samedi 3 août 2013

François Mitterrand, Jean de Fabrègues et Gabriel Jeantet

Michel Bergès, Vichy contre Mounier. Les non-conformistes face aux années 40, Paris, Economica, 1997, p. 223-235 :

"René Vincent représentait pour [Paul] Marion une recrue politique et intellectuelle de choix. Cet ancien de l'Action française, de Réaction, de La Revue du Siècle, de Combat, puis de L'Insurgé, se rallia totalement à l'idéologie de la Révolution nationale, dont le non-conformisme allait devenir une composante importante. Prisonnier en 1940, libéré lui aussi, il avait travaillé au Secrétariat à la Jeunesse de Lamirand avant d'être nommé en juin 1941 au Cabinet du ministère de l'Information et de la Propagande. Il fit partie du Bureau de conception et d'études de ce dernier et prit le poste, à la mort de Jean Duffour, de directeur de la Censure, qu'il occupera jusqu'en août 1944 (à ce titre, il sera un des responsables de l'interdiction d'Esprit en août 1941). Il allait retrouver dans ses nouvelles fonctions son vieux camarade Fabrègues, véritable chef de file d'un réseau intellectuel constitué de plusieurs générations de non-conformistes autoritaires.

Ce dernier, après son passage à Jeune France, quittée fin 41, prit une certaine influence au Commissariat général aux Prisonniers de guerre rapatriés dirigé par Maurice Pinot de Périgord de Villechenon. Fabrègues créa, en collaboration avec Henri Guitton et Jacques de Montjoie, le Centre d'Action des Prisonniers (CAP), bureau d'études et de propositions pour le Commissariat. Lui-même ancien prisonnier, il poursuivait ainsi, après ses tentatives au niveau des politiques de la culture et de la jeunesse, son oeuvre de propagande en faveur de la Révolution nationale dans le monde prisonnier. Le responsable des Compagnons de France, de Tournemire, mit plusieurs fois à la disposition du CAP son siège central de Crépieu-La-Pape pour organiser ses sessions. Il fallait à la fois intensifier les contacts avec le monde des camps, pris en charge par les "cercles Pétain", et mettre au service du nouvel Etat l'élite des prisonniers rapatriés, en cultivant un esprit d'entraide et de solidarité généralisable en France même. Les prisonniers devaient être le fer de lance du nouvel Etat autoritaire, avec les anciens combattants de la Légion et l'élite de la jeunesse. Fabrègues devint ainsi un des partisans du communautarisme "prisonnier", théorisé par Jean Guitton (auteur de Fondements de la Communauté française).

Jean de Fabrègues fut un de ceux qui allaient initier à la politique vichyssoise un jeune "non conformiste" de droite de 26 ans, François Mitterrand. Selon ses souvenirs, enregistrés par Jean-Louis Loubet del Bayle en 1965, ce dernier, sans fournir d'articles, aurait distribué Combat avec ardeur dans le Quartier latin de 1937 à 1939, depuis les locaux des frères maristes du "104" de la rue de Vaugirard où il logeait (home accueillant les étudiants provinciaux). Plus tard, l'intéressé a nié, dans ses entretiens avec le journaliste Pierre Péan, son appartenance à ce courant du non-conformisme, ce que confirma a posteriori aussi son ami angoumoisin du 104, le non-conformiste droitier Claude Roy, rédacteur à Combat en 1937. Le Mitterrand de 1994 affirma même à Péan :

"Non, non, je n'ai eu aucune proximité avec Combat (...). Jean de Fabrègues était un furieux, capable de dire n'importe quoi. Très vite, son intolérance, sa méchanceté m'ont éloigné de lui".

La mémoire de François Mitterrand l'aurait-elle trahi ? A posteriori, devant trois journalistes, ce dernier dressa pourtant de l'ancien directeur de Combat un portrait assez sensiblement différent du précédent :

"C'était un type pas mal, un peu intégriste à la fin, mais sympathique. Nous avons été très proches, puis je me suis éloigné de lui et il est devenu amer. Il a même écrit des choses très dures, mais c'était un type bien".

