jeudi 23 mars 2017

Le REL de Dominique Venner et la FGDS de François Mitterrand

Robert Butheau, "En créant les C.O.D.E.R., on a répondu à un besoin par du folklore déclare M. Mitterrand à Lyon", Le Monde, 20 décembre 1966 :

"Poursuivant son tour de France qui le conduit chaque dimanche dans une région différente, M. François Mitterrand présidait dimanche à Lyon les assises régionales Rhône-Alpes de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste. S'il n'évoqua pas directement, dans sa conclusion, les négociations en cours entre la Fédération de la gauche et le parti communiste, on notera cependant cette phrase : "Nous sommes engagés dans une étude très approfondie pour que la gauche balaie devant sa porte et trouve les thèmes essentiels à une lutte en commun."

Le fait que M. Mitterrand ne s'étendit pas davantage sur ce sujet montre bien qu'il ne voulait pas, par des déclarations trop précises, altérer le cours des négociations. Pourtant la situation particulière de Lyon, où les rapports entre Fédération et parti communiste sont pour l'instant inexistants, alors que des ententes sont recherchées avec le Centre démocrate par M. Gagnaire, maire socialiste de Villeurbanne, et même parfois avec le Rassemblement européen de la liberté, qu'anime M. Dominique Venner, a pu lui faire préférer une certaine expectative."

Joseph Algazy, L'extrême droite en France de 1965 à 1984, Paris, L'Harmattan, 1989, p. 38 :

"Au mois de juillet 1967 Europe-Action reparut (pas pour longtemps), cette fois dans un format ronéoté. La nouvelle direction du REL misait sur l'infiltration dans les organismes de l'opposition pour préparer l'après-gaullisme. L'application de cette tactique fut poussée si loin que le 7 janvier 1968 la direction du REL a refusé de suivre ses chefs et a expulsé de son sein le Maurice Rollet, Dominique Venner et Louis Daney. Cette information est rapportée par Jacques Delarue qui ajoute : « La direction du REL reprocha à ces trois hommes d'avoir engagé des pourparlers par l'intermédiaire d'un journaliste, avec la Fédération de la gauche démocrate et socialiste de M. Mitterrand, en vue d'y faire adhérer les membres du REL. (...) » "

mercredi 22 mars 2017

Le conflit entre Pierre Brossolette et les socialistes blumistes de la zone Sud

Pierre Brossolette, "Renouveau politique en France", La Marseillaise, 27 septembre 1942 :

"Dès que Charles Vallin a cessé de croire en Pétain, il a été gaulliste. Entre les deux attitudes, il n'y a pas de tiers parti possible.

A lui seul, le problème de la résistance aurait donc déjà suffi à dévaluer absolument les anciennes divisions politiques françaises. Mais un autre phénomène y contribue également avec force. C'est la volonté générale de rajeunissement et de changement qui rapproche aujourd'hui des esprits hier très opposés."

Guillaume Piketty, "Pierre Brossolette, un résistant socialiste", in Pierre Guidoni et Robert Verdier (dir.), Les socialistes en Résistance (1940-1944), Paris, Seli Arslan, 1999, p. 91-92 :

"Pressenti au début de l'été 1943 pour prendre la succession de Moulin, Brossolette revint finalement en France à la mi-septembre avec pour mission de présenter aux mouvements de Résistance le nouveau délégué du Comité français de Libération nationale, l'ancien préfet Emile Bollaert, et de travailler à la future organisation de la presse et de la radio à la Libération. Durant près de trois mois, dans un contexte particulièrement dangereux, il joua un rôle déterminant dans la réorganisation politique et surtout militaire d'une Résistance mise à mal par les arrestations du printemps et de l'automne. Plus que jamais progressiste d'esprit et de cœur, et alors même qu'il s'était délibérément refusé à participer directement aux reconstructions politiques en cours à Alger, il mit également à profit sa présence en France pour poser les bases de sa propre action politique à la Libération. Convaincu qu'il fallait « reconstituer la Fédération dans son cadre ancien », en ménageant cependant « toute son autonomie doctrinale » jusqu'au « premier Congrès national pour savoir où l'on [allait] », il entreprit de préparer la Libération dans l'Aube avec Germain Rincent. Celui-ci devait se glisser, et glisser « les camarades partout », rappeler « surtout » que Brossolette ne s'était « jamais éloigné des endroits où l'on se battait », et, en cas d'« élections municipales brusquées ou toute autre élection », lui réserver « une place si minime soit-elle ». Dans le même temps, Pierre Brossolette travaillait avec Francis-Louis Closon à « régl[er] [...] la constitution du Comité [de Libération] de l'Aube qui l'intéressait politiquement ».

Extrêmement claires dans son esprit, les intentions de Brossolette ne l'étaient toutefois pas pour tous ses camarades de parti. S'il bénéficiait d'une réputation plutôt favorable non seulement en zone Nord mais également dans les cénacles socialistes algérois et londonien, parmi les socialistes résistants de zone Sud, en revanche, sa position était nettement plus fragile. Considérant « qu'il n'avait pas toujours, à Londres, fait son devoir de socialiste » et qu'« il avait constamment pris le parti des "mouvements" contre les partis reconstitués, dont le PS », le Comité directeur de zone Sud semble avoir décidé son exclusion du Parti lors de sa réunion de mars 19442. Par ailleurs, si la nomination de Brossolette à l'Assemblée consultative comme représentant de l'OCM ou de Ceux de la Résistance fut envisagée à l'automne 1943, il ne fut jamais question qu'il fût choisi comme représentant du Parti socialiste. (...)

2. Témoignage de Gaston Defferre, recueilli par Marie Granet le 21 janvier 1949, AN 72 AJ 70 AIII 15. Cf. également la lettre de Victor en date du 30 décembre 1943, AN 72 AJ 3 dossier « Parti socialiste », sous-dossier « Correspondance »."

mardi 21 mars 2017

L'honnêteté d'Henri Emmanuelli sur le passé du PS

Henri Emmanuelli, déclaration sur France Info, 11 mars 2005 :

"Moi, je pense que, en conscience, quand on croit devoir défendre une cause parce qu'elle est juste, on doit franchir des lignes. Il y avait une majorité de socialistes pour envoyer un contingent en Algérie, c'est pas pour ça que c'était une bonne chose. Il y avait une majorité de socialistes pour voter en 40 les pleins pouvoirs à Laval."

L'antisémitisme au sein du SPD

Peter Pulzer, Jews and the German State : The Political History of a Minority, 1848-1933, Oxford, Blackwell, 1992, p. 263 :

"Alors que l'attitude du SPD à l'égard de l'antisémitisme était claire, celle vis-à-vis des Juifs en tant que communauté l'était moins. Le parti était hostile à la religion organisée et, bien que cette hostilité fût d'abord dirigée contre les Eglises chrétiennes, cela conduisit de nombreux Juifs à regarder le SPD avec suspicion. Avant toute chose, le parti avait peu de sympathie pour l'aspiration des Juifs à persister en tant que communauté avec une identité séparée. Pour la plupart des socialistes, la solution de la question juive demeurait l'assimilation complète. Un des symptômes en était la tension entre le parti et les immigrés d'Europe de l'Est, qui étaient des travailleurs de guerre ou des réfugiés fuyant les progroms de la Pologne d'après-guerre.182 Ils étaient souvent stigmatisés collectivement comme "ces éléments ayant immigré en provenance de l'Est qui sont soupçonnés ... de spéculation sur les vivres ou de quelque marché noir"183, ou comme des personnes dont les habitudes et moeurs insalubres étaient presque impossibles à éradiquer.184 Cette tension atteignit son apogée en mars 1920, lorsque le chef social-démocrate de la police du Brandebourg, Eugen Ernst, un homme avec une forte sensibilité nationaliste, organisa une razzia contre les Juifs est-européens. (...).

182 Aschheim, Brothers and Strangers, pp. 237-40 ; Niewyk, Socialist, Anti-Semite and Jew, pp. 100-1.

183 Le ministre de l'Intérieur prussien Wolfgang Heine au président de la police de Berlin, 20 février 1920, cit. Maurer, Ostjuden in Deutschland, 1918-1933, p. 362.

184 Theodor Müller, "Die Einwanderung der Ostjuden", NZ XXXIX, 24 juin, 1er août 1921."

Frank Paul Weber, "Expulsion : genèse et pratique d'un contrôle en Allemagne",
Cultures & Conflits, n° 23, automne 1996, p. 122 :

"C'est envers les Juifs d'Europe de l'Est [Ostjuden] que plusieurs personnalités politiques de la République de Weimar imaginèrent et réalisèrent les premiers internements : le 16 décembre 1919, le Ministre de l'Intérieur de Prusse, Wolfgang Heine, envisagea devant le Parlement prussien l'expulsion hors des villes de tous les Juifs de l'Est « indésirables » et leur internement dans des « camps spéciaux de concentration »."

La lâcheté du SPD devant l'avènement d'Hitler (1933)

Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Paris, Editions de l'AteIier/Editions ouvrières, 2000, p. 63-66 :

"Dans la mouvance social-démocrate, les résistants les plus actifs ne furent pas les adhérents du SPD, mais ceux de groupes ou d'organisations dissidentes dont il sera question plus loin.

Le parti social-démocrate était pourtant, nous l'avons vu, jusqu'en mars 1933, en Allemagne le parti le plus puissant (après le NSDAP) tant par le nombre de ses électeurs que par celui de ses adhérents. Pourquoi s'est-il si faiblement opposé à l'installation du nouveau régime ? Pour deux raisons principales. A la veille de la nomination d'Hitler au poste de chancelier, la direction du parti s'apprêtait à voter un texte assurant tout gouvernement, quelle que fût sa composition, pourvu qu'il respectât la Constitution, de la tolérance du SPD. L'arrivée quasi-légale du national-socialisme au pouvoir ne donnait donc pas prétexte à manifestations aux yeux de la social-démocratie allemande. D'où le rejet sans phrase de la proposition du KPD d'organiser une grève. (...)

La seconde raison de la passivité du SPD, c'était sa ou plutôt ses divisions internes. La direction du parti ne partageait pas les vues ni du plus puissant syndicat, l'ADGB, pourtant d'orientation social-démocrate, ni de l'organisation paramilitaire, la Bannière d'empire, créée quelques années auparavant pour s'opposer aux violences nazies. Plus grave : les dirigeants du parti eux-mêmes n'étaient pas d'accord entre eux. Les partisans d'une résistance délibérée étaient nettement en minorité. (...)

Un certain nombre de militants, en particulier des jeunes, déçus par l'attitude de la direction, rejoignirent les groupes dissidents plus déterminés à s'opposer au régime que le SPD (voir ci-dessous p. 69).

Cependant les arrestations arbitraires de responsables locaux, les interdictions de journaux, les hésitations de la direction nationale incitèrent une grande partie des adhérents à adopter une attitude de neutralité passive. L'exemple de la Hesse-Darmstadt est assez significatif. Wilhelm Leuschner, par ailleurs membre de la direction syndicale (ADGB), était ministre de l'Intérieur du gouvernement local depuis 1928. Son collaborateur, Carlo Mierendorff élu au Reichstag, refusait comme lui de céder aux pressions du ministre de l'Intérieur du Reich, qui pressait Leuschner de démissionner (son gouvernement, minoritaire, expédiait les affaires courantes). Un certain nombre de députés sociaux-démocrates membres du Landtag ayant lâché Leuschner, celui-ci finit par s'incliner. Dans la première semaine de mars eut lieu la passation des pouvoirs.

