dimanche 19 avril 2015

Arméniens ottomans et Juifs russes : les indignations sélectives de l'intelligentsia française durant la Grande Guerre

"Les souffrances des juifs en Russie et le devoir des juifs Français

L'exemple du judaïsme anglais


Malgré la conspiration du silence, observée par la grande presse et surveillée par la censure, on commence à se faire une idée des souffrances inouïes qu'ont endurées et qu'endurent encore les victimes juives de la guerre en Pologne et en Russie. Successivement un appel du Bound, les révélations du Jewish Chronicle, deux articles de Zangwill dans le Daily Chronicle, les débats retentissants de la Douma (bien que l'écho en ait été étouffé dans la presse étrangère) ont levé quelques coins du voile qui masque l'agonie de tout un peuple, l'exode forcé de communautés entières, leurs pérégrinations douloureuses comme des calvaires, la misère, la faim et le froid qui terrassent des milliers de vieillards, de femmes et d'enfants. On a comparé cette catastrophe à l'expulsion des juifs d'Espagne en 1492 ; elle évoque plutôt la grande persécution des juifs de Pologne, chassés, pillés, massacrés par les armées cosaques révoltées, au milieu du XVIIe siècle.

Maintenant que nous savons, que nous commençons à savoir, qu'allons-nous faire ? Resterons-nous sourds à cet appel de détresse de centaines de mille de nos frères ? Disons-nous comme Caïn : « Je ne suis pas le gardien de mes frères », ou ferons-nous comme Moïse (dans la paracha de cette semaine), qui « sortit vers ses frères et se pencha sur leurs malheurs » ?

Je ne ferai appel, aujourd'hui, ni à l'esprit de charité des israélites français, ni à la solidarité qui les unit à leurs frères de sang, de foi et. d'alliance. Ou plutôt si : je leur rappellerai qu'ils ont des obligations particulières envers les juifs de la Russie, alliée de la France. Si leur patriotisme a cru que l'alliance avec un pouvoir ombrageux leur imposait de se taire à l'époque des pogromes, et de ne rien faire en faveur de l'émancipation des juifs russes, il leur fait aujourd'hui un devoir d'autant plus impérieux de secourir les victimes de la guerre. Que leur charité soit du moins la rançon de leur non-intervention politique. Ou sinon, l'histoire attribuera à d'autres, mobiles leur silence et leur inaction. Moins le judaïsme français a agi pour favoriser la libération du judaïsme russe et plus les israélites français doivent donner pour soulager les souffrances des israélites russes.

Ce qu'ils doivent, ils ne le pourraient pas ? Ils ont donné, et donné sans compter, pour les soldats et pour les civils, pour les Belges, pour les Arméniens et pour les Serbes, pour les invalides de la guerre de Maurice Barrès et pour les « chiens errants » de Gustave Hervé, et maintenant qu'il s'agit de juifs aussi malheureux, sinon davantage (car ils ne recevront pas de secours d'ailleurs), ils diraient : « C'est fini : nous n'en pouvons plus ! » Ce n'est pas possible.

Des personnes se croient autorisées à assurer qu'un appel n'aurait pas de succès actuellement. Mais d'autres se croient fondées à soutenir le contraire. Qu'on se concerte, qu'on prenne conseil. Que l'on réunisse les représentants des communautés et des oeuvres. Que l'on constitue un Comité qui ait de la surface et il se trouvera peut-être un grand journal pour recevoir les souscriptions.

Ecoutez ce qui a été fait en Angleterre. Les Anglais souffrent moins directement de la guerre que les Français, mais on leur demande plus de sacrifices d'argent qu'à nous.

Quand on y connut la misère qui s'était abattue sur les juifs polonais, un Comité se fonda à Londres, sous l'impulsion de M. Hermann Landau, et fit une active propagande dans les milieux populaires. De petites gens, des ouvrières, « s'imposèrent » tant pour cent sur leur salaire. Près de 30.000 livres sterling furent ainsi réunies (la somme a plus que doublé depuis), Mais, là-bas, la détresse devenait de plus en plus grande. Le Comité central de secours, qui fonctionne à Pétrograd sous la présidence du baron de Gunzbourg, appela le judaïsme anglais au secours (comme il a sans doute fait chez nous). Une conférence fut convoquée à Londres, sous la présidence de M. Léopold de Rothschild. Un grand nombre de notabilités juives et de délégués des communautés de tout l'Empire votèrent la résolution suivante :

« La condition effroyable des victimes juives de la guerre en Russie réclame une aide urgente et exige les plus grands sacrifices de tous ceux qui sont en état de secourir. »

Voici quelques extraits des discours prononcés à cette réunion par les deux grands rabbins de Londres.

