samedi 8 mars 2014

Georges Sauge : de l'extrême droite nationale-catholique et pro-OAS à la gauche mittérrandienne

"Des conventions de cadres de réserve d'inspiration socialiste vont militer pour une "armée nouvelle"", Le Monde, 10 avril 1974 :

"Au sein de la Convention des cadres de réserve pour l'armée nouvelle, seront constitués des groupes d'études sur des sujets particuliers (M. Hernu a cité, à ce propos, la défense opérationnelle du territoire, l'encadrement, la préparation militaire ou l'organisation des armées) et, parmi les directeurs de ces groupes d'études, on relève notamment le nom de M. Georges Sauge, membre du parti socialiste depuis 1971. (...)

Jusqu'en 1952, il [Georges Sauge] suit le R.P. Filières, professeur à l'Institut catholique de Paris et fondateur de "l'Homme nouveau", journal dont il se sépare lorsque l'abbé Richard en assure la direction. A la fin de 1958, il crée le Centre d'études supérieures de psychologie sociale et, entre 1959 et 1961, il crée des comités civiques avec M. Pierre Debray (qui a animé jusqu'en mai 1973 le Rassemblement des silencieux de l'Eglise), organismes qui se veulent "apolitiques" avec un but "uniquement civique de formation et d'action anticommuniste" et qui étaient soutenus par divers groupes d'extrême droite. Hostile au voyage de M. Khrouchtchev en France, en 1960, il est placé en garde à vue et poursuivi pour atteinte à la sûreté de l'État, puis éloigné de Paris "préventivement". Il prononce des conférences à l'Ecole de guerre à Paris et au collège militaire de l'OTAN sur "la stratégie du communisme international", qui n'ont pas été sans influencer certains officiers engagés, alors, dans la guerre d'Algérie et dans l'expérience d'"action psychologique". Hostile au gaullisme, il soutient lors des élections présidentielles de 1965, la candidature de M. Jean Lecanuet, puis au second tour celle de M. François Mitterrand. En octobre 1966, il préconise une entente entre ces deux hommes et, en 1971, après le congrès d'Epinay-sur-Seine, il adhère au nouveau parti socialiste et il est membre de la fédération socialiste des Hauts-de-Seine."

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 49-51 :

"L'entourage de François Mitterrand s'intéresse avec gourmandise à cette fraction de l'extrême droite [le PFN] qui entend s'opposer au giscardisme naissant. Des contacts seront maintenus jusqu'en 1981. Entre les deux tours de la présidentielle, le candidat socialiste accepte, une nouvelle fois, une invitation à déjeuner du Syndicat de la presse parisienne. Cet organisme rassemble notamment des directeurs de lettres confidentielles proches de l'extrême droite. Ainsi, autour de la table se retrouvent ce jour-là François Brigneau", à l'époque membre du Parti des forces nouvelles, et deux autres témoins. En se rendant à ce déjeuner, François Mitterrand sait déjà qu'il peut compter sur le soutien de Jean-André Faucher, longtemps secrétaire général du SPP, de Roland Gaucher et de Georges Sauge. Ce dernier s'est surtout distingué pendant la guerre d'Algérie : « Il représentait alors l'aile religieuse, catholique fanatique du camp des "ultras", jusqu'à sympathiser avec l'OAS. En fait, ce national-catholicisme considérait la religion chrétienne comme le moyen le plus efficace pour lutter contre les théories subversives et révolutionnaires, en premier lieu le communisme. » En 1946, Georges Sauge a créé un bimensuel, L'Homme nouveau, chaud partisan de l'amnistie des faits de collaboration et en croisade contre « l'infiltration marxiste dans les milieux catholiques ». En 1965, sans rien renier de ses convictions, c'est le même homme qui appelle à voter pour François Mitterrand en expliquant ainsi son choix : « François Mitterrand, pour avoir la liberté compatible avec la haute charge de la magistrature suprême, doit être allégé du handicap communiste par l'apport massif des voix nationales, que celles-ci soient socialistes, radicales ou, comme les nôtres, indépendantes. » Six ans plus tard, il rejoint le Parti socialiste d'Epinay, dans lequel il voit « l'arme la plus efficace pour réduire et venir à bout du péril communiste ». Membre de la commission Armée nouvelle du PS, c'est aussi un proche de Charles Hernu. « En 1974, lors de l'élection présidentielle, nous étions réunis au QG de campagne de François Mitterrand à la tour Montparnasse. Il y avait là des gens de tous les milieux. On en rigole encore, heureusement qu'on n'a pas pris de photo », se souvient avec amusement Georges Sauge."

Georges Sauge, La Lettre d'Information de Georges Sauge, 11 décembre 1965 :

"De Gaulle élu le 19 décembre, le peuple sera pour longtemps dans l'impossibilité de faire entendre sa voix, les options prises en politique étrangère par le chef de l'Etat seront irréversibles. En ce qui concerne la politique intérieure, le régime gaulliste sera fidèle à lui-même : pas de dissolution de la Chambre, stagnation sociale, amnistie aléatoire, ce sera la stabilité du désordre et de l'équivoque.

Nous optons donc pour François Mitterrand. (...)

François Mitterrand, pour avoir la liberté compatible avec la haute charge de la magistrature suprême, doit être allégé du handicap communiste par l'apport massif des voix nationales, que celles-ci soient socialistes, radicales, ou, comme les nôtres, indépendantes.

Mais l'argument politique déterminant en faveur de Mitterrand est le suivant : contrairement à de Gaulle, Mitterrand, au lendemain de son entrée à l'Elysée, dissoudra la Chambre. Les prochaines élections législatives verront donc, face à une gauche forte, certes, un centre nouveau dont la vitalité politique jeune, positive et hardie n'aura rien à craindre du communisme français. Cette force nouvelle permettra au nouveau président de la République d'agir en toute liberté et en toute équité."