Dans le Wurtemberg, la direction social-démocrate décida de s'auto-dissoudre, invitant même les municipalités présidées par des socialistes « à soutenir l'ordre nouveau et la révolution nationale ». (...)

Outre le respect d'une légalité mythique que violait allègrement le nouveau régime, beaucoup de leaders sociaux-démocrates ou syndicaux se faisaient encore plus d'illusions que les communistes sur les intentions du nouveau gouvernement. Ils pensaient qu'on pourrait l'amadouer : moyennant une série de concessions, ils croyaient pouvoir sauver l'existence du parti et des syndicats. (...)

Même après l'abolition de fait de la Constitution de Weimar au lendemain de l'incendie du Reichstag, la direction du parti s'obstinait à penser qu'il était possible de trouver un terrain d'entente avec le gouvernement Tandis que quelques leaders (Noske, Severing) membres de la droite du SPD se retiraient sur l'Aventin et cessaient toute activité (ils resteront en Allemagne sans être inquiétés et en percevant leur retraite jusqu'à la fin de la guerre), d'autres tentaient de négocier avec le pouvoir. Quelques-uns n'hésitèrent pas à condamner ouvertement le « terrorisme communiste », sans évoquer bien sûr la terreur hitlérienne. A la séance du 23 mars 1933 au cours de laquelle le gouvernement obtint les pleins pouvoirs, la direction du SPD avait décidé que le discours d'Otto Wels serait « dans quelques passages, conciliant », en espérant que cela permettrait à la presse « bourgeoise » - quelques journaux relativement indépendants paraissaient encore à cette date -, d'en reprendre une partie.

Le lendemain du vote, trois membres de la direction, Vogel, Hertz, Löbe rencontrèrent Göring pour tenter d'obtenir la levée de l'interdiction de la presse socialiste. Réponse de Göring : oui, à condition que vous obteniez de la presse étrangère qu'elle cesse ses attaques contre le nouveau régime. Sur quoi il fait délivrer des passeports à Wels, Stampfer et Hertz qui se rendent à cette fin dans plusieurs pays limitrophes de l'Allemagne et tentent de circonvenir le bureau de l'Internationale socialiste siégeant à Zurich. (...)

Tandis que Paul Löbe invite publiquement les sociaux-démocrates à accepter le nouveau régime, la direction du parti, renouvelée le 26 avril, décide de transférer à Prague les fonds du parti et de faire émigrer plusieurs dirigeants : Wels, Vogel, Ollenhauer, Stampfer, Hertz. (...)

A ce moment-là, la direction du parti se scinde en deux groupes hostiles. Une soixantaine de députés encore présents en Allemagne approuvent, le 17 mai, la déclaration de Hitler précisant la politique de son gouvernement, tandis que la SOPADE (abréviation de Sozialdemokratische Partei Deutschlands) - tel est désormais le sigle de la direction du parti installée à Prague - la condamne publiquement. La direction berlinoise épure alors le bureau des Jeunesses ouvrières socialistes en lui reprochant son indiscipline et ses actions illégales."

Autriche des années 30 : les rapports entre sociaux-démocrates (SDAPÖ) et nationaux-socialistes (NSDAP)

Helmut Konrad, "La social-démocratie et l'« Anschluss »", Austriaca, n° 26, mars 1988, p. 43-45 :

"Pour expliquer l'irruption en force du national-socialisme dans les rangs de la classe ouvrière autrichienne, il ne faut pas oublier l'importance des événements de l'année 1934. Ils amenèrent bien des militants de la social-démocratie à poursuivre la lutte contre l'Etat corporatif dans les rangs des organisations para-militaires du parti nazi, après l'interdiction du parti ouvrier et la défaite du Schutzbund républicain.

Notons cependant que les SA tout comme les SS n'ont acquis que beaucoup plus tard une réelle importance en Autriche. Ainsi par exemple les SA ne comptèrent que 96 membres à Innsbruck, au tournant des années 1931/32. Les SS mirent jusqu'en avril 1933 avant de pouvoir réunir une modeste troupe de 30 hommes dans la capitale du Tyrol. Il ne faut donc pas s'étonner que partout en Autriche le Schutzbund ait considéré comme son adversaire principal les Heimwehren qui rassemblaient tout de même 100.000 hommes.

Les organisations nazies disposaient toutefois d'un atout qui les rendit attractives : leur jeunesse. Les militants nazis étaient en moyenne de 4 ans plus jeunes que les membres des autres organisations para-militaires. En effet, les nazis recrutèrent surtout de jeunes chômeurs ayant quitté l'école, de même que des étudiants qui étaient un groupe sur-représenté. La part des ouvriers ne se monta qu'à 36 %, alors que les Heimwehren austrofascistes en comptèrent jusqu'à 56 %, sans parler du Schutzbund qui en compta 82 %.

L'organisation du Schutzbund selon des principes para-militaires, et cela à l'encontre des intentions de KOERNER, facilita à coup sûr le passage aux nationaux-socialistes d'un bon nombre de ceux dont l'adhésion au Schutzbund avait souvent été motivée par l'aspect militaire de l'organisation. En février 1934, on peut estimer à 20 000 hommes au maximum le nombre des « Schutzbund » qui avaient participé aux combats ou avaient été prêts à le faire. Un millier d'entre eux s'enfuya à l'étranger, surtout en Tchécoslovaquie. Près de 200 se rendirent en Allemagne (et devinrent nazis). Un bon millier se retrouva en prison. Beaucoup abandonnèrent la lutte. Le reste, environ 12.000, avait le choix entre quatre options politiques : a) travailler avec les « Socialistes révolutionnaires », b) tenter de continuer le Schutzbund en tant qu'organisation autonome, c) passer aux communistes et d) passer au nazisme.

Si l'on peut supposer qu'une grande partie est allée au parti communiste, et en notant d'ailleurs qu'un grand nombre de militants en provenance des organisations de jeunesse sociales-démocrates prirent le même chemin, il est sans doute juste de parler d'un regroupement décisif à l'intérieur du mouvement ouvrier, mais il est néanmoins aussi juste de dire que par là il n'y eut pas constitution d'un nouveau parti de masse de la Gauche.

Les passages au parti nazi clandestin ne changèrent d'ailleurs rien, du point de vue de la statistique sociale de ce mouvement. On ne se trompera guère en supposant que le nombre de ces passages ne dépassa pas 4.000. Furent concernés surtout des militants du « Schutzbund » de Haute-Autriche, de Styrie et de Carinthie, mais pas en tant que combattants de février dans ces provinces. De la région viennoise on ne connaît pas de cas de passage et le dirigeant du Schutzbund de la ville de Schwechat, LASSNIG reste un cas individuel.

Ceux qui changèrent de camp furent avant tout des éléments actifs prêts à combattre ; c'est ainsi que le Directeur de la Sûreté de Haute-Autriche pouvait écrire dans une note datée du 26 février 1934 que selon les informations en provenance de ses indicateurs, la majeure partie des attentats à la bombe commis dans la région, attribués aux membres du NSDAP, l'étaient en réalité du fait des « groupes terroristes » du « RESCH » ( = Republikanischer Schutzbund). On peut sans doute parler, à propos de ce groupe, d'une sorte d'« attirance de la violence ». Néanmoins, le nombre des actions sanglantes plus importantes commis par les nationaux-socialistes dépassa cinq fois celui des actes commis par le camp de la gauche dans les années 1934 à 1938. Récemment, CARSTEN a souligné le caractère imaginatif et la spontanéité des formes de protestation des nazis qui très souvent étaient d'une exubérance juvénile. Outre les exemples donnés par Carsten, l'auteur de cet article (H.K.) relate le cas d'une commune carinthienne ou les jeunes hitlériens remplirent de petites croix gammées le pot d'échappement de la voiture du curé, de sorte que celui-ci, en démarrant laissa derrière lui un nuage de croix gammées sur la place du village. Dans l'Ouest de l'Autriche, les nazis pratiquaient une sorte de « propagande par l'action », proche de la tradition anarchiste. Tout cela fit naître ches les combattants sociaux-démocrates battus le sentiment que seul le national-socialisme combattait de façon active et offensive le régime qu'ils haïssaient.

C'est surtout en Haute-Autriche, dans la région minière du Hausruck que des unités entières passèrent dans le camp nazi, après avoir franchi la frontière allemande, plus proche que la frontière tchèque. Il semble que ce groupe fut exhorté à Passau, par le dirigeant du Schutzbund de Haute-Autriche, Richard BERNASCHEK, à joindre le camp nazi. Après son évasion de la prison de Linz, réussie grâce à l'aide du côté nazi, BERNASCHEK était devenu le figure centrale de la propagande nazie en direction des sociaux-démocrates. Son « flirt » passager avec le national-socialisme dans lequel il crut voir une variante du socialisme, fut largement exploité. Deux mois plus tard seulement, lorsqu'il quitta l'Allemagne, les socialistes révolutionnaires furent en état de communiquer qu'il avait nettement tiré un trait sous ce « flirt ». Entre-temps de nombreux combattants en provenance de Haute-Autriche avaient accompli le saut dans le camp nazi. Le putsch manqué des nationaux-socialistes, en juillet 1934, le travail clandestin contre l'Etat corporatif, la détention commune dans les prisons et les camps, tout cela rendait possible des actions communes, voire des passages d'un camp à l'autre. Là où cet élément militant rejoignit les traditions régionales déjà décrites, en Haute Styrie par exemple, les relations furent particulièrement étroites et eurent pour conséquence qu'après 1945 tous ceux qui avaient considéré le national-socialisme comme un mouvement social, revinrent à la social-démocratie. D'un point de vue historique il est indéniable que ces hommes et femmes ont salué avec enthousiasme les événements de mars 1938."

Paul Pasteur, Etre syndiqué(e) à l'ombre de la croix potencée : Corporatisme, syndicalisme en Autriche, 1934-1938, n° 11 d'Etudes Autrichiennes, Publications de l'Université de Rouen, 2002, p. 267-269 :

"Les anciens militants sociaux-démocrates sont nombreux non pas à rejoindre les rangs des RS, ou ceux du KPÖ, mais ceux du NSDAP clandestin, interdit depuis juin 1933. Nombreux sont, aussi, ceux qui menacés en Autriche en raison de leur engagement passé au sein du Schutzbund passent la frontière et rejoignent en Bavière la Österreichische Legion. L'aveuglement ne frappe pas seulement les simples militants mais aussi d'anciens responsables. Karl Stadler et Inez Kykal ont montré que Richard Bernaschek, l'une des figures centrales de février 1934 avait été tenté par ce passage au national-socialisme. Avec deux membres du Schutzbund et deux nazis, ils avaient fui le tribunal de Linz dans la nuit du 2 au 3 avril 1934. La fuite avait été préparée par un surveillant, militant national-socialiste clandestin. Richard Bernaschek a passé deux mois dans le Reich allemand avec une totale liberté de mouvement et avec tous les honneurs. Si, contrairement, à ses deux camarades du Schutzbund, il n'a pas rejoint le NSDAP, il a écrit à plusieurs reprises que le « programme des nationaux-socialistes était plus proche des ouvriers autrichiens que celui du Ständestaat » et que « la victoire du national-socialisme en Autriche était souhaitable ». Les Socialistes Révolutionnaires de Haute-Autriche ne se distancient de ces prises de position qu'en juin 1934. Les nationaux-socialistes en profitent pour publier des tracts qui peuvent contribuer à entretenir la confusion : « Le socialisme vit à travers nous, les nationaux-socialistes ». « Nous sommes ton parti ouvrier », « Travailleurs, camarades combattez à nos côtés ! Vos morts vous appellent ». Dans la région de Mürzzuschlag, fin juin 1934 ou début juillet 1934, le responsable national-socialiste, Matthias Koglbauer, prend contact avec les militants clandestins communistes et sociaux-démocrates qui acceptent l'idée d'une rencontre. Les nationaux-socialistes leur proposent alors de rentrer aux SA et au NSDAP, la seule chose qui semble avoir retenu ces militants ouvriers, c'est qu'ils appartiennent à une association ouvrière de gymnastique. Ils se considèrent donc comme des « gymnastes » et ne peuvent accepter une discipline militaire. Le témoin de cette histoire explique qu'il y avait deux raisons à l'idée d'un travail commun avec les « bruns » : la déception provoquée  par la politique sociale-démocrate et la volonté de se « débarrasser des noirs ». Après le putsch de juillet, il est plus compliqué pour les nazis de continuer leur propagande sur le même thème. Non seulement ils sont poursuivis plus durement par le régime autoritaire chrétien, mais l'échec du putsch et l'assassinat de Dollfuss ont terni leur image auprès de ceux qui restent attachés à des pratiques démocratiques. Par ailleurs, le mouvement ouvrier clandestin, après la confusion du printemps, se structure plus sérieusement et contrôle mieux ses militants.

