jeudi 18 août 2016

Le sultan Mehmet II et les Juifs

Richard Ayoun, "Le statut des Juifs dans l'Empire ottoman au XIXe siècle", Revue historique de droit français et étranger, n° 70, avril-juin 1992, p. 197-198 :

"L'Empire byzantin prend fin en 1453, avec la prise de Constantinople par Mehmed II (1432-1481). Moins de dix ans plus tard, le dernier bastion des Latins et des Byzantins, la Morée, tombe également entre les mains des Osmanli.

Les Juifs, persécutés et humiliés sous les Byzantins, accueillent avec plaisir leurs nouveaux maîtres en tant que libérateurs et sauveurs, d'autant que, trois jours après son entrée à Constantinople, Mehmed II proclame que les Juifs doivent rentrer chez eux sans crainte et peuvent pratiquer leur religion et exercer leurs professions dans une totale liberté. Mehmed II invite les Juifs des provinces de tout l'Empire à s'installer à Constantinople. (...) Le grand rabbin Capsali est invité à devenir membre du conseil du sultan, le diwan, aux côtés d'un ouléma et du patriarche. Les diverses communautés ont le libre choix de leurs dirigeants. Les Turcs traitent les Juifs avec bienveillance car ils voient en eux un élément sûr de la population, capable d'amener la prospérité dans les régions qu'ils ont conquises et que des siècles de guerre avaient ruinées."

lundi 25 avril 2016

La Turquie et Israël : les deux démocraties du Moyen-Orient



Bernard Lewis, Faith and Power : Religion and Politics in the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2010, p. 128 :

"Seuls deux pays de la région peuvent être décrits comme des démocraties au vrai sens du terme : la Turquie et Israël."

Les élites israéliennes et la question des relations avec la Turquie

Benyamin Netanyahou :

"La Turquie a souffert des attaques terroristes du PKK et nous ne voyons aucune différence entre le PKK et ce dont Israël souffre." (interview à la télévision turque, cité dans Haaretz du 27 mai 1997)

"J’ai dit à Erdogan que nous apprécions les efforts importants de la Turquie [dans la lutte contre l'incendie au nord d'Israël] et je suis sûr que ce sera une passerelle vers l’amélioration des relations entre les deux pays."

"Je tiens à remercier toutes les nations qui se sont portées volontaires pour envoyer des avions. Il y a eu quelques offres que nous n’attendions pas, comme la proposition de la Turquie. Il est très agréable que le Premier ministre Erdogan ait offert son aide sans qu’elle ne soit demandée. Surtout si l’on tient compte de la crise dans les relations entre Israël et la Turquie." (conférence de presse à Haïfa, 4 décembre 2010)

"Félicitations, nous sommes heureux de travailler avec le nouveau gouvernement turc sur tous les sujets concernant nos deux pays. Avec l’espoir de voir revivre l’esprit d’amitié, qui se perpétue depuis des générations et de refonder notre coopération." (lettre à Erdogan suite à sa victoire électorale, 21 juin 2011)

Ariel Sharon :

"Nous subissons les attaques du terrorisme arabo-palestinien depuis plus de cent ans. Le terrorisme qui nous frappe et celui qui a frappé les Etats-Unis, la Russie, l'Espagne, la Turquie, l'Indonésie, sont exactement les mêmes. Il n'y a pas de compromis possible avec ces assassins. C'est le plus grand danger qui menace aujourd'hui le monde." (entretien à Politique Internationale, n° 105, automne 2004)

"Je n'ai jamais demandé à personne d'établir des relations avec Israël ou de reconnaître l'Etat d'Israël. Ceux qui le font y trouvent leur compte. Le premier ministre turc m'a téléphoné un soir pour me dire que Musharraf le priait d'arranger une rencontre à Istanbul entre les ministres des Affaires étrangères israélien et pakistanais." (entretien à Politique Internationale, n°109, automne 2005)

Benjamin Ben-Eliezer :

"Nous [les Israéliens et les Turcs] partageons des valeurs démocratiques communes."

