jeudi 10 octobre 2013

Les socialistes français et Mao Zedong

François Mitterrand, La Chine au défi, Paris, René Julliard, 1961, p. 26-28 :

"Durant ces préliminaires, j'observais mon hôte illustre. Instinctivement, je comparais cet homme vivant aux représentations multiples de l'imagerie officielle et j'y effectuais des retouches. Je remarquais son beau visage plein que semblent avoir épargné les travaux et les jours. Les paupières mi-closes mais vite levées dès qu'il s'anime, le rire aisé et franc, le large front net de rides ne laissent pas deviner ses soixante-sept ans. Ses amis disent qu'à Hankow, il y a deux ans, il a traversé le Yang-Tsé à la nage (...).

Le souffle parfois précipité, la légère voussure d'une épaule, la voix douce et basse révèlent cependant une fragilité, trahissent un effort, peut-être une lassitude physique. Dans son attitude, rien d'autre ne le distingue qu'une extrême courtoisie, une attention éveillée par chaque nuance d'expression, une carrure tranquille. A la manière de tant de ses compatriotes, il rentre frileusement ses mains très soignées dans les longues manches de sa veste de coton gris au col fermé qui ne diffère que par la couleur de celle que revêtent, depuis Sun Yat-sen, quelques centaines de millions de Chinois.

Mao n'est pas un dictateur, mais le magistère qu'il exerce lui confère un pouvoir sur son peuple que ne possédèrent jamais ni le fanatisme incantatoire (assorti d'un solide régime policier) de Hitler en Allemagne ni l'énergie dévorante et cynique de Mussolini en Italie ; que n'acquerront jamais un Nasser en Egypte, malgré son astucieux mélange de violence, de ruse et de pondération, un Franco en Espagne, malgré l'insolente protection de ses trois gendarmes : l'armée, l'Eglise et l'argent. Il n'est pas non plus de l'école de Gandhi. Ce marxiste chinois ne peut que demeurer étranger aux méthodes de pensée et d'action d'un Nehru. La rigueur doctrinale s'allie en lui à un réalisme vigilant, au goût et à l'expérience du concret, à la volonté acharnée de bâtir une société qui réponde à ses exigences sans détruire au passage l'objet même qu'elle se propose de servir. Mao est un humaniste. Mais cet humaniste-là, qui mène une révolution conquérante depuis plus de trente ans (il a conduit des armées comme le partisan qui dresse une embuscade et comme le professeur d'école de guerre qui prépare sur la carte la retrait dont il attend la victoire et ne livre combat que sur le terrain qu'il a lui-même choisi), qui accepte les devoirs d'un militant et qui se soumet aux disciples formelles, échappe aux définitions ordinaires. Même en Chine, il représente un nouveau type d'homme. La sagesse, la culture n'ont de sens, pour lui, qu'identifées à l'action."

François Mitterrand, cité par Le Monde, 10 septembre 1976 :

"Je crois avoir été l'un des premiers hommes politiques français reçus par Mao Tsé-toung dans sa résidence de Hang-Cho, il y a plus de quinze ans à une époque où le gouvernement français refusait de reconnaître l'existence de la Chine populaire. J'ai, depuis lors, suivi avec une grande attention les événements qui ont conduit le système politique chinois à la situation présente sans jamais oublier ce que m'en avait laissé pressentir Mao Tsé-toung.

Je pense qu'il est inutile de répéter que Mao Tsé-toung est la figure dominante dans le monde du dernier quart de siècle."

Gaston Defferre, cité par Le Monde, 10 septembre 1976 :

"Avec Mao disparaît une génération de grands révolutionnaires. L'œuvre qu'il a accomplie est immense, car il a tiré la Chine, à la fois du colonialisme et de la léthargie dans laquelle le système féodal l'avait plongée. Il a fait de la Chine un pays qui travaille, qui réalise, un pays des temps modernes.

Pourtant, son œuvre n'est pas seulement politique ; elle est également morale car il s'est attaqué à la fois à la drogue, qui était, depuis des siècles, répandue dans tout le pays, et à la prostitution, qui y proliférait. En un mot, il a assaini les mœurs de la Chine. Ne serait-ce qu'à ce titre, on doit lui rendre hommage."