Lors de la tentative de putsch du 25 juillet 1934, la classe ouvrière n'a pas bougé. Seuls des sociaux-démocrates et certainement quelques communistes des secteurs de Deutsch-Landsberg et de Gröbming ont collaboré avec les nazis. Après le putsch manqué des nationaux-socialistes, les Socialistes Révolutionnaires (RS), comme les nationaux-socialistes quelques mois plus tôt, saluent la détermination de leurs adversaires politiques. L'édition clandestine de l'Arbeiter-Zeitung du 5 août 1934 écrit : « Nous sommes des ennemis mortels des partisans de la croix-gammée, mais en tant qu'adversaires nous admirons le courage héroïque, avec lequel les SA ont combattu les forces bien supérieures du gouvernement. Nous voudrions que ce courage et ce mépris de la mort soit mis au service d'une meilleure cause ».

La revue Arbeiterpresse, dont le national-socialiste Erwin Siegmund a la charge en février 1934, s'adresse avant tout aux « camarades du parti ». Trop marquée politiquement, trop centrée sur les questions organisationnelles, trop compromise aux yeux des ouvriers sociaux-démocrates, elle n'est pas l'instrument approprié pour approcher ces ouvriers désorientés et désemparés après février 1934. Les nationaux-socialistes optent alors pour une double stratégie des NSBO, leurs cellules d'entreprise : d'une part elles doivent gagner « les meilleurs des travailleurs marxistes et souvent ne chercher que les meilleurs » et d'autre part développer une propagande de masse dans les entreprises. Lorsqu'on tire le bilan de l'action des NSBO entre 1934 et 1938, celui-ci se décline ainsi : les nationaux-socialistes ont réussi à s'emparer de positions-clé dans le syndicat unique, à s'emparer de postes dirigeants dans les Chambres des Ouvriers et des Employés, à infiltrer des membres clandestins du NSDAP dans la SAG où ils sont estimés à 15 %, à faire élire dans les entreprises des hommes de confiance acquis à leur cause, à construire un système de renseignements. Ils ont aussi tenté de gagner à deux « des marxistes impétueux », à développer une presse clandestine en direction de groupes bien ciblés en recourant systématiquement à la dénonciation et à la diabolisation des responsables des Syndicats libres en tant que juifs.

Les nationaux-socialistes différencient dans leurs attaques les sociaux-démocrates des communistes contre lesquels le « combat doit être mené sans retenue » car « celui qui se reconnaît dans le communisme nous combat, il fait cela en raison de son appartenance à la classe des sous-hommes (Untermenschentum) ». Selon les nationaux-socialistes, il faut « persuader les sociaux-démocrates de la stérilité de leurs efforts ». Pour les séduire, le NSDAP insiste sur la nécessité d'intensifier les actions lors des anniversaires du 12 février et de se présenter comme « le vrai socialisme ».

Pour le NSDAP, les ouvriers figurent parmi les groupes qu'il faut cibler, à côté des jeunes, des paysans, des fonctionnaires et des forces de répression. Pour attirer les ouvriers, les nationaux-socialistes veulent mettre en avant l'idée d'un « Front des opprimés » (Front der Unterdrückten). Les axes principaux de propagande doivent s'articuler autour de la comparaison de la situation sociale entre l'Autriche corporatiste chrétienne et l'Allemagne nationale-socialiste, en particulier sur la situation du chômage dans les deux pays, de la personne d'Hitler, qui doit être présenté en tant que « Führer et en tant qu'homme », sur l'engagement personnel de Hitler en faveur des travailleurs. Le NSDAP insiste sur les dangers que représenterait le rétablissement des Habsbourg dans leurs droits en Autriche, ainsi que sur la dénonciation de « l'Internationale qui a trahi les travailleurs pour le capital »."

lundi 20 mars 2017

Adolf Hitler et la gauche "antifasciste" espagnole

Arnaud Imatz, ""José Antonio", ce méconnu", Le Monde, 31 octobre 1983 :

"A gauche, l'étude des relations avec la Phalange ne ménage pas moins de surprise. De nombreux cadres phalangistes provenaient de la Confédération anarchiste (C. N. T.) ou du parti communiste. Manuel Mateo, bras droit de José Antonio, était l'ancien secrétaire du P. C. E. à Madrid. Dans leurs Mémoires, le leader anarchiste Diego Abad de Santillan et le ministre du Front populaire Julian Zugazagoitia expliquent comment ces hommes facilitèrent les contacts avec plusieurs responsables de la C. N. T. (notamment Angel, Pestana) et de la Fédération anarchiste ibérique. D'autres négociations eurent lieu avec Juan Negrin, un des principaux représentants de la fraction non marxiste et minoritaire du parti socialiste. José Antonio Primo de Rivera fit même savoir à Indalecio Prieto qu'il lui confierait volontiers la direction d'une future phalange socialiste.

Après la guerre, diverses personnalités républicaines, dont le président du gouvernement de la République en exil, Félix Gordon Ordas, reconnurent qu'"il eût été possible d'obtenir, au début, que José Antonio, coopérât à la République de gauche". (...) Prieto, Zugazagoita, Echevarria et d'autres ministres modérés du Front populaire rendront hommage au chef de la Phalange pour avoir tenté de persuader les belligérants de négocier dès le début de la guerre civile. Son exécution (réclamée par les communistes) fut une absurdité. Echangé ou rendu aux nationalistes, il eût tenté l'impossible pour arriver à une paix de compromis. Lui fusillé, nul ne pouvait arrêter le carnage."

Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné, "L'ombre portée du NKVD en Espagne", in Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression (ouv. col.), Paris, Robert Laffont, 1997, p. 371 :

"Julian Gorkin donne un exemple frappant de cette intrication de la guerre et de la politique: début 1937, Largo Caballero, chef du gouvernement espagnol, soutenu par Manuel Azaña (président de la République), avait autorisé Luis Araquistain (ambassadeur à Paris) à entamer des négociations secrètes avec l'ambassadeur italien à Londres, Dino Grandi, et avec Hjalmar Schacht, le financier de Hitler, sous l'autorité de Léon Blum et d'Anthony Eden, pour mettre un terme à la guerre. Avertis par Alvarez deI Vayo, ministre des Affaires étrangères philocommuniste, les communistes espagnols décidèrent, en accord avec les principaux responsables des services soviétiques, d'écarter Caballero, interdisant ainsi toute solution négociée au conflit, sur la base du retrait des soldats italiens et allemands 2. (...)

2. Julian Gorkin, Les Communistes contre la révolution espagnole, Belfond, 1978, p. 18-19 et 81-82."

Peter Gaida, L'Organisation Todt en France, Lulu.com, 2016, p. 117-118 :

"(...) début 1941, Himmler commence à s'intéresser aux Espagnols en zone libre, en même temps, la chancellerie est saisie par cette question. L'emploi des étrangers sur les chantiers de l'OT en France semble être un ordre d'Hitler. En février 1941, l'état-major de la Wehrmacht informe les autorités d'occupation en France que « selon un ordre du Führer, pour les projets sur les côtes et la protection des sous-marins, six mille travailleurs étrangers sont à livrer à l'Organisation Todt ».

Hitler semble personnellement s'intéresser aux républicains espagnols, surtout après le refus de Franco de participer à la guerre, suite à leur rencontre à Hendaye en décembre 1940. Au fur et à mesure de leur emploi à l'OT, il demande d'augmenter leur nombre, interdit leur déplacement en Italie, et il leur accorde un bon traitement. Selon Franz Seidler, il cherche à garder l'ancienne armée républicaine sous son ordre, en cas d'un nouvel éclatement de la Guerre d'Espagne. Finalement, en décembre 1942, Hitler ordonne de les intégrer dans la production industrielle en France."

Adolf Hitler, propos tenus le 7 juillet 1942, Libres propos sur la guerre et la paix, recueillis sur l'ordre de Martin Bormann, tome II, Paris, Flammarion, 1954, p. 202 :


"Il faut se garder de mettre le régime de Franco sur le même pied que le national-socialisme ou le fascisme. Todt, qui a occupé beaucoup d'Espagnols dits rouges sur ses chantiers, m'a toujours dit que ces rouges ne sont pas rouges au sens où nous l'entendons. Ils se considèrent eux-mêmes comme des révolutionnaires. Todt en pense le plus grand bien. Ce que nous pourrions faire de mieux ce serait d'en tenir en réserve le plus possible, à commencer par les quarante mille qui travaillent sur nos chantiers — pour le cas où une nouvelle guerre civile éclaterait en Espagne. Joints aux survivants de la première Phalange, celle de José Antonio, ils constitueraient une force sur laquelle nous pourrions nous appuyer."

Front populaire : la participation d'Otto Abetz au Ier Congrès international de folklore à Paris (1937)

Catherine Vallantin Velay, "Le Congrès International de folklore de 1937", Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54e année, n° 2, 1999, p. 487-500 :

"Dès le 25 septembre 1936, un article de Comoedia, revue littéraire où Léon Blum eut ses habitudes quelques années auparavant, demande la création d'un Comité constitutif du folklore ou encore d'un Bureau permanent du folklore, auprès du sous-secrétaire d'Etat de Léo Lagrange. Les projets se concrétisent : le 9 janvier 1937, Rivière et André Varagnac remercient Jean Zay d'avoir bien voulu convaincre le président du Conseil et le Parlement de créer un nouveau département au sein de la Réunion des Musées Nationaux, le « département de folklore », après la première décision budgétaire. Le décret fondateur du département des arts et traditions populaires paraît le 1° mai 1937. Il précise qu'il s'agit d'« un musée installé dans le Palais du Trocadéro, et de musées de plein air qui seraient organisés dans des domaines de l'Etat sur divers points du territoire ». Le nom définitif de musée n'apparaît dans la correspondance de Rivière qu'après la parution du décret.