"Je n'ai aucun doute que nous devons maintenir notre amitié dans le droit chemin." (déclarations lors d'une visite en Turquie, 24 novembre 2009)

Ehoud Barak :

"La Turquie est un pays très important dans la région (...) et le dialogue et la coopération avec elle sont très importants. Nous vivons dans la même région et partageons les mêmes intérêts." (déclaration lors d'une visite en Turquie, 17 janvier 2010)

"La Turquie n'est pas notre ennemie." (interview à la radio Kol Israel, 8 septembre 2011)

Shaul Mofaz :

"Nous avons avec Ankara des intérêts mutuels et il est important de les sauvegarder." (entretien au Figaro, 12 avril 2010)

Shimon Pérès :

"Nous n’avons pas changé d’attitude vis-à-vis de la Turquie. C’est un pays ami." (conférence de presse à New York, 20 septembre 2010)

Ehoud Olmert :

"La Turquie n'est pas l'ennemie d'Israël."

"Les relations entre Israël et la Turquie relèvent de l'intérêt national et ne doivent pas être prises à la légère." (déclaration, 4 septembre 2011)

Les élites turques et la question des relations avec Israël



Süleyman Demirel (président de la République), déclaration lors d'une visite dans la ville israélienne de Bat-Yam, 13 mars 1998 :

"Ce n'est pas juste une visite protocolaire. Je suis venu ici pour souligner l'attachement de la Turquie à la paix et, lors de la conférence sur le terrorisme en Egypte, je demanderai des sanctions très lourdes, y compris l'embargo, contre les pays qui soutiennent le terrorisme."

İlnur Çevik (éditorialiste), Turkish Daily News, 8 août 2001 :

"Sharon est le choix du peuple israélien qui est notre ami et notre allié."

Yusuf Kanli (éditorialiste), Hürriyet, 31 août 2010 :

"Personne ne peut remettre en question les préoccupations de sécurité légitimes d'Israël. L'Etat juif est une réalité dans la région. C'est son droit légitime de s'attendre et au besoin d'exiger qu'on respecte sa souveraineté et son intégrité territoriale. Et comme pour tous les autres Etats, c'est son devoir de prendre des "mesures adéquates" pour protéger la sécurité de ses citoyens. Le droit d'Israël de réagir à toute agression, et de défendre son peuple, son territoire et son Etat, ne sont pas négociables."

Ömer Çelik, déclaration en tant que porte-parole de l'AKP, 20 décembre 2015 :

"L'Etat et le peuple d'Israël sont certainement des amis de la Turquie. Notre différend ne porte que sur les actions extrêmes du gouvernement israélien, des actions que nous ne considérons pas comme légitimes. Dans ce contexte, l'attaque du Mavi Marmara a marqué un tournant."

Recep Tayyip Erdoğan, déclaration aux journalistes, 2 janvier 2016 :

"Israël a besoin d'un pays comme la Turquie dans la région. Nous devons également accepter [le fait] que nous avons besoin d'Israël. C'est une réalité dans la région. Si des mesures mutuelles sont appliquées sincèrement, alors la normalisation [des relations] suivra."

mardi 8 mars 2016

La famille Mendes



André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983, p. 418-419 :

"La famille des Mendes, dont le chef était alors Doña Gracia, contrôlait la majeure partie du commerce des épices en Europe. Sa puissance économique et financière était considérable. On l'a comparée à celle des Fugger.

Comme le voulait la politique constante des sultans de faciliter l'installation dans l'empire de tous ceux qui pourraient l'enrichir, Soliman encouragea Doña Gracia à s'établir à Constantinople, ce qu'elle fit en 1553. Joseph Nasi (ou Juan Micas) était son neveu. Intime de Selim II grand amateur de boissons fortes, il obtint le monopole du commerce du vin dans l'empire. Il reçut aussi l'administration de Naxos et des îles voisines, un des principaux centres de production vinicole, dont Selim le fit duc. Ses activités commerciales s'étendaient aussi vers les pays au-delà du Danube, la Pologne notamment, dont le roi Sigismond lui aurait emprunté la somme énorme de 150 000 ducats, ce qui lui valut le monopole dans ce pays de l'exportation de la cire d'abeille. Il prêta aussi 150 000 ducats au roi de France Henri II à l'occasion de l'emprunt que celui-ci lança en 1555. Le remboursement de cette somme et les complications qu'entraîna cette affaire, au demeurant peu claire (« créancier abusif » dit Braudel de Nasi) furent à l'origine d'une crise entre la France et l'Empire ottoman. Des navires français furent saisis à Alexandrie en 1568.

