dimanche 21 septembre 2014

Le poids de l'héritage ottoman en Israël



Bernard Lewis, Faith and Power : Religion and Politics in the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2010, p. 43-44 :

"De façon surprenante, l'Etat d'Israël est le successeur, non seulement des Britanniques mais aussi de l'Empire ottoman ; dans des proportions inégales, sans doute, mais Israël, dans son système de gouvernement, dans ses habitudes sociales et tout le reste, préserve une grande partie du système ottoman, en partie ce que nous pourrions appeler le système ottoman classique et dans une plus grande mesure le système ottoman réformé du XIXe et du début du XXe siècle. En effet, je dirais que l'héritage ottoman est davantage conservé en Israël que dans l'un ou l'autre des Etats ayant succédé aux Ottomans, certainement plus que dans les Etats balkaniques, beaucoup plus que dans la République turque, et même, à certains égards, plus que dans les Etats arabes ayant succédé aux Ottomans.

L'Empire ottoman maintint et, au XIXe siècle, systématisa ce qu'on appelle le système des millet, au sein duquel chaque communauté religieuse vivait sous ses propres chefs, sous ses propres lois, dirigeait sa propre éducation. Dans le cas des Juifs (et c'est la même chose pour les autres), le rabbinat jouissait même du pouvoir juridique d'imposer ses règles. Dans l'Empire ottoman, les Juifs pouvaient être punis d'emprisonnement, d'amendes ou de flagellation, pour des infractions à la loi rabbinique, par exemple, profaner le Shabbat, les règles alimentaires et autres. Ce système comporte un élément très important, parfois connu comme la loi du statut personnel, c'est à dire, principalement le mariage, le divorce et l'héritage. Dans l'Empire ottoman, c'était entièrement le domaine réservé des communautés religieuses. Vous pouviez avoir dans la même rue, vivant côte à côte, des musulmans, des chrétiens et des Juifs. Les musulmans étaient autorisés à pratiquer la polygamie et le concubinage ; les Juifs étaient autorisés à pratiquer la polygamie mais pas le concubinage ; il était interdit aux chrétiens de pratiquer l'une ou l'autre, et les chrétiens sous l'Empire Ottoman pouvaient être sévèrement punis, par l'autorité du prêtre, pour avoir fait des choses qui étaient parfaitement légales pour la communauté majoritaire et dominante de l'Empire.

On voit la survie des pratiques ottomanes dans cet Etat moderne qu'est Israël, même dans la tenue. Je n'ai cessé d'être frappé par la pratique de certains rabbins israéliens qui consiste à porter le costume d'un fonctionnaire ottoman de rang intermédiaire de la fin du XIXe siècle."