Dès août 1936, les notes et les rapports préliminaires du chef de cabinet de Léon Blum mettent l'accent sur la nécessité d'associer « éducation populaire » et « utilisation des loisirs ». Les musées de plein air seront le prolongement du nouveau musée et les travaux muséologiques s'intégreront aux activités des auberges de jeunesse. Le rapport de juillet 1936 souligne : « Cherchant à associer le plus largement possible ces musées à l'éducation et au tourisme populaires, nous avons proposé de les combiner à des auberges de jeunesse auxquelles ils apporteraient un attrait et un complément culturels de haute qualité ». Est-ce pour échapper au modèle du Kraft durch Freude qu'on précise : « Ces considérations ont trouvé auprès du Centre laïque des auberges de la jeunesse l'accueil le plus favorable » ? Rien n'est moins sûr ; car, en août 1937, Otto Abetz est invité à parler des liens étroits qui unissent l'étude du folklore aux activités organisées pour les adolescents dans les auberges de jeunesse hitlériennes. La logique culturelle semble bien commune ; ces affinités ne sont pourtant pas encore susceptibles d'être appréciées avec lucidité lorsqu'en juillet 1936 au sein du cabinet de Léon Blum, l'ordre du raisonnement est poussé jusqu'au bout : « Sur place, les “ pères aubergistes ” pourront assumer les fonctions de conservateur. »

Mais le mercredi 25 août 1937, soit le jour même de l'intervention d'Otto Abetz au Congrès international de folklore, Rivière adresse à Georges Huisman, responsable de la Direction générale des Beaux-Arts, une note confidentielle sur la participation d'Abetz au Congrès international de folklore comme membre de la délégation allemande, et sur l'intense activité déployée par le mouvement Kraft durch Freude. S'agit-il d'une inquiétude quelque peu tardive ou d'un abandon du modèle soviétique au profit de l'exemple national-socialiste ? Une lettre de Georges-Henri Rivière, du 10 juin 1938, adressée à un correspondant anonyme (sans doute Huisman), souligne les « hésitations du docteur de La Farge, président d'un des meilleurs groupes folkloriques de France, éprouvées à accepter l'invitation allemande » au Congrès de Hambourg. « Il s'est décidé à y aller pour voir. Avec toutes les réserves qui s'imposent, je lui conseille la plus grande prudence dans toutes les manifestations qui se produiront ». Il faut dire que Rivière, face aux invitations insistantes et répétées de l'organisation Joie et travail, ne peut que s'aligner sur la ligne de conduite du critique d'art communiste (ou sympathisant) Louis Cheronnet, secrétaire du Comité interministériel des loisirs, qui oppose à Otto Abetz une fin de non-recevoir.

S'il y eut l'on peut en repérer la source, dès les premiers mois de 1937, avec la concrétisation de cet objectif premier, fédérer conservateurs de musées et animateurs culturels, par la création d'une « commission du folklore appliqué à l'éducation » et d'un « inventaire des ressources locales ». Au sein de l'Ecole du Louvre, un an plus tard, un cours d' « ethnographie folklorique » se tiendra et, au niveau ministériel, une Commission nationale des arts et traditions populaires prendra forme. Mais cette dernière commission est lente à se mettre en place : c'est en 1939 seulement que, réunissant plusieurs organisations régionales représentatives des musées de plein air, la composition de cette institution pyramidale est définitive : Marc Bloch, Georges Dumézil, Henri Focillon, Marcel Mauss en sont membres. Elle engagera quelques travaux peu de temps avant la déclaration de guerre en particulier elle confiera Albert Dauzat le soin de travailler un atlas linguistique et folklorique avec aide de membres du Kraft durch Freude et sur le modèle de l'Atlas produit par la Volkskunde. La première région concernée par cette enquête sera la Bourgogne. Rivière participe activement à ces travaux de réflexion et de création. (...)

C'est dans ce contexte politique et financier que l'Exposition internationale de Paris est inaugurée le 24 mai 1937 et que se tient à l'Ecole du Louvre le Premier Congrès international de folklore, du 23 au 28 août 1937. Les Travaux de ce Congrès sont publiés à Tours en 1938, chez les imprimeurs Arrault et Compagnie.

Le Congrès s'organise sur l'« initiative d'un Comité français patronné par Jean Zay, ministre de l'Education nationale, Georges Monnet, ministre de l'Agriculture, Fernand Chapsal, ministre du Commerce, Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat à l'Education physique et aux Loisirs, (...) à l'occasion de la création du Département et du Musée national des Arts et Traditions populaires, et dans le cadre de l'Exposition internationale de Paris de 1937.» L'avant-propos publié dans les Travaux est de Georges Huisman. (...)

Du côté français, le discours prononcé le 23 août par Rivet, pour la séance solennelle d'ouverture, fait état de ses sentiments de gratitude à l'égard de Zay et de Lagrange : « Nous leur sommes reconnaissants de l'aide efficace qu'ils ont bien voulu donner à la renaissance des études folkloriques en France ». La séance inaugurale est ouverte par Léo Lagrange : il apporte aux congressistes les vœux du gouvernement français, et leur dit quelle importance est reconnue à leurs travaux. Il salue la création du département et du Musée national des Arts et Traditions populaires, auxquels toute la sollicitude du gouvernement est acquise. Mais, par ailleurs, le discours de Louis Piérard, président de l'Office national des loisirs du travailleur de Bruxelles et membre de la Chambre des représentants de Belgique, montre bien à quels types nationaux de politique culturelle il est nécessaire de se rallier, ou du moins de se référer : Piérard se définit comme « un homme politique doublé d'un écrivain attaché à son terroir natal et qui [...] se préoccupe de la place à donner dans les loisirs sans cesse accrus et qui doivent être sainement utilisés, à certaines coutumes, à certaines activités traditionnelles, à certains délassements populaires que le folklore étudie [...]. Ils sont nombreux déjà les grands pays où il y a une politique de loisirs se traduisant par des initiatives de grande envergure (et cela quelle que soit la tendance idéologique imprimée à cette politique). Je nommerai l'URSS où j'admirais récemment les parcs et maisons de culture où l'on fait à l'occasion une place au folklore, je songe à l'Allemagne dont l'Association Kraft durch Freude montrait récemment à Hambourg à l'occasion d'un Congrès international, un festival de danses folkloriques ; à l'Italie du Dopolavoro et surtout à cette France du Front populaire où je serais très étonné si mon ami Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat aux loisirs, se désintéressait du folklore ».

C'est dans la sous-section « Jeunesse, musées populaires de folklore », dépendant de la section « Le folklore appliqué à la vie sociale », que les discours militant pour l'effacement des activités pédagogiques du Front populaire au profit d'un ralliement aux pratiques nationales-socialistes se font les plus ardents. A dire vrai, les objectifs de cette section permettent aux tenants du Kraft durch Freude d'occuper largement le terrain : Konrad Hahm, Oswald Erich du Staatliches Museum fur deutsche Volkskunde de Berlin, et Otto Abetz, dès les 24 et 25 août, développent les activités de « propagande culturelle », muséologiques et éducatives, mises en œuvre par le Reich. Otto Abetz lance un appel aux musées de plein air, aux Scouts de France, à la Ligue française des auberges de jeunesse. Eugène Arnaud, commissaire général adjoint de la Fédération des éclaireurs de France, et surtout Jean Nihon, président de la Fédération des auberges de la jeunesse, située à Bruxelles, répondent à ces appels d'autant plus aisément que « les comparaisons que les folkloristes ont faites dans différents domaines ont montré que les faits observés émanaient très souvent de fonds communs qui ne tenaient pas compte des frontières politiques, linguistiques et autres ». En accord avec Otto Abetz, il affirme que « les dirigeants d'auberges de jeunesse, qui travaillent ardemment à rapprocher les hommes, manqueraient de sens d'opportunité, s'ils n'utilisaient pas actuellement les enseignements du folklore ». Les « enseignements du folklore » étant donc par définition universels, pourquoi ne pas les exploiter au même titre que le Kraft durch Freude, pour les mêmes usages et lors de pratiques didactiques identiques ? La grossièreté de ce raisonnement est évidente : et pourtant, à l'écoute des propositions allemandes, aucune réserve ne fut exprimée. (...)

Quant à l'intérêt cartographique manifesté par Rivière, il perdurera, nous l'avons vu, jusqu'en 1938 : une note confidentielle du 23 mai 1938, relative au Congrès du Kraft durch Freude prévu pour le 11 juin et de l'exposition inaugurée le 25 juin par Otto Abetz, fait état de son admiration pour l'« Atlas folklorique de l'Allemagne » et pour les travaux cartographiques déjà effectués à sa demande en France par des ethnologues de la Volkskunde."

La France du Front populaire, vue de l'Allemagne nazie

Der Angriff, 16 mai 1936 :

"Des décisions importantes de politique extérieure devront bientôt être prises, qui ont été ajournées depuis des mois et même depuis des années. C'est à lui [Blum] qu'incombera la tâche d'établir avec l'Allemagne un modus vivendi. A-t-il pour cela l'étoffe et la volonté nécessaire ? A un certain point de vue, peut-être. Léon Blum a toujours âprement combattu la thèse stérile de la sécurité qui était celle de la politique extérieure française, et soutenu par suite, logiquement, le point de vue allemand suivant lequel un sentiment accru de sécurité ne peut être obtenu que par un désarmement général progressif. De même il a été, dans l'opposition, un adversaire déterminé de la politique d'alliances du Quai d'Orsay, celle-ci ne pouvant, à son avis, que conduire fatalement à des complications. Contre le pacte soviétique, il y a eu, au sein du parti socialiste, de sérieuses résistances, bien que le groupe parlementaire, dans la période de l'alliance électorale avec les communistes, ait décidé la ratification. Le front de Stresa aussi a été répudié par Léon Blum. Se pourrait-il qu'il fût accessible à des idées nouvelles ?"

Deutsche diplomatisch-politische Korrespondenz, 4 juin 1936 :

"Plus d'un parmi ces hommes nouveaux a sévèrement condamné les méthodes néfastes aux rapports franco-allemands et à la situation générale de l'Europe qui, aux yeux de l'Allemagne, restent liées au nom et à l'esprit de Poincaré ; ces hommes ont ainsi témoigné de la compréhension pour les nécessités vitales des autres peuples. D'autre part, on ne peut oublier que de notables membres du Front populaire ont contribué à faire signer l'alliance avec la Russie soviétique, alliance que l'Allemagne n'est pas la seule, et à juste titre, à considérer comme une lourde entrave à l'établissement de relations confiantes entre les Etats européens.

L'Allemagne observe, néanmoins, à l'égard du nouveau gouvernement français, une attitude dépourvue de préjugés, car elle considère que toute nation a le droit incontestable d'organiser sa vie politique selon sa propre volonté et dans les formes qui lui conviennent. L'Allemagne revendique pour elle-même ce droit sans aucune limitation et le reconnaît à tout autre peuple. C'est pourquoi certains mots d'ordre du Front populaire ne nous touchent pas, tant qu'ils servent uniquement à des fins intérieures.

Le peuple allemand respecte son voisin français. Il a maintes fois exprimé le désir d'une réconciliation sincère et durable, car il a la conviction que la vie propre de chacun d'eux ne pourra se déployer sans troubles et que la paix européenne ne pourra être assurée que sur la base d'un accord confiant et équitable. Ce grand but n'a certainement rien perdu aujourd'hui de sa nécessité et on voudrait donc exprimer le voeu que le nouveau gouvernement — quelle que soit sa composition — contribue à résoudre un problème dont le caractère obligatoire n'est pas influencé par le changement des personnes et par la forme des systèmes politiques."