Nasi-Micas fut aussi un de ceux qui poussèrent à la guerre de Chypre contre les Vénitiens, en 1570, à laquelle le grand vizir était opposé (Nasi voulait devenir roi de Chypre). Sokullu Mehmed Pacha aurait préféré obtenir Chypre par la négociation et, dit-on, s'attaquer à l'Espagne pour aider les Maures de Grenade qui s'étaient révoltés. Ce fut le clan composé de Nasi, Lala Mustafa Pacha, ancien précepteur de Selim, Hoca Sinan Pacha et Piyale Pacha, troisième vizir et kapudan pacha, qui l'emporta. Nicosie tomba le 9 septembre 1570. Le 25 mai suivant, la Sainte-Ligue était proclamée à Saint-Pierre de Rome et, le 7 octobre, Lépante « brisait l'enchantement de la puissance turque »."

Le rôle des Juifs dans l'essor économique de l'Empire ottoman



André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983, p. 286 :


"Tous les sujets du sultan, aussi bien Turcs que minoritaires, sont égaux dans l'exercice de leur profession. Du fait des préférences des non-Turcs ou de la répugnance des Musulmans envers certaines professions, les uns ou les autres sont plus représentés dans tel ou tel métier, mais aucun n'est interdit aux minoritaires. Les Juifs sont surtout marchands de vin, de raki, d'esclaves, de parfums, d'orfèvrerie, de perles. On les trouve aussi dans la finance : changeurs, banquiers, intermédiaires en tous genres. Avec les Grecs, ils afferment les revenus fiscaux. Aux XVe et XVIe siècles, les sultans encouragent l'immigration des Juifs qu'ils considèrent comme un élément actif et riche. A la fin du XVIe siècle, on évalue leur nombre à Constantinople et à Salonique à 160 000. Comme dans presque toute l'Europe à cette époque, ils participent dans des proportions considérables à l'essor économique, non seulement dans la capitale et les régions voisines mais dans tout l'empire, à Alep, au Caire, à Alexandrie, à Tripoli de Syrie, à Rhodes, en Afrique du Nord. Certains parviendront à de très hautes positions tel ce Joseph Nasi, un marrane portugais que Selim II créera duc de Naxos."

mardi 2 février 2016

Comment l'Occident a affaibli la position des Juifs dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, "L'islam et les non-musulmans", Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, volume 35, n° 3, 1980, p. 796 :

"Dans la période de modernisation, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, la position des non-musulmans se consolide par certains aspects, se dégrade fortement par d'autres. Leur réussite matérielle est certaine. Les chrétiens, plus ouverts à l'influence de l'Occident, sont donc plus aptes à utiliser l'éducation occidentale et à profiter des avantages qu'elle offre, ce qui est particulièrement important dans un siècle de domination de l'Occident. Quelques exemples peuvent illustrer le rôle des étrangers et des minorités dans le domaine financier. En 1912, Istanbul compte quarante banquiers privés. Aucun n'est turc musulman. On reconnaît à leur nom douze Grecs, douze Arméniens, huit Juifs et cinq Européens ou Levantins. Une liste de trente-quatre agents de change à Istanbul comprend dix-huit Grecs, six Juifs, cinq Arméniens, et pas un seul Turc. Au XVIe siècle et dans une moindre mesure, au XVIIe siècle, les juifs avaient mieux réussi que les chrétiens sous la protection turque. Ils avaient des compétences commerciales et industrielles sans être soupçonnés, comme les chrétiens, de coupables sympathies à l'égard de l'Europe. Dans un sens, les juifs étaient donc économiquement complémentaires des musulmans et concurrents des chrétiens. Dès le XVIIIe siècle, ils cèdent du terrain aux chrétiens, plus nombreux, plus instruits et qui jouissent surtout de la faveur et de la préférence de l'Europe chrétienne — or à cette époque, ce sont les préférences de l'Europe, et non celles des Turcs, qui importent."