dimanche 8 mars 2015

L'eugénisme au sein de la social-démocratie allemande sous Weimar

Véronique Mottier, "Etat et contrôle de la sexualité reproductive : l'exemple des politiques eugénistes dans les démocraties libérales (Suisse, Suède et Royaume-Uni)", Politique et Sociétés, volume 31, n° 2, 2012, p. 37 :

"Le parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), qui avait des liens avec les sociaux-démocrates suisses et suédois, joua un rôle important dans le développement d'un eugénisme de gauche sous la République de Weimar, bien avant que les nazis ne recourent à des méthodes plus radicales. Des membres du SPD, Wolfgang Heine, juriste et politicien, et Alfred Grotjahn, médecin (qui occupa la première chaire d'« hygiène sociale » à Berlin), furent responsables de l'introduction des premières mesures eugénistes en Allemagne, parmi lesquelles la stérilisation des personnes handicapées dans la Prusse des années 1920, alors gouvernée par les sociaux-démocrates. Un projet de loi concernant la stérilisation volontaire des individus souffrant de « tares héréditaires » fut préparé par le conseil prussien de la santé en 1932, sans cependant devenir loi sous la République de Weimar. Ce fut la montée du gouvernement nazi qui créa les conditions politiques nécessaires à l'adoption de la loi notoire de 1934, qui formait la base légale de la stérilisation obligatoire. L'étendue avec laquelle un Etat autoritaire tel que l'Allemagne nazie pouvait appliquer la stérilisation forcée était par ailleurs vue avec envie par nombre d'eugénistes dans les pays libéraux, y compris aux Etats-Unis (Kühl, 1994)."

Sven Korzilius, "Evolution de la thématique des « asociaux » dans la discussion sur le droit pénal pendant la République de Weimar", Astérion, 4 | 2006 :

"Le mot eugénisme est créé par Francis Galton (1822-1911), qui étude l'hérédité des capacités intellectuelles. En 1907, Galton fonde la Société d'éducation eugéniste. En Allemagne, l'eugénisme et l'hygiène raciale naissent vers la fin du siècle. Ses fondateurs sont Wilhelm Schallmeyer, Alfred Ploetz et Alfred Grotjahn. Ils lancent des revues (en 1904 paraît le premier numéro de l'Archive de la biologie sociale et raciale) et fondent des sociétés (en 1905 Ploetz fonde la Société d'hygiène raciale). Dans son livre La qualité de notre race et la protection des faibles (1895), Ploetz exige l'interdiction de la reproduction pour certains couples. Le fœtus créé contre les principes eugénistes doit selon lui être avorté. Les malades, les faibles et les enfants dont les parents sont trop jeunes ou trop vieux au moment de la naissance doivent être éliminés. (...)

De nombreux membres du Parti social-démocrate (SPD) – ou au moins des personnes proches de la politique sociale-démocrate – soutiennent des idées eugénistes43. (...)

43 M. Schwartz, Sozialistische Eugenik. Eugenische Sozialtechnologien in Debatten und Politik der deutschen Sozialdemokratie 1890-1933, Bonn, Dietz, 1995 ; « Erbgesundheit und Sozialpolitik. Henriette Fürths Vorstellungen von einer sozialistischen Eugenik », Tribüne, Zeitschrift zum Verständnis des Judentums, n° 30, 1991, p. 199-203 ; « "Proletarier" und "Lumpen". Sozialistische Ursprünge eugenischen Denkens », VfZG, n° 42, 1994, p. 537-570. Le professeur d'hygiène sociale, à l'université de Berlin, Alfred Grotjahn (1869-1931) était membre du Parti social-démocrate depuis 1919, comme Benno Chajes, son successeur à la chaire d'hygiène sociale à Berlin ; voir H. Weder, Sozialhygiene und pragmatische Gesundheitspolititk in der Weimarer Republik am Beispiel des Sozial- und Gewerbehygienikers Benno Chajes, 1880-1938 (Abhandlungen zur Geschichte der Medizin und der Naturwissenschaften, cahier 87), Husum, Matthiesen, 2000."

Patrick Zylberman, "Eugénique à la scandinave : le débat des historiens", Médecine/Sciences, volume 20, numéro 10, octobre 2004 :


"Les eugénistes scandinaves ont pu en outre puiser à des sources socialistes en Allemagne : Alfred Grotjahn[6] n'est-il pas le maître à penser de Karl Evang ? (...)

[6] Directeur du Bureau de l'hygiène sociale à la Direction de la Santé de la municipalité de Berlin en 1915, professeur d'hygiène sociale à la Faculté de médecine de Berlin en 1920, Alfred Grotjahn (1869-1931) a joué un rôle important dans l'élaboration de la politique de santé du parti social-démocrate allemand (1922). Figure éminente des milieux hygiénistes de la République de Weimar, il était partisan de l'avortement obligatoire pour raison eugénique."

Michaël Foessel, "Les ambivalences du progressisme", Liberation.fr, 17 octobre 2014 :

"Les militants politiques, qui s'engagèrent dans les années 20 pour l'aide à mourir, s'élevaient aussi contre la peine de mort et pour le droit à l'avortement. Un certain nombre d'entre eux furent des adversaires acharnés du nazisme, mais, à l'instar de l’Association des médecins socialistes allemands, ils apportèrent leur soutien à « l'opération mort miséricordieuse » (Aktion Gnadentod) décrétée par Hitler."