Germania, 6 juin 1936 :

"Il est probable qu'en raison des tâches et des difficultés de politique intérieure qu'il aura à affronter, le cabinet Blum se trouvera grandement gêné, pour longtemps, dans sa liberté d'action sur le plan de la politique extérieure.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères Yvon Delbos n'a guère joué jusqu'ici un rôle de premier plan en politique extérieure ; il a la réputation d'un homme sage et prudent qui s'est gagné la confiance de Léon Blum et de son parti par son attachement à l'idée de S.D.N. et de désarmement. D'après leurs traditions politiques et philosophiques, Léon Blum et son ministre des Affaires étrangères inclinent vers les « démocraties d'Europe », mais rien ne permet de supposer qu'ils veuillent sacrifier à ces penchants les possibilités d'une détente européenne. C'est précisément du côté des hommes qui forment le nouveau cabinet français que sont parties les plus violentes attaques — et cela depuis longtemps — contre le caractère borné et stérile du « poincarisme ». C'est dans ce camp-là que l'idée d'un désarmement réel et d'une entente directe entre l'Allemagne et la France a eu plus d'un ami sincère, et nous ne pouvons penser qu'à un moment aussi crucial de la politique européenne, on veuille minimiser la valeur de ces principes. Plus l'extrême-gauche sera amenée, avec l'appui de Moscou, à faire preuve d'activité, plus les milieux qui ont sacrifié pour la politique d'alliance avec l'Union soviétique les possibilités s'offrant en Europe centrale, se rendront compte que les méthodes de la nouvelle politique d'encerclement sont funestes, à courte vue, et ne se distinguent que par leur nom des moyens d'un Poincaré.

Egalement en ce qui concerne la politique extérieure, le cabinet Léon Blum aura bientôt à faire face à d'importantes décisions. A la fin du mois, l'assemblée de la S.D.N. se réunira à Genève. D'ici là, Paris et Londres devront se mettre d'accord sur le point de savoir si l'on est décidé à clore le chapitre des sanctions ou à lutter plus énergiquement que jamais pour faire prévaloir « l'autorité de la Société des Nations ». Il s'agira en même temps de se prononcer sur la solution des autres questions qui ont trait à Locarno, à la réforme de la S.D.N. et aux problèmes des armements européens."

Völkischer Beobachter, 7 juin 1936 :

"Des déclarations de M. Léon Blum à la Chambre, les parties qui retiendront particulièrement l'attention en Allemagne sont celles qui ont trait à la politique extérieure que le nouveau gouvernement compte faire. Les formules de Léon Blum continuent sans doute celles de ses prédécesseurs, mais elles sont cependant d'une heureuse netteté. Ainsi, lorsqu'il déclare que la France veut la paix, unanimement et avec toutes les nations du monde, naturellement la « paix indivisible », suivant la formule française. Par les déclarations du Führer du peuple allemand, le nouveau gouvernement français, lui aussi, aura sans doute appris que le gouvernement et le peuple allemand sont animés d'une volonté résolue de paix, ne permettant aucune équivoque, telle que nous croyons pouvoir également la lire dans les paroles du nouveau président du Conseil français."

Berliner Börsen-Zeitung, 7 juin 1936 :

"Nous enregistrons avec intérêt ce qu'a dit M. Blum au sujet de la politique extérieure. M. Blum a affirmé la volonté française de paix. Or, l'Allemagne elle aussi veut la paix et l'a prouvé. Elle n'a pas caché non plus qu'elle n'aimait point les conflits. A cet égard, il y a donc identité entre les vues du gouvernement français et celles du gouvernement allemand. En outre, le nouveau président du Conseil a proclamé la nécessité de respecter la loi internationale, les engagements contractés et la parole donnée. Nous aussi nous approuvons cette revendication et nous demandons même que l'on respecte tous les traités internationaux sans faire à ce sujet de distinction. Il est inutile de rappeler ici les nombreuses déceptions qui nous ont été réservées. La série en est si nombreuse qu'il nous suffira de mentionner ici que nos adversaires n'ont pas respecté les engagements contractés par eux en ce qui concerne les armements, ils ont jeté par-dessus bord les promesses faites par le président Wilson, ils n'ont point observé les obligations relatives aux minorités et ils n'ont point assuré le respect du statut de Memel. Nous demandons que tous les traités soient respectés et non pas seulement ceux qui sont à la convenance du plus fort.

M. Léon Blum a émis enfin le désir que l'on puisse endiguer la course aux armements. Dans ce domaine encore, l'Allemagne a apporté plusieurs contributions positives, en particulier les gestes bien connus du Führer, tandis que d'autres Etats se sont appliqués à saboter toutes les propositions pratiques de limitation des armements, par le formidable développement de leurs propres armements dirigés en grande partie contre l'Allemagne.

L'Allemagne et la France sont donc d'accord sur les principes. Nous sommes curieux de connaître quelles méthodes le nouveau gouvernement français choisira pour favoriser la réalisation de la solution pratique proposée avec sincérité et recherchée avec énergie par l'Allemagne."

Völkischer Beobachter, 9 juin 1936 :


"En politique extérieure, Léon Blum se refuse à faire la politique des émigrés et des internationalistes leurs frères, en entreprenant une « croisade contre le fascisme et le national-socialisme ». Le système de Versailles, Léon Blum l'a toujours combattu, de même que le système d'alliances français ; il a condamné l'invasion de la Ruhr par Poincaré, et jusqu'à l'avènement d'Adolf Hitler, il s'est toujours résolument prononcé pour une entente avec le Reich. La fin de non-recevoir adressée par lui aux prêcheurs de croisade montre bien le caractère sérieux de son désir de paix et un modus vivendi avec lui n'apparaît donc pas du tout impossible. Son intention de reprendre l'idée du désarmement effraie les milieux hostiles à celle-ci, mais elle n'effraie pas l'Allemagne. Pour ce qui est de la sécurité collective, dont il se réclame à l'instar de ses prédécesseurs, bien que sa ligue de paix ressemble vraiment peu à la leur, il n'est pas certain que la discussion à ce sujet avec lui doive être plus difficile qu'elle a été jusqu'ici."

Völkischer Beobachter
, 24 juin 1936 :


"Toujours est-il que ni ces passages, ni les phrases consacrées au rétablissement de la souveraineté allemande en Rhénanie, ni aucune autre partie de la déclaration [de Blum] ne laissent sentir une pointe contre l'Allemagne. Au contraire, le gouvernement français fait appel à l'esprit des anciens combattants et souligne que la France n'a pas l'intention de mettre en doute les déclarations pacifiques du Führer, qui a connu lui-même pendant quatre ans les horreurs de la guerre dans les tranchées. Soulignant tout particulièrement ce passage de la déclaration, nous constatons que nous ne nous souvenons pas d'avoir jamais entendu, par exemple dans la bouche de Barthou, une pareille compréhension pour l'esprit des anciens combattants.

Il se peut que les méthodes que propose le gouvernement français pour assurer la paix européenne diffèrent des propositions allemandes dans le même sens. Cette commune profession de foi dans l'esprit des anciens combattants permet d'espérer qu'une voie commune pourra être trouvée. Les formes de paix dont parle le gouvernement français ne sont pas opposées aux buts de paix allemands. Les nouveaux dirigeants de la politique française pourront s'en convaincre en examinant sans passion le plan de paix du Führer. Certes, entre les deux conceptions, il y a des divergences. Il nous faudra surmonter des difficultés pour arriver à un rapprochement, mais l'exposé calme du gouvernement
français trahit la volonté de ne pas élargir les divergences existantes, volonté qu'il peut s'imaginer aussi chez les Allemands dans la route à suivre dans l'avenir."

Der Angriff, 25 juin 1936 :

"Le discours prononcé hier par Blum fait une impression beaucoup moins décevante que ceux que prononçaient d'habitude ses prédécesseurs au sujet de l'Allemagne. Il évite de grossir les vieilles discordes, et il s'efforce sur beaucoup de points de manifester l'esprit que réclame une évolution pacifique. Une phrase surtout est digne de remarque, celle où le président du Conseil se refuse à douter de la parole d'ancien combattant d'Adolf Hitler, lorsque celui-ci proclame sa volonté d'accord avec la France. Cet appel à l'esprit ancien combattant, qui est le véritable esprit de paix, est la partie la plus constructive du discours. Cette seule phrase autorise de plus grands espoirs que les innombrables et longs discours prononcés depuis des années au Palais-Bourbon sur le « voisin de l'Est » et les meilleurs rapports avec lui."

Germania, 25 juin 1936 :

"L'occasion a été rarement plus favorable, car tout est en mouvement dans l'évolution européenne, et si quelqu'un en France est capable de mettre le trait final au-dessus des fautes et des errements du passé, c'est bien l'homme nouveau [Blum] représentant de la gauche jusqu'ici dans l'opposition."

Berliner Börsen-Zeitung, 11 août 1936 :

"Lorsque Delbos, selon le voeu pressant de Blum et sur la recommandation d'Herriot, prit le ministère des Affaires étrangères, il n'était Pas particulièrement connu, en dehors d'un petit cercle d'hommes politiques et de journalistes. C'est pourquoi d'aucuns purent penser qu'il avait été choisi afin d'être un instrument complaisant entre les mains du nouveau Président du Conseil. Il est assurément vrai que Blum a su, sans en parler beaucoup, faire de la position très effacée d'un Président du Conseil français celle d'un véritable premier ministre, sur le modèle anglais et qu'il a ainsi beaucoup plus d'influence sur la politique étrangère que ses prédécesseurs. Mais on ne saurait en déduire que Delbos est la cinquième roue du carrosse. Plus vite on changera ses idées sur ce point, mieux on sera préservé de désagréables surprises. A Genève, à Londres, et particulièrement maintenant, dans la façon dent est traitée l'affaire espagnole, il a adopté une attitude parfaitement indépendante, qui n'a pas toujours correspondu à celle de Blum, et il a su, tout au moins jusqu'ici, nettement faire prévaloir ses vues.

L'ignorance relative où l'on était de lui vient en premier lieu de ce qu'il manque tout à fait de la vanité et du besoin de popularité que d'autres Français apportent très souvent, et de façon fort voyante, dans un poste de ministre. De taille moyenne, avec un visage aux traits rudes et presque paysans et de larges épaules, il donne tout à fait, dans la conversation, l'impression d'un homme qui sait ce qu'il veut. Quand il parle, ce n'est pas l'artistique construction des phrases d'un Blum ou la musicalité de la langue d'un Briand qui arrêtent l'attention de l'auditeur, mais la simplicité avec laquelle il exprime sa pensée et la brièveté de la phrase. A la Chambre et à Genève, il fallut d'abord s'habituer à entendre quelqu'un, et surtout un ministre français, parler aussi simplement. Mais cette clarté de langage n'est-elle pas un signe de la clarté de la pensée ? Après Briand, Tardieu, Herriot et Laval, c'est un autre type d'homme qui assume la responsabilité de la politique extérieure. Il n'est pas moins remarquable parce qu'il est différent."

Deutsche Bergwerks-Zeitung, 15 septembre 1936 :

"M. Bastid [ministre du Commerce] arrive à Berlin au moment où l'on commence à s'entretenir du « nouveau plan de quatre ans ». Il s'y intéressera certainement d'autant plus que ce plan doit résoudre les questions économiques allemandes les plus importantes.

