vendredi 16 mai 2014

Le peuplement juif de l'Empire ottoman

Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 134-135 :

"L'Empire ottoman connaît au XVe siècle une population juive qu'on peut diviser en deux selon ses origines :

1) Les Ottomans trouvèrent dans les territoires qu'ils occupèrent un peuplement juif antérieur à leur arrivée. Il s'agissait des juifs de l'ancien Empire byzantin. Des actes mentionnent ainsi l'existence de communautés juives au XVe siècle au Sarukhan, en Crimée, à Gallipoli, à Corinthe, à Salonique et, bien entendu, à Constantinople. En 1488-1489 le fisc ottoman y enregistre 429 feux, soit plus de 2000 juifs.

2) Des juifs qui arrivèrent en grand nombre dans les pays de la Porte provenaient de la péninsule Ibérique après le décret d'expulsion promulgué par les rois catholiques, le 31 mars 1492, de l'Italie du Sud et même des pays germaniques et de Provence. Les recensements ottomans connaissent l'existence d'importantes communautés juives dans tous les centres urbains de quelque notoriété. La ville de Salonique, où plus de 60 % de la population sont israélites, deviendra au XVIe siècle la grande métropole juive de l'Empire ottoman. Les recenseurs impériaux inscrivent l'origine des diverses communautés : Espagne, Portugal, Sicile, Provence, Allemagne, etc. A Andrinople, par exemple, s'établissent des émigrés arrivés d'Espagne, du Portugal, de Sicile et d'Allemagne. Valona est également un centre assez important de peuplement juif ; il constitue 35,84 % de la population au début du XVIe siècle. Il faut savoir qu'à partir du décret d'expulsion, toute ville ottomane comptera un certain nombre de communautés juives venues d'Occident, et cela selon l'importance économique de la localité considérée. La politique favorable de la Porte envers l'émigration juive trouve probablement une explication dans la volonté du sultan de combattre le rôle économique de l'élément arménien, mais surtout grec, les Grecs rêvant de secouer l'emprise de l'Etat ottoman."

Les Juifs et la police ottomane sous le sultan Abdülhamit II

Noémi Lévy-Aksu, Ordre et désordres dans l'Istanbul ottomane (1879-1909), Paris, Karthala, 2012 :

"Au vu des listes de policiers conservées dans les archives, la très grande majorité des agents était sans surprise musulmane. Cependant, comme dans la plupart des institutions de l'époque, les non musulmans étaient aussi représentés dans la police. L'exemple le mieux documenté est fourni par Rafael Chikurel, commissaire de police à Izmir à l'époque hamidienne, qui relate son expérience professionnelle dans des mémoires écrits en 1911. L'auteur y mentionne à plusieurs reprises l'obstacle à son ascension professionnelle que constituait son appartenance ethno-confessionnelle. Cependant, celle-ci apparaît aussi comme une ressource lorsqu'il est confronté aux accusations de la communauté arménienne d'Izmir après la révolution jeune-turque. C'est une délégation de notables juifs qui obtient sa libération auprès du comité jeune-turc local.

Les compétences linguistiques des non musulmans semblent avoir été particulièrement recherchées pour certains postes dans l'institution, notamment le service des passeports. Ainsi, la fiche professionnelle de Rafael Chikurel, responsable de la police des passeports d'Izmir, précise qu'il avait effectué ses études à l'école de l'Alliance israélite universelle et qu'il lisait et comprenait le turc, le grec, l'espagnol, l'italien, le français, et que l'anglais lui était familier." (p. 152)

"On peut cependant observer une vigilance particulière des autorités dans certains quartiers de la ville, où les différentes communautés étaient particulièrement imbriquées, tels Fener et Balat ou Hasköy, situés sur les deux rives de la Corne d'or. Les responsables religieux y apparaissent comme des relais privilégiés des forces de l'ordre dans la prévention et la résolution des conflits. Ainsi plusieurs documents des archives ottomanes appellent les patriarches grecs et arméniens à veiller à ce que les fêtes de Pâques ne soient pas l'occasion d'attaques contre les sujets juifs de la capitale. Comme pour les coups de feu, l'adresse par le patriarche de consignes destinées à être lues pendant le prêche dans toutes les églises de la ville constitue le moyen privilégié de rappeler les fidèles à leurs devoirs. (...)