Le Chief-Rabbi (M. Hertz) :

Nous avons à faire face à une catastrophe plus vaste que la situation créée par les 131 pogromes dans les années 1905-1906, nous avons devant nous un million et demi d'êtres humains mourant de dénûment, devenant fous par centaines à la vue de leurs enfants qui périssent comme des mouches... Des centaines de milliers de nos frères, la dixième partie du judaïsme, vont avoir leur vitalité réduite d'une manière permanente par le manque de nourriture, par la misère et la souffrance qui dépassent l'endurance humaine... La situation est telle qu'elle demande les plus grands sacrifices de tous ceux qui sont en mesure de secourir. Il ne s'agit pas de dons. Il ne s'agit pas de présents. Il s'agit de sacrifices... Oui, tous nous devons faire des sacrifices. Certains d'entre vous qui m'écoutez avez donné ce que vous aviez de plus cher, vos enfants, certains d'entre vous — leurs fils uniques. Vous les avez offerts sur l'autel de la patrie et une grande fierté vous accompagnera jusqu'à votre dernier jour pour avoir fait ce sacrifice. Vos coeurs saignent. Vous avez donné vos enfants. On vous demande maintenant de donner quelque chose d'infiniment moindre, afin de maintenir en vie des centaines de mille d'êtres humains... Souscrivez des contributions régulières. Parce que vous avez maintenu quelqu'un en vie au mois d'octobre, ce n'est pas une excuse pour ne pas faire votre devoir en janvier ou en février, pour ne pas faire ce que font les plus pauvres d'entre les pauvres. Que nul ne tente d'échapper à ce devoir sacré. Nos anciens docteurs nous enseignent que, quand un malheur frappe la communauté, nul n'a le droit de manger et de boire en se disant que les choses se passeront sans lui. « Malheur, disent-ils, à l'homme qui croit que tout ira bien, qu'il supporte sa part ou non. » Notre maître Moïse portait toujours sa part dans les malheurs de son peuple. « Ils prirent une pierre et la placèrent sous lui » pour affermir ses mains. Pourquoi n'ont-ils pas pris un siège ou un coussin ? « Non, avait-il dit, puisque mon peuple est dans le malheur, je veux porter ma part avec eux, car celui qui porte sa part du fardeau commun vivra assez pour voir l'heure de la consolation ».

Voilà ce que je voudrais graver dans l'esprit des israélites anglais. Nous sommes assez heureux pour être en mesure d'aider. Le judaïsme anglais est en cause. A nous de prouver que nous avons des cerveaux juifs capables d'envisager ce problème, des coeurs juifs prêts à embrasser cette cause. A nous de prouver que la charité juive peut être aussi vaste et aussi inépuisable que la détresse juive.

Le Haham (M. Gaster) :

... En considérant les sacrifices que la communauté juive a déjà consentis, l'assistance qu'elle a donnée aux milliers de réfugiés belges et à d'innombrables oeuvres charitables, je me suis demandé si nous pouvions continuer nos appels. Mais les nouvelles qui nous sont venues de l'est se sont accrues en sombre horreur. Les nouvelles qui nous sont parvenues sont devenues si effroyables, le cri est si puissant, que nous nous sentons obligés de faire appel à toute la collectivité israélite de la Grande Bretagne, afin qu'elle se lève et se montre solidaire et consciente de la grande oeuvre qui lui incombe, afin que, par sa réponse généreuse et magnifique, elle soulage une détresse qui dépasse toute imagination humaine. Ce ne sera pas un appel en vain si vous comprenez exactement ce qu'on vous demande de faire. Vous frissonnez en traversant un cimetière. Je vous convie maintenant à me suivre vers un immense cimetière, dans la plus ténébreuse des régions du théâtre de la guerre. Penchez votre oreille vers la terre et écoutez. Je vous dis que les vivants sont dans la tombe. Ils implorent votre aide parce que le dernier souffle va s'exhaler d'eux. Prenez votre pioche et votre pelle. Creusez profond et vite. Forcez les tombes et que le monde voie les faces émaciées de ces enterrés vivants par la plus cruelle et la plus impitoyable des persécutions. Peut-être la vue de ces martyrs éveillera-t-elle pour un moment un sentiment de commisération. Peut-être leur conscience n'est-elle pas entièrement morte et grâce à votre assistance ces condamnés à une mort vivante pourront-ils être rappelés à la vie.

Que comptez-vous faire ? On nous a dit que notre aide ne peut être qu'une goutte dans l'océan ? Mais quand un homme se meurt, une bouchée de nourriture, une goutte d'eau peut le rendre à la vie. Il n'y a pas de mesure à votre assistance. Tout ce que nous pouvons donner, continuons à le donner, avec la résolution de secourir tant que nous pouvons.

Je crois que de tels appels seront écoutés. Je crois même que des appels à la charité atteindraient un autre but encore.

Moïse commença par secourir quelques-uns de ses frères ; il finit par les affranchir tous.

JUDAEUS.

P.-S. — Est-ce une illusion ? Je viens de lire dans le Temps un appel signé de quelques-uns des plus grands noms de la littérature et de l'Université :

« Plus de 250.000 juifs polonais, parmi lesquels de très nombreux orphelins, ont dû, pour fuir la mort, émigrer en Russie. Ils sont aujourd'hui à la charge des juifs russes, et malgré la bonne volonté des autorités russes, leur situation est des plus précaires. Il en meurt des centaines par jour. En somme, ils n'échappent à la mort violente que pour succomber lentement de misère et de faim.

» On s'est déjà organisé en Angleterre pour envoyer des secours aux émigrés juifs. La France ne peut pas rester indifférente et elle prouvera une fois de plus si générosité traditionnelle en secourant tout de suite les malheureux survivants d'un peuple persécuté. »

Non : j'ai mal lu. Ce n'est pas un appel pour les juifs, c'est un appel pour les Arméniens."

Source : L'Univers israélite, 71e année, n° 17, 31 décembre 1915, p. 419-423.