Le ministre français trouvera certes à Berlin d'excellentes dispositions. Autrefois aussi, on s'est efforcé d'enterrer la hache de guerre entre la France et l'Allemagne. Mais autre chose est de voir deux peuples égaux en droits chercher la voie qui conduit à un apaisement réciproque.

Depuis le printemps de 1936, la question sociale est aussi d'actualité en France. Un nouveau monde s'ouvre devant ce pays. Jusqu'à présent, le cabinet Blum a réussi avec une habileté extraordinaire à inaugurer une transformation. M. Bastid est l'un de ses collaborateurs les plus capables. Il quittera certainement Berlin avec la conviction que le voeu le plus ardent de chaque Allemand est de voir se réaliser un accord entre les deux grands peuples qui se complètent d'une manière si éminente, du point de vue économique précisément aussi."

Deutsche diplomatisch-politische Korrespondenz, 17 septembre 1936 :


"M. Bastid, en sa qualité d'ancien président de la commission des affaires étrangères de la Chambre, a une expérience suffisante pour pouvoir juger de la situation et de l'état des esprits dans d'autres pays. La déclaration qu'il a faite, disant que, des deux côtés, on a le désir d'arriver à des bases économiques satisfaisantes et sérieuses, est un signe qui marque qu'un début a été fait, et que ce début promet le succès ultérieur.

Les obstacles commerciaux qui, actuellement, restreignent les échanges de marchandises entre la France et l'Allemagne sont, en effet, d'autant plus regrettables que jadis, l'économie des deux pays, qui se complétaient mutuellement, entretenait des rapports profitables. Cette collaboration active, qui se manifeste aussi dans un enchevêtrement des deux économies tel qu'on en trouve peu d'autres exemples entre deux pays, était avantageuse pour les deux parties.

En considération précisément de cet ancien état de choses, il faut considérer comme une utile tâche de renouer la tradition d'années antérieures et de rétablir — dans le cadre des possibilités existantes — une situation profitable.

Si des négociations s'engagent bientôt, on souhaiterait donc que la compréhension et l'ampleur de vues des deux partenaires réussît à trouver les voies et moyens pour atteindre le but souhaité de part et d'autre : celui d'une collaboration économique renforcée.

Il est probable que l'orientation vers ce but sera d'autant mieux accueillie par l'opinion publique qu'on y voit, en définitive, un symptôme indiquant la volonté de répondre au désir des deux peuples en se rapprochant, et en prenant pour base des relations réciproques ce qui unit, au lieu de ce qui divise. Guetter toutes les possibilités d'entente et de collaboration, c'est une tâche que de toutes parts on souhaite voir s'accomplir. Dans cet esprit, on considère la visite du ministre du Commerce à Berlin comme un heureux signe auquel on attache l'espoir et le souhait que le contact maintenant amorcé produise de favorables effets, au delà même du domaine économique."

Alfred Rosenberg, conférence organisée par l'Office de politique extérieure du NSDAP, Berlin, 15 octobre 1936 :

"Nous ne confondons pas le peuple français avec Thorez, qui, aujourd'hui, ayant reçu mission d'une puissance étrangère, fait de l'agitation contre l'Allemagne. Je me borne à constater que jamais un chef ou un ministre national-socialiste n'a attaqué le chef de l'Etat français, ni même le président du Conseil Blum. Encore moins a-t-on injurié ces personnalités.

Le discours de Thorez a soulevé en Allemagne une vive émotion, justifiée. L'Allemagne n'oublie pas que le but de ce communiste était d'empêcher un rapprochement loyal entre l'Allemagne et la France. Donc, le communisme ne veut pas de paix, encore moins une paix collective : il veut la destruction des Etats qu'il n'a pas encore mis sous le joug, et il veut un état de trouble perpétuel.

C'est pourquoi les nations européennes ont toutes raisons de tendre à la conclusion de pactes de paix, mais d'empêcher que des empoisonneurs politiques professionnels ne viennent troubler leurs efforts."

Völkischer Beobachter, 19 février 1937 :


"La grande question est de savoir si le cabinet Blum, qui, cette fois, paraît sérieusement résolu à mettre en pratique sa politique de non-intervention, pourra appliquer réellement et jusqu'au bout les instructions qu'il vient d'envoyer aux préfets et aux autorités douanières françaises,c'est-à-dire à ceux qui, jusqu'à présent, ont marché la main dans la main avec les trafiquants d'armes, de munitions et d'hommes à destination de l'Espagne soviétique. Léon Blum sera-t-il en état de vaincre la résistance de l'opposition dans son propre parti et de déjouer les manoeuvres et les intrigues des communistes ? Il est difficile de répondre à cette question, car l'attitude des communistes dépend de Moscou."

Frankfurter Zeitung, 20 janvier 1938 :

"Le renouvellement du gouvernement était nécessaire pour affranchir lentement, pas à pas, le pouvoir de l'Etat de sa dépendance vis-à-vis du parti communiste. Cette dépendance a créé dans le pays un état de choses presque révolutionnaire. Ce disant, nous pensons moins à des projets de putsch ou d'autres actes de violence, qu'aux modifications de structure précipitées que le Front populaire, sous la pression communiste, avait imposées au pays. Jamais la France n'a subi une si dangereuse secousse « dans le sens de la modernisation » qu'au cours des vingt derniers mois. Léon Blum en est responsable, mais il n'aurait peut-être pas agi avec tant de passion s'il n'avait été talonné par la peur de la concurrence communiste. Chautemps a voulu de nouveau normaliser la vie française, il a voulu rétablir la toute-puissance du Parlement, et refouler les puissances — IIIe Internationale, syndicats et aussi le patronat — qui s'étaient immiscées dans la conduite de l'Etat démocratique. Il a voulu enfin restituer à la politique extérieure de la France l'indépendance qu'elle menaçait de perdre sous les prétentions de Moscou.

Chautemps n'est pas un ennemi du Front populaire. Il connaît beaucoup trop à fond les courants politiques de son pays pour ne pas savoir que, dans la France actuelle, cette formule contient une réalité qu'aucun homme d'Etat ne peut négliger. Mais il sent que cette formule a besoin d'une transformation et même qu'elle tend à se transformer. Malgré les apparences contraires, le Front populaire n'est pas un mouvement révolutionnaire. C'est cela que Chautemps a voulu faire constater, et c'est pourquoi il a rompu avec les communistes. Peu lui importe de quel côté est menacée la démocratie parlementaire qu'il se sent appelé à défendre. Le grand ennemi de cette démocratie lui paraît être le communisme, qui trouve à sa disposition le Front populaire comme instrument. Il s'agit donc, si l'on ne peut extirper dès maintenant le communisme, de le refouler dans la sphère de ce qui est illégal et de ce qui n'est pas français. Voilà le sens intérieur de l'opération politique qui consiste dans la retraite et le retour de Chautemps.

Cette normalisation, qui est l'objectif de Chautemps, concerne aussi et notamment la politique extérieure. Depuis que Chautemps et Delbos sont allés à Londres, après le voyage d'information de lord Halifax à Berlin, pour envisager là-bas un « règlement d'ensemble avec l'Allemagne », l'U.R.S.S. sent que sa position internationale, jusque là déterminée par son alliance avec la France, est en péril. Le voyage diplomatique d'inspection du ministre des Affaires étrangères Delbos n'est pas allé jusqu'à Moscou. Bien plus : en Espagne il faut s'attendre à de nouvelles complications, Moscou n'y a évacué sa position qu'en apparence. Elle est prête à la réoccuper du jour au lendemain, afin de pouvoir jouer son rôle dans le rebondissement — auquel il faut s'attendre — de la crise de la non-immixtion. La diplomatie française, qui avait espéré que l'Espagne avait perdu son aspect international, prévoit que la politique de non immixtion, dont Delbos a été l'initiateur, va vers de nouvelles et rudes épreuves. Ces craintes et les intentions de Moscou se sont renforcées mutuellement à un point tel que Chautemps s'en est trouvé confirmé dans son désir d'écarter pour de bon le parti communiste de la majorité gouvernementale. Le trait de séparation est maintenant tiré, et la politique extérieure de la France est allégée d'une lourde hypothèque."

dimanche 19 mars 2017

Yakup Paşa, le médecin personnel de Mehmet II

Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 152-153 :

"En offrant un statut à l'Eglise chrétienne d'Orient (ce qui devait encourager les Grecs à revenir peupler Istanbul et retenir ainsi des hommes habiles au commerce), Mehmed II, le nouveau basileus, démontrait son ouverture d'esprit et sa sagesse. Il en donna encore la preuve en accueillant parmi ses proches serviteurs d'autres non-musulmans à qui il accorda sa confiance. Giacomo di Gaeta fut l'un d'eux. Italien d'origine (Gaète est un port situé entre Rome et Naples), Giacomo était juif. Réfugié à Istanbul, il fut appelé auprès du sultan pour devenir son médecin personnel et le resta tout au long du règne. Qu'il fût de religion mosaïque importait peu au souverain qui en fit l'un de ses conseillers et lui confia des responsabilités politiques, avant comme après sa conversion à l'islam. Ainsi Giacomo, devenu le musulman Yakub pacha, promu vizir, fréquenta aussi bien le palais du Grand Seigneur que la demeure du baile de Venise à Péra, jouant les utilités entre la Sublime Porte et la Sérénissime. A sa mort, il laissa deux familles, l'une juive, l'autre musulmane, qui toutes deux bénéficièrent du privilège d'exemption fiscale accordé par son impérial patient."

samedi 18 mars 2017

L'engagement de Moshe Sharett dans l'armée ottomane



Jacques Kupfer, Le glaive de David. Aux sources de Tsahal dans la première guerre mondiale, Paris, Editions Laurens, 1998, p. 35-36 :


"(...) des Juifs sionistes continuent à affirmer une solidarité sans faille avec le sultanat [en 1914]. De nombreux volontaires s'engagent à titre individuel dans l'armée turque dont le futur ministre des Affaires étrangères de l'Etat d'Israël, Moshe Shertok (Sharett).

Le 16 avril 1915, quarante étudiants du lycée d'Herzlya se portent volontaires dans l'armée turque et sont envoyés à Baalbek puis à l'école d'officiers de Constantinople."

"Moshe Sharett", Le Monde juif, n° 39, juin-août 1965, p. 39 :

"Moshe Sharett était né en Ukraine, en 1894. Il avait 12 ans lorsque son père, un des premiers membres du Mouvement « Bilou », vint s'installer en Palestine. Le jeune Czertok (nom de la famille avant son hébraïsation en Sharett) apprit l'arabe et, plus tard, étudia le droit à l'Université de Constantinople. Mais, par suite de la première guerre mondiale, il servit dans l'armée turque, en qualité d'officier. Après la première guerre mondiale, il devint secrétaire de l'Exécutif Sioniste de l'époque, et adhéra alors au Mouvement « Ahdout Avoda »."

Les sultans juifs (nés de mères juives) de l'Empire ottoman



Murat III (règne : 1574-1595) : fils de Nurbanu Sultan (une Sépharade).

Ahmet II (1691-1695) : fils de Hatice Muazzez Sultan (une Juive polonaise).

Abdülmecit Ier (1839-1861) : fils de Bezm-i Alem Valide Sultan (une Juive géorgienne ou russe).

