mardi 2 février 2016

Comment l'Occident a affaibli la position des Juifs dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, "L'islam et les non-musulmans", Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, volume 35, n° 3, 1980, p. 796 :

"Dans la période de modernisation, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, la position des non-musulmans se consolide par certains aspects, se dégrade fortement par d'autres. Leur réussite matérielle est certaine. Les chrétiens, plus ouverts à l'influence de l'Occident, sont donc plus aptes à utiliser l'éducation occidentale et à profiter des avantages qu'elle offre, ce qui est particulièrement important dans un siècle de domination de l'Occident. Quelques exemples peuvent illustrer le rôle des étrangers et des minorités dans le domaine financier. En 1912, Istanbul compte quarante banquiers privés. Aucun n'est turc musulman. On reconnaît à leur nom douze Grecs, douze Arméniens, huit Juifs et cinq Européens ou Levantins. Une liste de trente-quatre agents de change à Istanbul comprend dix-huit Grecs, six Juifs, cinq Arméniens, et pas un seul Turc. Au XVIe siècle et dans une moindre mesure, au XVIIe siècle, les juifs avaient mieux réussi que les chrétiens sous la protection turque. Ils avaient des compétences commerciales et industrielles sans être soupçonnés, comme les chrétiens, de coupables sympathies à l'égard de l'Europe. Dans un sens, les juifs étaient donc économiquement complémentaires des musulmans et concurrents des chrétiens. Dès le XVIIIe siècle, ils cèdent du terrain aux chrétiens, plus nombreux, plus instruits et qui jouissent surtout de la faveur et de la préférence de l'Europe chrétienne — or à cette époque, ce sont les préférences de l'Europe, et non celles des Turcs, qui importent."