Outre ces mesures préventives, les responsables religieux étaient également conduits à intervenir pour apaiser la population lors de conflits. C'est notamment le cas en juin 1881, lorsqu'un commissaire de police de Fener alerte sa tutelle sur un libelle signé par des sujets arméniens et grecs du quartier de Balat contre la communauté juive. L'affaire éclate au grand jour alors que des chrétiens tentent de persuader des musulmans du quartier d'apposer eux aussi leurs sceaux sur le libelle. L'intervention du patriarcat grec, de l'imam du quartier de Balat et d'un commissaire délégué depuis le quartier de Beşiktaş permet de résorber l'affaire tout en mettant en évidence la vigilance de ces différentes autorités pour prévenir le désordre.

Ces exemples soulignent l'influence que conservaient les autorités religieuses dans l'encadrement de leur communauté à la fin du XIXe siècle. Ils mettent aussi en lumière la coopération étroite entre les acteurs religieux et les forces de l'ordre pour la préservation ou le rétablissement de l'ordre. Cette coopération avait des fondements légaux liés aux statuts des différentes communautés et aux relations qu'elles avaient établies avec le pouvoir ottoman dès les premiers siècles de l'empire." (p. 224)

lundi 5 mai 2014

François Mitterrand et la torture en Algérie

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 214-218 :

"Elu sur le thème de la « paix en Algérie », un mois seulement après la fameuse réception aux tomates dont est victime le président du Conseil, le Front républicain fait voter par l'Assemblée, communistes compris, par 455 voix contre 76, les pouvoirs spéciaux. Désormais, le ministre résident en Algérie, Robert Lacoste, concentre entre ses mains une grande partie des prérogatives de l'exécutif comme du judiciaire.

Une semaine plus tard, le 17 mars 1956, François Mitterrand, garde des Sceaux, publie deux décrets relatifs à l'organisation et au fonctionnement de la justice militaire en Algérie. C'est par ces textes que sera octroyé aux militaires le pouvoir de rendre justice pour assurer « le rétablissement de l'ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ». Les tribunaux permanents des forces armées (TPFA) sont nés. Une justice d'exception est mise en place : « Article 1er. A dater de la mise en vigueur du présent décret, les juridictions militaires établies en Algérie pourront être saisies, même dans la phase d'instruction, de tous les faits commis postérieurement au 30 octobre 1954 [...]. »

Pour la première fois depuis le régime de Vichy, un ministre de la Justice, suivi par l'ensemble de l'exécutif, accepte d'instaurer un décret qui a un effet rétroactif. Cette disposition est en contradiction avec la tradition du droit français et la Déclaration des droits de l'homme en son article 11. Ces décrets sont à l'origine, à gauche, d'articles et de prises de position publiques très dures contre François Mitterrand. Paul Thibaud constate quelques mois plus tard, dans un article de la revue Esprit intitulé « Comment fonctionne la justice en Algérie », que, « pour la première fois, la République française laisse à la discrétion du pouvoir exécutif toutes les dispositions concernant les libertés des citoyens [...] toute cette organisation a fait la part très belle à l'efficacité : procédures accélérées, jurés combattants, assignations à résidence, tribunal de cassation sur les lieux, tout est fait pour la rapidité ». Tandis que l'intellectuel catholique Henri Marrou dénonce dans les colonnes du Monde, le 5 avril 1956 : « Je ne puis éviter de parler de Gestapo. Partout en Algérie, la chose n'est niée par personne, ont été installés de véritables laboratoires de torture, avec baignoires électriques et tout ce qu'il faut, et cela est une honte pour le pays de la Révolution française et de l'affaire Dreyfus. » Gilles Martinet, combattant infatigable pour l'instauration d'une éthique en politique, se souvient encore aujourd'hui des réflexions du ministre de la Justice de l'époque : « François Mitterrand minimisait la torture, et ça, on l'avait là ! » Le journaliste de Libération Albert-Paul Lentin témoigne, des années plus tard : « Des ordres ont été transmis afin d'obtenir des informations par tous les moyens. Ces ordres se sont propagés oralement du haut en bas de l'armée. Le Haut Commandement a obtenu que jamais un officier ne serait jugé pour une "bavure". C'était une loi non écrite convenue entre Guy Mollet, son ministre de la Justice, Mitterrand, et le Haut Commandement. Je voyais des militaires qui s'en vantaient : "On est couvert, on vous emmerde". » Et il est vrai que durant cette période le travail de la presse ne se fait pas sans peine. François Mitterrand lui-même ne ménage pas ses propos : « Il n'est pas supportable que par voie de presse, d'écrits, de discours ou sous quelque forme que ce soit, [...] un citoyen s'oppose à la nation au risque de la déchirer. » D'autres mettront en pratique ces déclarations : plusieurs journalistes et hommes de plume, comme Claude Bourdet, seront arrêtés.

