vendredi 16 mai 2014

Les Juifs et la police ottomane sous le sultan Abdülhamit II

Noémi Lévy-Aksu, Ordre et désordres dans l'Istanbul ottomane (1879-1909), Paris, Karthala, 2012 :

"Au vu des listes de policiers conservées dans les archives, la très grande majorité des agents était sans surprise musulmane. Cependant, comme dans la plupart des institutions de l'époque, les non musulmans étaient aussi représentés dans la police. L'exemple le mieux documenté est fourni par Rafael Chikurel, commissaire de police à Izmir à l'époque hamidienne, qui relate son expérience professionnelle dans des mémoires écrits en 1911. L'auteur y mentionne à plusieurs reprises l'obstacle à son ascension professionnelle que constituait son appartenance ethno-confessionnelle. Cependant, celle-ci apparaît aussi comme une ressource lorsqu'il est confronté aux accusations de la communauté arménienne d'Izmir après la révolution jeune-turque. C'est une délégation de notables juifs qui obtient sa libération auprès du comité jeune-turc local.

Les compétences linguistiques des non musulmans semblent avoir été particulièrement recherchées pour certains postes dans l'institution, notamment le service des passeports. Ainsi, la fiche professionnelle de Rafael Chikurel, responsable de la police des passeports d'Izmir, précise qu'il avait effectué ses études à l'école de l'Alliance israélite universelle et qu'il lisait et comprenait le turc, le grec, l'espagnol, l'italien, le français, et que l'anglais lui était familier." (p. 152)

"On peut cependant observer une vigilance particulière des autorités dans certains quartiers de la ville, où les différentes communautés étaient particulièrement imbriquées, tels Fener et Balat ou Hasköy, situés sur les deux rives de la Corne d'or. Les responsables religieux y apparaissent comme des relais privilégiés des forces de l'ordre dans la prévention et la résolution des conflits. Ainsi plusieurs documents des archives ottomanes appellent les patriarches grecs et arméniens à veiller à ce que les fêtes de Pâques ne soient pas l'occasion d'attaques contre les sujets juifs de la capitale. Comme pour les coups de feu, l'adresse par le patriarche de consignes destinées à être lues pendant le prêche dans toutes les églises de la ville constitue le moyen privilégié de rappeler les fidèles à leurs devoirs. (...)

Outre ces mesures préventives, les responsables religieux étaient également conduits à intervenir pour apaiser la population lors de conflits. C'est notamment le cas en juin 1881, lorsqu'un commissaire de police de Fener alerte sa tutelle sur un libelle signé par des sujets arméniens et grecs du quartier de Balat contre la communauté juive. L'affaire éclate au grand jour alors que des chrétiens tentent de persuader des musulmans du quartier d'apposer eux aussi leurs sceaux sur le libelle. L'intervention du patriarcat grec, de l'imam du quartier de Balat et d'un commissaire délégué depuis le quartier de Beşiktaş permet de résorber l'affaire tout en mettant en évidence la vigilance de ces différentes autorités pour prévenir le désordre.

Ces exemples soulignent l'influence que conservaient les autorités religieuses dans l'encadrement de leur communauté à la fin du XIXe siècle. Ils mettent aussi en lumière la coopération étroite entre les acteurs religieux et les forces de l'ordre pour la préservation ou le rétablissement de l'ordre. Cette coopération avait des fondements légaux liés aux statuts des différentes communautés et aux relations qu'elles avaient établies avec le pouvoir ottoman dès les premiers siècles de l'empire." (p. 224)