Le point de vue des Juifs sur le sultan Abdülhamit II



Henri Nahum, Les Juifs de Smyrne à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, DEA, Université de Paris IV-Sorbonne, 1990, p. 145 :

"Depuis le XVème siècle, l'attachement des Juifs à l'Empire Ottoman qui les a accueillis, l'affirmation par le pouvoir ottoman qu'ils font partie intégrante de la collectivité et qu'ils contribuent au fonctionnement et à l'expansion de l'Etat, sont une constante. On en trouve la proclamation fréquente dans les documents émanant de Smyrne à la fin du XIXème siècle et au début de XXème siècle.

On en trouve la proclamation fréquente dans les documents émanant de Smyrne à la fin du XlXème siècle et au début de XXème siècle.

A de nombreuses reprises à la fin du régime hamidien, les autorités de Smyrne interviennent en faveur de la communauté juive, en particulier lors des accusations de meurtre rituel en 1890, 1896, 1901.

Les Juifs de Smyrne voient d'un oeil très favorable le gouvernement ottoman.

"Un gouvernement éclairé et libéral auquel nos Israélites doivent beaucoup" écrit un instituteur de Smyrne dans un rapport en 1893.

Abdul-Hamid, auquel les Grecs et surtout les Arméniens ont beaucoup à reprocher, est vu avec indulgence par les Juifs. Nous avons souhaité savoir, auprès de nos correspondants, quel souvenir la mémoire familiale leur a légué d'Abdul-Hamid. Si certains parlent de Sultan Rouge et de despote, d'autres disent : "Il protégait les Juifs". "Non seulement il n'était pas antisémite, mais il avait des Juifs dans son entourage administratif (police, impôts)". "C'était un Sultan tyrannique, mais pas antisémite"."

Henri Nahum, Juifs de Smyrne, XIXe-XXe siècle, Paris, Aubier, 1997, p. 62-63 :

"Mais, dans l'ensemble, le jugement que les Juifs de Smyrne portent sur 'Abdül-Hamîd est très favorable à celui que les Européens appellent le Sultan Rouge. On ne peut guère tenir compte, bien entendu, des éloges qu'adressent au sultan, avant 1908, les journaux soumis à la censure. Il n'y est question que de la protection et de la bienveillance du sultan envers les Juifs et de la gratitude et de l'admiration de ces derniers envers Sa Majesté impériale. Mais les rapports des instituteurs de l'Alliance, les écrits des dirigeants parisiens de l'institution ne cessent, eux aussi, de louer « un gouvernement éclairé et libéral auquel nos israélites doivent beaucoup ». « Vive le Sultan, vive le Sultan ! C'est un cri qui part du cœur. S. M. le sultan Hamîd II est très populaire dans notre pays, et les faveurs qu'il n'a cessé de verser sur nos coreligionnaires malheureux dans les catastrophes des dernières années sont la preuve la plus manifeste de ses sentiments les plus libéraux et tolérants. » « Sire, écrivent les dirigeants de l'Alliance au Sultan à l'occasion du quatrième centenaire de l'accueil dans l'Empire des Juifs espagnols, les Israélites ont eu, dans Votre Majesté, un protecteur dont la bienveillance s'est manifestée dans tous ses actes. Ils s'efforcent de s'en montrer dignes. Dans leurs écoles, les enfants sont élevés dans l'amour de leur pays et la fidélité à Son Souverain. » De même, la mémoire familiale a légué à nos correspondants le souvenir d'un 'Abdül-Hamîd qui protégeait les Juifs et s'entourait de fonctionnaires juifs."

mercredi 15 mars 2017

Opération Barbarossa : l'extermination partielle des prisonniers de guerre turco-mongols par les nazis

Directive de l'OKW : "Bestimmungen über das Kriegsgefangenenwesen im Fall Barbarossa", 16 juin 1941 :

"Le bolchevisme est l'ennemi mortel du peuple allemand national-socialiste. La lutte exige une action énergique, sans ménagement contre les agitateurs bolcheviques, les partisans, les saboteurs, les Juifs, et l'élimination sans merci de toute résistance active ou passive (...). Les soldats asiatiques de l'Armée rouge sont opaques, imprévisibles, sournois et sans sentiments."

Reinhard Heydrich, ordre opérationnel n° 8, 17 juillet 1941, document n° 3414 de l'instruction du procès de Nuremberg : 


"B. Personnel militaire

En raison d'un emploi possible dans le territoire du Reich, les Asiatiques doivent être séparés des soldats d'apparence européenne. Dans de nombreux cas, les officiers devront être séparés en tant que "suspects". D'autre part, les officiers, afin de les empêcher d'influencer le personnel enrôlé, doivent être séparés de celui-ci à un stade précoce.

Un ordre spécial sera émis concernant l'affectation définitive du personnel militaire. Déjà ici, il faut souligner qu'aucun Asiatique et qu'aucune personne parlant l'allemand ne doivent être envisagés pour un emploi en Allemagne."

Robert Jackson (procureur en chef américain), réquisitoire au procès de Nuremberg, 21 novembre 1945, audience de l'après-midi :


"Cette campagne nazie en vue d'un traitement impitoyable des forces ennemies atteignit son apogée au cours de la lutte contre la Russie. Tous les prisonniers de guerre furent soustraits dans certaines conditions au contrôle de l'Armée et remis entre les mains de Himmler et des SS (document PS-058). Dans l'Est, la furie allemande se donna libre cours. On ordonna de marquer au fer rouge les prisonniers de guerre russes, on les affama. Je vais citer des passages d'une lettre écrite le 28 février 1942 par l'accusé Rosenberg à l'accusé Keitel :

« Le sort des prisonniers de guerre soviétiques en Allemagne est au contraire une tragédie de la plus grande envergure. Sur 3.600.000 prisonniers de guerre, quelques centaines de mille seulement sont encore capables de donner leur plein rendement. Une grande partie d'entre eux est affamée ou a péri par suite des intempéries ; des milliers sont morts aussi du typhus exanthématique...

« Les commandants des camps ont interdit à la population civile de mettre de la nourriture à la disposition des prisonniers et ils ont préféré les laisser mourir de faim...

« Dans bien des cas, quand les prisonniers de guerre ne pouvaient plus marcher, en raison de la faim et de leur épuisement, ils ont été fusillés sous les yeux de la population civile horrifiée, et les cadavres abandonnés... 

« Dans de nombreux camps, on n'a fourni aucun abri aux prisonniers de guerre. Ils restaient dehors, qu'il pleuve ou qu'il neige. On ne leur a même pas fourni d'outils pour creuser des trous ou des caves...

« Enfin, il faut mentionner l'exécution de prisonniers de guerre : dans divers camps, par exemple, tous les « Asiatiques » ont été fusillés. » (Document PS-081.)"

La turcophobie d'Alfred Rosenberg (idéologue nazi)

Alfred Rosenberg, Der Mythus des 20. Jahrhunderts, Munich, Hoheneichen Verlag, 1934, p. 665 :

"Face à cette haine des races bâtardes de couleur, conduite par l'esprit fanatique de Mahomet qui s'allieront peut-être un jour, les races blanches ont plus que jamais toutes les raisons de prendre garde.

Lorsque l'Angleterre reste à Suez pour protéger l'Europe du nord contre l'invasion proche-orientale, mais aussi pour tenir en échec la force islamique dans la périphérie de la Mecque, en Inde, en Egypte et en Syrie, c'est un acte d'auto-défense de l'Europe. En ce qui concerne Constantinople, l'intérêt vital des peuples balkaniques leur commande d'être toujours armé face à la Turquie. Derrière eux se trouve l'Ukraine qui n'admettra pas une souveraineté absolue des Turcs sur Byzance."

L'aversion des nazis allemands pour la Turquie ottomane

Adolf Hitler, Mon Combat, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1979 :

"Pour l'Allemagne, ce fut encore heureux que la guerre en 1914 éclatât par la voie détournée de l'Autriche et que les Habsbourg, en conséquence, ne pussent se dérober ; si la guerre était survenue d'une autre façon, l'Allemagne eût été seule. L'Etat des Habsbourg n'aurait jamais pu, ni même jamais voulu, prendre part à une lutte qui se serait engagée du fait de l'Allemagne. Ce qu'on blâma tant, plus tard, dans le cas de l'Italie, se serait produit avec l'Autriche ; elle serait restée « neutre » pour préserver au moins l'Etat d'une révolution tout au début de la guerre. Les Slaves d'Autriche eussent brisé la monarchie en 1914, plutôt que de lui permettre de porter secours à l'Allemagne. Mais bien peu nombreux furent à cette époque ceux qui purent comprendre tous les dangers et toutes les aggravations de difficultés qui résultaient de l'alliance avec la monarchie danubienne. (...)

On pouvait mettre en branle contre la monarchie danubienne toute l'Europe orientale, mais surtout la Russie et l'Italie. La coalition mondiale qui se formait sous l'influence directrice du roi Edouard ne serait jamais devenue un fait accompli si cet allié de l'Allemagne, l'Autriche, n'eût constitué un héritage aussi attrayant. De ce fait seulement, il devint possible d'entraîner dans le même front offensif des Etats animés de désirs et poursuivant des buts aussi hétérogènes. Chacun pouvait espérer, au cours d'une attaque générale contre l'Allemagne, s'enrichir aux frais de l'Autriche. Et le fait que la Turquie, elle aussi, faisait tacitement partie de cette alliance de malheur, augmentait encore ce danger dans des proportions extraordinaires." (p. 148-149)

"Il était déjà assez fâcheux, dès le temps de paix, que la politique allemande, faute d'envisager une activité offensive personnelle, aboutît à l'alliance défensive avec de vieux Etats pensionnés par l'histoire mondiale. L'alliance avec l'Autriche, aussi bien que l'alliance avec la Turquie, n'avait rien de réjouissant. Tandis que les plus grandes puissances militaires et industrielles de la terre s'unissaient en une active alliance offensive, on assemblait quelques vieux organismes d'Etats impuissants et on s'efforçait, avec ce bric-à-brac voué à la ruine, de faire front contre une agissante coalition mondiale. L'Allemagne expia amèrement l'erreur de cette politique extérieure." (p. 655-656)

Adolf Hitler, propos tenus le 28 août 1942, Libres propos sur la guerre et la paix, recueillis sur l'ordre de Martin Bormann, tome II, Paris, Flammarion, 1954 :

"Au cours de l'histoire d'Allemagne, le Reich, sous la direction des Habsbourg, a mené une guerre très dure contre les Turcs, une guerre qui a duré près de trois cents ans. Les Turcs eussent été chassés d'Europe si les Russes ne fussent intervenus à leur côté. Ce fut la grande époque du prince Eugène.

