Autriche des années 30 : les rapports entre sociaux-démocrates (SDAPÖ) et nationaux-socialistes (NSDAP)

Helmut Konrad, "La social-démocratie et l'« Anschluss »", Austriaca, n° 26, mars 1988, p. 43-45 :

"Pour expliquer l'irruption en force du national-socialisme dans les rangs de la classe ouvrière autrichienne, il ne faut pas oublier l'importance des événements de l'année 1934. Ils amenèrent bien des militants de la social-démocratie à poursuivre la lutte contre l'Etat corporatif dans les rangs des organisations para-militaires du parti nazi, après l'interdiction du parti ouvrier et la défaite du Schutzbund républicain.

Notons cependant que les SA tout comme les SS n'ont acquis que beaucoup plus tard une réelle importance en Autriche. Ainsi par exemple les SA ne comptèrent que 96 membres à Innsbruck, au tournant des années 1931/32. Les SS mirent jusqu'en avril 1933 avant de pouvoir réunir une modeste troupe de 30 hommes dans la capitale du Tyrol. Il ne faut donc pas s'étonner que partout en Autriche le Schutzbund ait considéré comme son adversaire principal les Heimwehren qui rassemblaient tout de même 100.000 hommes.

Les organisations nazies disposaient toutefois d'un atout qui les rendit attractives : leur jeunesse. Les militants nazis étaient en moyenne de 4 ans plus jeunes que les membres des autres organisations para-militaires. En effet, les nazis recrutèrent surtout de jeunes chômeurs ayant quitté l'école, de même que des étudiants qui étaient un groupe sur-représenté. La part des ouvriers ne se monta qu'à 36 %, alors que les Heimwehren austrofascistes en comptèrent jusqu'à 56 %, sans parler du Schutzbund qui en compta 82 %.

L'organisation du Schutzbund selon des principes para-militaires, et cela à l'encontre des intentions de KOERNER, facilita à coup sûr le passage aux nationaux-socialistes d'un bon nombre de ceux dont l'adhésion au Schutzbund avait souvent été motivée par l'aspect militaire de l'organisation. En février 1934, on peut estimer à 20 000 hommes au maximum le nombre des « Schutzbund » qui avaient participé aux combats ou avaient été prêts à le faire. Un millier d'entre eux s'enfuya à l'étranger, surtout en Tchécoslovaquie. Près de 200 se rendirent en Allemagne (et devinrent nazis). Un bon millier se retrouva en prison. Beaucoup abandonnèrent la lutte. Le reste, environ 12.000, avait le choix entre quatre options politiques : a) travailler avec les « Socialistes révolutionnaires », b) tenter de continuer le Schutzbund en tant qu'organisation autonome, c) passer aux communistes et d) passer au nazisme.

Si l'on peut supposer qu'une grande partie est allée au parti communiste, et en notant d'ailleurs qu'un grand nombre de militants en provenance des organisations de jeunesse sociales-démocrates prirent le même chemin, il est sans doute juste de parler d'un regroupement décisif à l'intérieur du mouvement ouvrier, mais il est néanmoins aussi juste de dire que par là il n'y eut pas constitution d'un nouveau parti de masse de la Gauche.

Les passages au parti nazi clandestin ne changèrent d'ailleurs rien, du point de vue de la statistique sociale de ce mouvement. On ne se trompera guère en supposant que le nombre de ces passages ne dépassa pas 4.000. Furent concernés surtout des militants du « Schutzbund » de Haute-Autriche, de Styrie et de Carinthie, mais pas en tant que combattants de février dans ces provinces. De la région viennoise on ne connaît pas de cas de passage et le dirigeant du Schutzbund de la ville de Schwechat, LASSNIG reste un cas individuel.

Ceux qui changèrent de camp furent avant tout des éléments actifs prêts à combattre ; c'est ainsi que le Directeur de la Sûreté de Haute-Autriche pouvait écrire dans une note datée du 26 février 1934 que selon les informations en provenance de ses indicateurs, la majeure partie des attentats à la bombe commis dans la région, attribués aux membres du NSDAP, l'étaient en réalité du fait des « groupes terroristes » du « RESCH » ( = Republikanischer Schutzbund). On peut sans doute parler, à propos de ce groupe, d'une sorte d'« attirance de la violence ». Néanmoins, le nombre des actions sanglantes plus importantes commis par les nationaux-socialistes dépassa cinq fois celui des actes commis par le camp de la gauche dans les années 1934 à 1938. Récemment, CARSTEN a souligné le caractère imaginatif et la spontanéité des formes de protestation des nazis qui très souvent étaient d'une exubérance juvénile. Outre les exemples donnés par Carsten, l'auteur de cet article (H.K.) relate le cas d'une commune carinthienne ou les jeunes hitlériens remplirent de petites croix gammées le pot d'échappement de la voiture du curé, de sorte que celui-ci, en démarrant laissa derrière lui un nuage de croix gammées sur la place du village. Dans l'Ouest de l'Autriche, les nazis pratiquaient une sorte de « propagande par l'action », proche de la tradition anarchiste. Tout cela fit naître ches les combattants sociaux-démocrates battus le sentiment que seul le national-socialisme combattait de façon active et offensive le régime qu'ils haïssaient.

