jeudi 3 octobre 2013

Fresnes, 1944-1945 : discussion entre gens de gauche

François Brigneau, Mon après-guerre, Paris, Editions du Clan, 1966, p. 54-56 :

"Il suffisait de voir Max Bonnafous deux minutes pour acquérir à tout jamais la certitude que la pendaison ne figurait pas au nombre de ses divertissements favoris. De taille moyenne, rondouillard, son masque était celui d'un acteur : cheveux ondulés qui blanchissaient aux tempes, de beaux yeux langoureux et brillants, une bouche sensible, vite amusée, vite émue. Indulgence, scepticisme, douceur : ces vertus surprenaient à Fresnes, où je l'avais connu. La cellule que j'occupais avec Benoist-Méchin et Maurice de la Gatinais était voisine de la sienne. Quand nous arrivions à nous faire ouvrir les portes j'allais lui rendre visite. Le jour où Jaurès fut tué m'avait toujours hanté. J'interrogeais Bonnafous sur l'homme et sur le drame. Que se serait-il passé si le pistolet de Villain s'était enrayé ?

— Jaurès serait devenu ministre, disait doucement Max Bonnafous.

— Vous croyez, Max, disait Chasseigne de son étrange voix fluette.

François Chasseigne qui lui avait succédé au Ravitaillement ressemblait à un Eric Von Stroheim berrichon : même nuque rasée, même cheveux taillés en brosse, même œil globuleux et clair, même nez fort et tordu, mais une différence : sa voix était celle d'une demoiselle des P.T.T. d'Issoudun, dont il avait été le député et le maire.

Chasseigne traînait la jambe, suite d'un attentat du maquis : des héros, tapis dans un bosquet, l'avaient canardé alors qu'il descendait seul de sa voiture. Couché au sol, perdant son sang, il trouva la force de riposter et les tueurs s'enfuirent. Mais la blessure resta. Il souffrait également de rhumatismes. Des crises terribles le terrassaient. Je le vois encore, torse nu, assis sur le tabouret de sa cellule. Le docteur Menétrel lui seringue le dos. Il lui enfonce, retire, enfonce encore une longue aiguille à la base de l'omoplate droite. Cela s'appelle « arroser la masse musculaire ». Chasseigne est livide. De grosses gouttes de sueur ruissellent sur son visage.

— Je sais dit Ménétrel. Ça doit faire un mal de chien.

Mais Chasseigne n'a pas une plainte quand l'aiguille, pour la vingtième fois, le laboure en profondeur. Ce que j'aimais en lui, c'était ce courage tranquille. Fidèle au clan « dur » de Vichy : Darnand, Deat, Henriot, Marion, il acceptait le destin contraire comme la douleur : avec impassibilité.

Max Bonnafous, lui, s'amusait davantage. Prisonniers, gardes, juges et avocats, victimes et bourreaux, tous les ridicules l'enchantaient. Au moment de l'offensive allemande des Ardennes, des compositions de cabinets ministériels circulèrent à Fresnes. Bonnafous trouvait cette inconscience énorme et en riait en tirant sur son nœud papillon."