Il y a là un enseignement à retenir. Si nous ne remportons pas une victoire complète à l'Est, tout sera à recommencer à chaque génération." (p. 296-297)

Joseph Goebbels, note dans son journal intime, 8 mai 1943, Die Tagebücher von Joseph Goebbels, partie II, volume 8 : "April-Juni 1943", Munich, Elke Fröhlich, 1993 :

"Dans ce contexte, le Führer insiste de nouveau sur le fait que nous devons nous réjouir de n'avoir pas un seul Japonais sur le continent européen. Si nous inquiétons et troublons tant les Italiens aujourd'hui, nous devons être heureux qu'ils ne puissent pas rivaliser avec nous dans l'organisation future de l'Europe. Si les Japonais avaient colonisé le continent européen, les choses se présenteraient de manière fondamentalement différente. Aujourd'hui, néanmoins, nous sommes pratiquement la seule véritable puissance sur le continent européen. Le Führer s'inquiète parfois de savoir si, en tout état de cause, l'homme blanc pourra conserver sa suprématie sur le long terme, face aux gigantesques réservoirs humains de l'Est. Il y a eu également des évènements dans le passé, où ce n'était plus le cas. Le Führer renvoie là aux guerres turques, aux conquêtes de Gengis Khan, qui ont pénétré loin jusqu'au coeur de l'Europe, sans que le germanisme possédât encore la force de se défendre avec succès. De cela, nous devons tirer la leçon que le centre de gravité de toute cette lutte reposera sur nous." (p. 236)

Johann von Leers, Forces occultes derrière Roosevelt, Bruxelles, Maison internationale d'édition, 1942 :

"De vieilles familles de négriers juifs s'étaient établies dans d'île de Curaçao, entre autres la fameuse famille Miquez, qui a fourni à l'Empire ottoman l'un de ses vizirs les plus puissants et dont l'influence a été la plus néfaste, Joseph Miquel-Nassi." (p. 11)

samedi 11 mars 2017

Le décret impérial par lequel le sultan Mehmet V nomme Haim Nahum grand-rabbin (1909)

"TEXTE XCV
 

Bérat d'investiture du grand rabbin Haïm Nahoum Effendi

(23 djemazi-ul-ahir 1327-28 juin 1325/1909.)

Moi, le sultan Mehmed Rechad, fils du sultan Médjid, par ce haut et glorieux firman, revêtu du sceau impérial, je déclare :

Après que, conformément à la loi, il a été procédé sur l'invitation du Ministre des Cultes, et avec l'approbation du Conseil des Ministres, à l'élection d'un nouveau titulaire pour le poste
vacant du grand rabbinat,

Je délivre à l'honorable Haïm Nahoum Effendi ce Bérat et confirme en même temps dans les lignes suivantes tous les anciens privilèges ;

Je nomme Haïm Nahoum grand rabbin de tous les juifs de la capitale et de ses dépendances, comme aussi de tous les juifs habitant l'Empire Ottoman, Les rabbins et les chefs de communautés, ainsi que les juifs, grands et petits, auront à le reconnaître comme leur grand rabbin. C'est à lui qu'il conviendra de s'adresser pour toutes les questions relatives à ses fonctions. Il est formellement défendu d'agir contrairement à ses instructions. Tous les Israélites doivent lui obéir dans tout ce qui concerne leur rite.

La lecture de la Sainte Loi est permise aux Israélites, soit au domicile du grand rabbin, soit ailleurs. Personne n'a le droit de s'immiscer dans leur service religieux sous prétexte qu'ils lisent leur Loi, qu'ils étendent les Parohet, qu'ils allument des lampes sacrées et installent des bancs ou des sièges. De même, il est défendu aux agents de là force publique de les inquiéter en vue de leur extorquer de l'argent. Il n'est permis à aucun fonctionnaire de les persécuter ou de leur causer dommage en s'immisçant, sous prétexte d'inspection, dans leurs affaires cultuelles ou scolaires. Il est également interdit d'intervenir dans les réparations d'édifices du culte, dont ils sont les possesseurs légaux. Rien de ce qui appartient à une synagogue ou à une école ne saurait être mis sous séquestre ou pris en nantissement pour une dette privée quelconque. Si quelqu'un se rendait coupable du rapt d'un objet de cette nature, la restitution devrait en être opérée immédiatement avec le concours de la force publique.

Le grand rabbin et les personnalités désignées par lui à cet effet ont seuls qualité pour bénir les mariages, prononcer les divorces, régler toutes questions y relatives et trancher avec l'assentiment des deux parties, les litiges entre juifs.

Le grand rabbin a le droit, lorsqu'il instruit une affaire ou procède à une enquête, d'exiger la prestation du serment à la synagogue. Il peut aussi exclure de sa communauté religieuse les personnes qu'il tient pour coupables, et ce, sans qu'aucun magistrat ait à intervenir dans une question de ce genre ni à se plaindre, sous quelque forme que ce soit.

Personne n'a le droit de célébrer un mariage sans l'autorisation du grand rabbin ou d'une personne nommée par lui à cet effet. Tout Israélite qui veut se marier, divorcer, se remarier du vivant de sa femme ou se rendre dans un autre pays pour y contracter mariage doit être muni au préalable de l'autorisation du grand rabbin.

Lorsqu'un Israélite mis au ban de la communauté meurt, il n'appartient à aucun fonctionnaire de l'ordre judiciaire ou policier de forcer un rabbin à lui rendre les derniers devoirs religieux.

Les rabbins nommés dans d'autres villes ne sont reconnus qu'après avoir été agréés par le grand rabbin. Toute nomination qui n'aurait pas cet agrément préalable est nulle et non avenue.

Personne ne saurait exiger du grand rabbin la nomination de tel rabbin pour telle localité ni la cession d'une synagogue à tel rabbin.

Lorsqu'un gouverneur ou un juge demande le déplacement ou la destitution d'un rabbin en raison de sa conduite, il n'est donné suite à sa requête qu'autant que le grand rabbin aura reconnu le bien-fondé de la plainte.

Lorsqu'un rabbin d'une ville de l'intérieur est appelé dans la capitale pour affaire de service, son suppléant doit pouvoir exercer ses fonctions sans être aucunement inquiété et sans que la police y apporte aucun obstacle. Lorsque le grand rabbin délègue quelqu'un pour l'encaissement des impôts gouvernementaux, la police doit mettre un guide à sa disposition. Les encaisseurs sont autorisés à porter des armes pour pouvoir se défendre contre les brigands. Aucun fonctionnaire n'aie droit de prélever sur eux, sous quelque prétexte que ce soit, une taxe quelconque.

Le grand rabbin, les rabbins, leurs représentants et leur personnel ne peuvent être jugés que dans la capitale pour crimes et délits contre l'Etat. Si un rabbin doit être arrêté en vertu de la loi, c'est le grand rabbin qui fait procéder à son arrestation.

Aucun juif ne saurait être converti de force à l'islamisme.

Un juif n'a le droit ni de refuser, ni de différer le paiement, des taxes annuelles de l'Etat, de la taxe de charité et de la gabelle, non plus que des impôts afférents an grand rabbinat.

Lorsqu'un rabbin meurt sans laisser d'héritiers, les personnes qualifiées du grand rabbinat recueillent, au nom du gouvernement, ses vêtements, son argent, ses chevaux et tout ce qui Lui appartenait, sans qu'aucun agent du fisc ou exécuteur testamentaire ait à intervenir. Si, par contre, il laisse des héritiers, personne ne peut toucher à ses biens. Lorsque des rabbins font des testaments en faveur de leurs synagogues, de leurs pauvres, ou de leur grand rabbin, leurs volontés doivent être respectées, à condition toutefois que, conformément à la loi, des témoins israélites soient présents. L'Etat peut contraindre les héritiers à exécuter ces dispositions testamentaires au profit de leurs bénéficiaires.

Lorsque le grand rabbin requiert ses rabbins, ses fonctionnaires ou employés d'amener de force au grand rabbinat un Israélite qui aurait contrevenu à une loi religieuse, il n'appartient pas à la police de s'opposer à l'exécution de son ordre. La police n'a le droit d'exiger aucune taxe pour les chevaux appartenant au grand rabbin, pour ses employés, etc.. Il est interdit de loger des soldats dans les immeubles habités par le grand rabbin, les rabbins et les présidents de communautés. Sont exempts de tout impôt le premier fonctionnaire attaché au service du grand rabbin et quinze autres personnes qu'il pourrait employer.

Rien de ce qui est destiné aux synagogues et aux écoles israélites n'est soumis aux droits de douane à l'entrée dans le pays.

Il ne saurait être interdit aux israélites de prélever une taxe pour les lieux de pèlerinage, soit dans la capitale, soit dans les provinces.

Les israélites peuvent enterrer leurs morts suivant leur rite, lire la loi comme ils l'entendent.

Toute demande relative aux rites, adressée au gouvernement et revêtue du sceau du grand rabbin, doit être accueillie.

On ne saurait obliger le grand rabbin à prendre quelqu'un à son service.

Le grand rabbin Haïm Nahoum Effendi susnommé a toute liberté dans l'accomplissement de ses fonctions et il n'appartient à personne de lui créer aucun obstacle dans l'exercice de son ministère."

Source : Legislation Ottomane depuis le Retablissement de la Constitution 24 Djemazi-ul-Ahir 1326-10 Juillet 1324-1908. Recueil des Lois, Decrets, Reglements, Conventions, Actes Internationaux, etc. de l'Empire Ottoman, tome I, Paris, Jouve et Cie., 1912, p. 204-208.

Les Juifs dans la Bosnie ottomane

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 180-181 :

"Des colonies juives étaient apparues dans les Balkans dès l'époque romaine et s'étaient maintenues à l'époque médiévale, tant dans les ports dalmates que dans la Macédoine byzantine. Vers la fin du XVe siècle, ces colonies connurent un spectaculaire renouveau avec l'arrivée massive des juifs chassés d'Espagne, à qui les Ottomans, désormais maîtres de la péninsule balkanique, avaient accordé l'asile. Les nouveaux venus s'installèrent à Salonique et, pour certains, à Skopje, dans les villes jalonnant la principale voie commerciale des Balkans. L'essor de Sarajevo et l'ouverture du bezistân de Gazi Husrev-Beg attirèrent en Bosnie des familles juives qui, s'y étant installées à demeure dans la deuxième moitié du XVIe siècle, s'assurèrent, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le contrôle du commerce local des tissus. Dès 1577, les juifs de Sarajevo disposèrent de leur propre quartier, où, quelques années plus tard, le gouverneur Siavuš Pacha (1580-1581) fit construire un immeuble destiné à loger les juifs indigents, et où fut édifiée, à peu près à la même époque, la plus ancienne synagogue sarajévienne. La communauté juive de Sarajevo comptait, en 1779, 214 chefs de famille, soit probablement un peu plus d'un millier de personnes. Elle venait tout juste d'acquérir son autonomie cultuelle par rapport à Salonique grâce au grand-rabbin David Pardo qui avait fondé la première yeshivah de la ville. Au début du XIXe siècle, le nombre des juifs de Sarajevo fut estimé à 2 000 par le consul de France à Salonique, et celui de leurs coreligionnaires établis dans la capitale bosniaque, Travnik, à 60. Ces chiffres ne devaient guère varier au cours des décennies suivantes, mais, avec l'occupation austro-hongroise, les juifs ashkénazes affluèrent en Bosnie-Herzégovine au point d'y être rapidement plus nombreux que les Sépharades. Ils y constituèrent une communauté distincte de ces derniers et séparée d'eux par une véritable barrière culturelle et linguistique : les Ashkenazes, germanophones pour la plupart, n'entendaient rien au ladino, dialecte dérivé de l'espagnol toujours en usage chez les Sépharades. Les uns et les autres prirent une part considérable dans l'effort de modernisation du pays initié par les autorités d'occupation. Les trois plus importants patrons de l'industrie bosniaque avant la Première Guerre mondiale étaient d'ailleurs issus des rangs sépharades. Cependant, tout au long des siècles où ils avaient vécu en Bosnie-Herzégovine, le rôle des juifs ne s'était pas limité au domaine économique : beaucoup d'entre eux avaient, en effet, joué durant l'époque ottomane, malgré leur statut de zimmî, un rôle politique important en conseillant les plus hautes autorités de la province. Ce rôle politique leur avait, au demeurant, valu d'être associés par les chrétiens au pouvoir ottoman au même titre que les musulmans."