C'est surtout en Haute-Autriche, dans la région minière du Hausruck que des unités entières passèrent dans le camp nazi, après avoir franchi la frontière allemande, plus proche que la frontière tchèque. Il semble que ce groupe fut exhorté à Passau, par le dirigeant du Schutzbund de Haute-Autriche, Richard BERNASCHEK, à joindre le camp nazi. Après son évasion de la prison de Linz, réussie grâce à l'aide du côté nazi, BERNASCHEK était devenu le figure centrale de la propagande nazie en direction des sociaux-démocrates. Son « flirt » passager avec le national-socialisme dans lequel il crut voir une variante du socialisme, fut largement exploité. Deux mois plus tard seulement, lorsqu'il quitta l'Allemagne, les socialistes révolutionnaires furent en état de communiquer qu'il avait nettement tiré un trait sous ce « flirt ». Entre-temps de nombreux combattants en provenance de Haute-Autriche avaient accompli le saut dans le camp nazi. Le putsch manqué des nationaux-socialistes, en juillet 1934, le travail clandestin contre l'Etat corporatif, la détention commune dans les prisons et les camps, tout cela rendait possible des actions communes, voire des passages d'un camp à l'autre. Là où cet élément militant rejoignit les traditions régionales déjà décrites, en Haute Styrie par exemple, les relations furent particulièrement étroites et eurent pour conséquence qu'après 1945 tous ceux qui avaient considéré le national-socialisme comme un mouvement social, revinrent à la social-démocratie. D'un point de vue historique il est indéniable que ces hommes et femmes ont salué avec enthousiasme les événements de mars 1938."

Paul Pasteur, Etre syndiqué(e) à l'ombre de la croix potencée : Corporatisme, syndicalisme en Autriche, 1934-1938, n° 11 d'Etudes Autrichiennes, Publications de l'Université de Rouen, 2002, p. 267-269 :

"Les anciens militants sociaux-démocrates sont nombreux non pas à rejoindre les rangs des RS, ou ceux du KPÖ, mais ceux du NSDAP clandestin, interdit depuis juin 1933. Nombreux sont, aussi, ceux qui menacés en Autriche en raison de leur engagement passé au sein du Schutzbund passent la frontière et rejoignent en Bavière la Österreichische Legion. L'aveuglement ne frappe pas seulement les simples militants mais aussi d'anciens responsables. Karl Stadler et Inez Kykal ont montré que Richard Bernaschek, l'une des figures centrales de février 1934 avait été tenté par ce passage au national-socialisme. Avec deux membres du Schutzbund et deux nazis, ils avaient fui le tribunal de Linz dans la nuit du 2 au 3 avril 1934. La fuite avait été préparée par un surveillant, militant national-socialiste clandestin. Richard Bernaschek a passé deux mois dans le Reich allemand avec une totale liberté de mouvement et avec tous les honneurs. Si, contrairement, à ses deux camarades du Schutzbund, il n'a pas rejoint le NSDAP, il a écrit à plusieurs reprises que le « programme des nationaux-socialistes était plus proche des ouvriers autrichiens que celui du Ständestaat » et que « la victoire du national-socialisme en Autriche était souhaitable ». Les Socialistes Révolutionnaires de Haute-Autriche ne se distancient de ces prises de position qu'en juin 1934. Les nationaux-socialistes en profitent pour publier des tracts qui peuvent contribuer à entretenir la confusion : « Le socialisme vit à travers nous, les nationaux-socialistes ». « Nous sommes ton parti ouvrier », « Travailleurs, camarades combattez à nos côtés ! Vos morts vous appellent ». Dans la région de Mürzzuschlag, fin juin 1934 ou début juillet 1934, le responsable national-socialiste, Matthias Koglbauer, prend contact avec les militants clandestins communistes et sociaux-démocrates qui acceptent l'idée d'une rencontre. Les nationaux-socialistes leur proposent alors de rentrer aux SA et au NSDAP, la seule chose qui semble avoir retenu ces militants ouvriers, c'est qu'ils appartiennent à une association ouvrière de gymnastique. Ils se considèrent donc comme des « gymnastes » et ne peuvent accepter une discipline militaire. Le témoin de cette histoire explique qu'il y avait deux raisons à l'idée d'un travail commun avec les « bruns » : la déception provoquée  par la politique sociale-démocrate et la volonté de se « débarrasser des noirs ». Après le putsch de juillet, il est plus compliqué pour les nazis de continuer leur propagande sur le même thème. Non seulement ils sont poursuivis plus durement par le régime autoritaire chrétien, mais l'échec du putsch et l'assassinat de Dollfuss ont terni leur image auprès de ceux qui restent attachés à des pratiques démocratiques. Par ailleurs, le mouvement ouvrier clandestin, après la confusion du printemps, se structure plus sérieusement et contrôle mieux ses militants.