Le 7 janvier 1957, une ordonnance consacre dans les faits la transmission des pouvoirs de justice aux militaires. Le procureur général d'Alger en est réduit à ne connaître les dossiers que d'après ce que peut en dire la presse. Il s'en émeut et écrit au garde des Sceaux : « La presse constitue actuellement, je le dis à regret, la principale, si ce n'est l'unique source d'information de mon substitut général et de mon parquet d'Alger. » Les militaires savent en effet faire respecter les nouvelles directives. Ainsi, le général Allard signe une circulaire en date du 20 avril 1957 qui prévoit bien que les dossiers en cours d'examen ne doivent pas être « passés à la justice avant que l'autorité militaire ait donné son consentement ». Pierre Vidal-Naquet, dans La Torture dans la République, décrit les effets de ce transfert de pouvoir du judiciaire au militaire : « Les choses étant ce qu'elles étaient, il ne fallait certainement pas s'attendre à ce que la magistrature d'Alger fût capable de mettre fin à la torture. La plupart des victimes ne portaient pas plainte, soit par ignorance ou par mépris des mécanismes locaux, soit par peur des représailles : des enfants furent assassinés parce que leur frère ou leur père avait dénoncé les tortures qu'ils avaient subies. »

Une pratique qui se généralisait à l'ombre d'une justice d'exception et de la démission de l'Etat, que dénoncent ceux qui deviendront pourtant les proches du président, parmi lesquels Robert Badinter. Il se souvient de son sentiment d'alors : « J'ai rompu dans les premiers mois de 1956 avec ce gouvernement, dernier degré de la honte. Le social-molletisme me sortait par les yeux. » L'historien Benjamin Stora a, sur le rôle de François Mitterrand durant ces deux années maudites, un regard sans concession : « 56-57 sont les années les plus dures de la guerre d'Algérie [pour ce qui est de la répression]. Ces années-là sont les grosses casseroles que traîne Mitterrand. Il a toujours été en fait Algérie française, c'est un nationaliste, il a maintenu des liens avec Soustelle et Bidault. »

La mise en place de ces mesures d'exception, de ces « lois scélérates », comme l'écrira Pierre Vidal-Naquet, et la bataille d'Alger vaudront au gouvernement du Front républicain le qualificatif de « gouvernement de la honte ». En ces années 1956-1957, même si l'exécutif refuse de le reconnaître officiellement, la France est en guerre, la justice ne peut être qu'expéditive. En dix-huit mois d'exercice du ministère de la Justice, 44 condamnés à mort seront exécutés. Depuis les tristement célèbres tribunaux d'exception de l'épuration, jamais un tel record n'a été atteint. C'est le 19 juin 1956 que les deux premières exécutions ont lieu. Celles de rebelles. Le message est clairement destiné à apaiser les représentants des Européens d'Algérie qui demandent depuis de longues semaines déjà que les condamnations à mort soient enfin exécutées. Le garde des Sceaux, François Mitterrand, leur donne finalement raison et fait appliquer les décisions de justice. Cette date peut aujourd'hui être qualifiée de capitale quant au déroulement des évènements d'Algérie."