mercredi 11 septembre 2013

Pourquoi la gauche avait besoin du général Pinochet

Jean-François Revel, Les plats de saison : journal de l'année 2000, Paris, Le Seuil, 2001, p. 137-139 :

"Mercredi 3 mai. Deux sons de cloche m'ont rappelé, ces derniers jours, combien la réalité est complexe et les idées toutes faites difficiles à défaire. (...)

L'autre son de cloche me vient de mon ami de jeunesse, le professeur Henri Sarles, l'illustre gastro-entérologue qui avait fait un procès en diffamation à Brigitte Bardot, laquelle l'avait traité de « nazi » parce que ses recherches médicales l'avaient amené à pratiquer la vivisection sur des animaux. Sarles m'écrit une lettre à propos de La Grande Parade. Et parmi les réserves qu'il formule, je cite celle-ci : « ...Vous parlez de Pinochet comme en parlent les gens dans le vent, c'est-à-dire comme un des nombreux atroces dictateurs. Il se trouve que j'ai été invité à faire une série de conférences au Chili au début de sa dictature. J'avais encore une vieille foi de gauche. Je n'aimais pas les dictatures et j'ai d'abord refusé comme j'avais refusé d'aller dans la Grèce des Colonels, en Espagne après la guerre, ou, à deux reprises, en URSS. Mon collègue chilien m'a alors écrit : "Venez et vous verrez que ce que l'on écrit est faux ou exagéré." Après quelques difficultés avec Air France qui m'a illégalement, pour me laisser partir, fait signer une décharge pour le cas où il m'arriverait malheur dans ce "pays fasciste", j'ai trouvé un Santiago détruit par les guérilleros d'Allende (de la faculté de médecine, il ne restait que la carcasse en ciment, toutes les plantes, tous les arbres du jardin botanique avaient été coupés). Les trois à quatre cents gastro-entérologues que j'avais à enseigner (au Chili, un mois d'enseignement postuniversitaire est obligatoire pour tout médecin), de droite ou de gauche, se disaient sans difficultés avec la police. Selon eux à la fin du règne d'Allende, il fallait des cartes pour obtenir le pain quotidien (et la viande exceptionnellement) et les guérilleros faisaient la loi dans la rue. Cette opinion était largement partagée par l'homme de la rue avec qui je discutais la nuit aux "esquinas" où les passants se rassemblent. J'ai fini par me demander si elle était vraie. Comme le Chili a été par la suite un des pays qui se sont développés le plus vite et le mieux, comme le peuple des faubourgs et des campagnes m'a paru beaucoup moins malheureux que, par exemple, en Pologne communiste, que j'ai bien connue ; comme Pinochet a lui-même rétabli la démocratie après des élections honnêtes, je me suis demandé s'il était aussi mauvais qu'on le disait et si le nombre de guérilleros morts après sa prise de pouvoir (plus de trois mille) n'était pas inférieur au nombre de paysans que tuent chaque année les guérilleros marxistes ou maoïstes au Pérou, en Bolivie, en Colombie etc. Ces vues divergentes demanderaient peut-être une enquête actuellement réalisable. »

Ce que je vais répondre à Sarles, c'est que la gauche avait besoin de durcir son portrait de la dictature de Pinochet, au-delà de la sévérité même qu'elle méritait à coup sûr, afin de se fabriquer un monstre fasciste faisant contrepoids au communisme. Elle pouvait ainsi repousser toute critique du communisme en alléguant un danger nazi beaucoup plus grave et la nécessité de reconstituer un front antifasciste en s'alliant avec les communistes.

Pinochet a rendu un beaucoup plus grand service à la gauche internationale qu'à la droite chilienne."