Lors de la tentative de putsch du 25 juillet 1934, la classe ouvrière n'a pas bougé. Seuls des sociaux-démocrates et certainement quelques communistes des secteurs de Deutsch-Landsberg et de Gröbming ont collaboré avec les nazis. Après le putsch manqué des nationaux-socialistes, les Socialistes Révolutionnaires (RS), comme les nationaux-socialistes quelques mois plus tôt, saluent la détermination de leurs adversaires politiques. L'édition clandestine de l'Arbeiter-Zeitung du 5 août 1934 écrit : « Nous sommes des ennemis mortels des partisans de la croix-gammée, mais en tant qu'adversaires nous admirons le courage héroïque, avec lequel les SA ont combattu les forces bien supérieures du gouvernement. Nous voudrions que ce courage et ce mépris de la mort soit mis au service d'une meilleure cause ».

La revue Arbeiterpresse, dont le national-socialiste Erwin Siegmund a la charge en février 1934, s'adresse avant tout aux « camarades du parti ». Trop marquée politiquement, trop centrée sur les questions organisationnelles, trop compromise aux yeux des ouvriers sociaux-démocrates, elle n'est pas l'instrument approprié pour approcher ces ouvriers désorientés et désemparés après février 1934. Les nationaux-socialistes optent alors pour une double stratégie des NSBO, leurs cellules d'entreprise : d'une part elles doivent gagner « les meilleurs des travailleurs marxistes et souvent ne chercher que les meilleurs » et d'autre part développer une propagande de masse dans les entreprises. Lorsqu'on tire le bilan de l'action des NSBO entre 1934 et 1938, celui-ci se décline ainsi : les nationaux-socialistes ont réussi à s'emparer de positions-clé dans le syndicat unique, à s'emparer de postes dirigeants dans les Chambres des Ouvriers et des Employés, à infiltrer des membres clandestins du NSDAP dans la SAG où ils sont estimés à 15 %, à faire élire dans les entreprises des hommes de confiance acquis à leur cause, à construire un système de renseignements. Ils ont aussi tenté de gagner à deux « des marxistes impétueux », à développer une presse clandestine en direction de groupes bien ciblés en recourant systématiquement à la dénonciation et à la diabolisation des responsables des Syndicats libres en tant que juifs.

Les nationaux-socialistes différencient dans leurs attaques les sociaux-démocrates des communistes contre lesquels le « combat doit être mené sans retenue » car « celui qui se reconnaît dans le communisme nous combat, il fait cela en raison de son appartenance à la classe des sous-hommes (Untermenschentum) ». Selon les nationaux-socialistes, il faut « persuader les sociaux-démocrates de la stérilité de leurs efforts ». Pour les séduire, le NSDAP insiste sur la nécessité d'intensifier les actions lors des anniversaires du 12 février et de se présenter comme « le vrai socialisme ».

Pour le NSDAP, les ouvriers figurent parmi les groupes qu'il faut cibler, à côté des jeunes, des paysans, des fonctionnaires et des forces de répression. Pour attirer les ouvriers, les nationaux-socialistes veulent mettre en avant l'idée d'un « Front des opprimés » (Front der Unterdrückten). Les axes principaux de propagande doivent s'articuler autour de la comparaison de la situation sociale entre l'Autriche corporatiste chrétienne et l'Allemagne nationale-socialiste, en particulier sur la situation du chômage dans les deux pays, de la personne d'Hitler, qui doit être présenté en tant que « Führer et en tant qu'homme », sur l'engagement personnel de Hitler en faveur des travailleurs. Le NSDAP insiste sur les dangers que représenterait le rétablissement des Habsbourg dans leurs droits en Autriche, ainsi que sur la dénonciation de « l'Internationale qui a trahi les travailleurs pour le capital »."