mercredi 13 novembre 2013

L'aveuglement de la Mitterrandie face au conflit yougoslave

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 375-376 :

"Il est évident que la culture politique unitariste des dirigeants français et britanniques, qui altérait bien souvent leur jugement, ou celle, « intégrationniste », des principaux responsables d'institutions européennes - on pense à Jacques Delors et à Jacques Attali, président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (B.E.R.D.), exprimant tous deux à plusieurs reprises l'opinion selon laquelle la disparition d'une entité multinationale telle que la  Yougoslavie constituait une régression - a joué, au détriment des républiques sécessionnistes et en faveur des Serbes, considérés (à tort) comme les défenseurs de la Yougoslavie, un rôle non négligeable. (...)

« Je n'oublie pas », avait déclaré François Mitterrand en 1992, « les liens historiques de la Serbie et de la France, ni leur solidarité lors des deux guerres mondiales ». On peut se demander si la position de François Mitterrand face à la crise yougoslave, face aussi à la réunification allemande qu'il n'avait pas prévue et qu'il n'avait pas voulue2, ne relevait pas d'un attachement viscéral à certaines idées de sa jeunesse : l'extrême-droite française à laquelle il avait appartenu, comme le révéla Pierre Péan dans un livre qui donna lieu à un débat public passionné en septembre 19943, militait dans l'entre-deux-guerres pour la perpétuation de l'ordre de Versailles dont la Yougoslavie était partie prenante. Peut-être cette position n'était-elle, plus simplement, que le reflet d'une peur du changement4 assortie d'un manque total d'imagination, qui ont fait dire à Stanley Hoffmann « qu'après la chute de l'Empire soviétique, de Gaulle aurait cherché à exploiter les circonstances de façon plus audacieuse et dynamique que Mitterrand - particulièrement à l'égard de l'Europe du Centre et de l'Est, et de la Yougoslavie ». (...)

2. Sa rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev, le 6 décembre 1989, et sa visite en R.D.A. les 20 et 21 décembre de la même année, destinée à conforter la légitimité internationale d'un Etat est-allemand déliquescent, ne tendaient-elles pas à empêcher ou retarder cette réunification et le départ des troupes étrangères d'Allemagne ? (Claire Tréan, « Une malencontreuse réécriture de François Mitterrand sur l'unification allemande », in Le Monde, 24 avril 1996, et Daniel Vernet, « Les réserves de François Mitterrand sur l'unification allemande », in Le Monde, 4 mai 1996)

3. Une jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

4. François Mitterrand fit part aux dirigeants est-allemands de sa préoccupation devant les événements qui « portent en eux le risque de détruire l'ordre existant en Europe depuis quarante ans » (Daniel Vernet, « Les réserves de François Mitterrand sur l'unification allemande », op. cit.)."

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 383 :

"Du côté français, la volonté de coopérer avec les Etats-Unis fut affirmée dès l'élection du nouveau président. Contrairement à Mitterrand, Chirac n'excluait pas l'option militaire. A cela s'ajouta la création de la Force de réaction rapide, en juin 1995 ; puis la décision, en juillet, suite au massacre de Srebrenica, de ne plus subordonner une intervention militaire de l'OTAN à une autorisation des Nations unies. Le résultat fut Dayton. On ne saurait dire que ce fut un résultat heureux tant le gâchis accumulé fut immense."

François Mitterrand, déclaration le 21 janvier 1990, cité par Jacques Attali dans Verbatim III, 1988-1991, Paris, Fayard, 1995 :

"Quel désordre ! Il n’y a que les Serbes de sérieux dans ce pays (...). Kohl va encore me parler de ses amis croates."

François Mitterrand, directive en Conseil des ministres, 7 août 1991, cité par Roland Dumas dans Le Fil et la pelote. Mémoires, Paris, Plon, 1996, p. 354 :

"Nous ne devons pas négliger de tenir compte des amitiés traditionnelles. Pour nous, comme pour les Russes, c’est la Serbie. La Slovénie et la Croatie sont plutôt tournées vers les Germains."

François Mitterrand, interview à la Frankfurter Allgemeine Zeitung, 14 décembre 1991 :

"Vous me demandez qui est l'agresseur et qui est l'agressé ? Je suis incapable de vous le dire. Ce que je sais c'est que l'histoire de la Serbie et de la Croatie, depuis déjà longtemps, est remplie de drames de ce genre. Notamment, lors de la dernière guerre mondiale, les Serbes ont eu beaucoup de personnes tuées dans des camps croates. Vous savez que la Croatie faisait partie du bloc nazi et pas la Serbie."

François Mitterrand, déclaration le 25 janvier 1993, cité par Bernard-Henri Lévy dans Le Lys et la Cendre, Paris, Grasset, 1999 :

"Moi vivant, jamais, vous m’entendez bien : jamais, la France ne fera la guerre à la Serbie."

François Mitterrand, cité par Laure Adler dans L'année des adieux, Paris, J'ai lu, 1996, p. 77 :

"J'aime les Serbes, oui et alors ? Pendant les deux guerres, comment oublier leur courage ? Ce sont les Croates qui ont opprimé sept cent mille Serbes."

"Julliard n'est qu'un enragé catholique qui a épousé la querelle des Croates. Les Croates, c'est le Vatican. Les Allemands et le Vatican ont fait une campagne pro-croate. Mon but à moi a toujours été de sauver les musulmans bosniaques, qui, hélas, contribuent eux-mêmes à leur propre malheur."