Quoi qu'il en soit des années 1937-39, il ne fait pas de doute en revanche que Fabrègues fréquenta à Vichy cette jeune recrue très Révolution nationale.

François Mitterrand, né le 26 octobre 1916 à Jarnac en Charentes, avait connu une socialisation provinciale bourgeoise et catholique (il était jéciste conséquent avant sa montée à Paris en 1934). Sa mère avait été fascinée par le général Boulanger et par Paul Déroulède, et son père avait milité à la Fédération nationale catholique du général de Castelnau dans les années 20, avant d'être un des partisans du colonel de La Roque. Curieux de la politique, matière enseignée à Science Po et à la Faculté de Droit de Paris où il poursuivait ses études, le jeune Mitterrand se montra un étudiant d'extrême droite turbulent. Il participa à toutes les grandes agitations du Quartier latin orchestrées par l'Action française de 1934 à 1936. Malgré une amitié avec des jeunes royalistes comme Roy, de Bénouville, Claude Jeantet et Gabriel Jeantet, il jeta pendant quelques temps son dévolu, avant la dissolution des Ligues par le Front populaire, sur les Volontaires nationaux du colonel de La Roque (quarante ans après, il insistera sur le fait que ce dernier ne fut "ni fasciste, ni antisémite", mais plutôt "résistant et déporté" - comme si de La Roque n'avait point été pétainiste, nous y reviendrons). A partir de 1937, Mitterrand étala un non-conformisme sceptique par rapport à la politique partisane. Il eut alors beaucoup de discussions avec les angoumoisins du "104", Claude Roy, André Bettencourt et Pierre-Guillain de Bénouville, tout en cherchant comme eux sa voie dans la littérature et un certain romantisme adolescent.

Le jeune prisonnier de 1940, qui affirme s'être évadé à trois reprises (la troisième étant la bonne en décembre 1941), allait trouver une place au grand jour à Vichy en mai 1942. Des relations familiales lui permirent d'être embauché au Commissariat aux Prisonniers rapatriés après un bref passage dans les bureaux administratifs de la Légion. En relations étroites avec Jean de Fabrègues, François Mitterrand allait défendre la Révolution nationale dans le monde des prisonniers à partir du printemps 1942.

Dans son Stalag IX A, il avait pris des responsabilités dans le journal du camp, L'Ephémère. Un message de Michel Cailliau, un de ses adversaires résistants ultérieurs, daté du 8 décembre 1943, affirme qu'il y avait été l'animateur d'un "Cercle Pétain". Mitterrand s'en défend fermement dans ses Mémoires interrompues. Sa tâche au Commissariat, de mai 1942 a janvier 1943 (date de sa démission), fut essentiellement de propagande et touchait la zone non occupée : revue de presse pour les cadres du Commissariat, censure des articles sur les rapatriés, création d'un bulletin de liaison, rédaction et envois d'articles sur le monde prisonnier dans les revues officielles et dans la presse, émissions à la Radio nationale, communiqués. A cela s'ajoutèrent des missions de contrôle dans la zone sud, la mise en place d'un centre d'entraide des prisonniers dans l'Allier, accueillant rapatriés et évadés, la vice-présidence des comités d'entraide, la participation au service national des étudiants rattaché au Secrétariat de la jeunesse...

Ces fonctions de tâcheron d'un organisme majeur de la Révolution nationale, au coeur de la centrale idéologique de Vichy, impliquaient, à cette date, une adhésion sans faille à la doctrine du régime. On exigeait un engagement, à fins de rabâchage propagandiste. Il était impossible, à un tel poste de confiance, de ne pas être imprégné. De ne pas adhérer. De ne pas participer. De ne pas donner des gages. De ne pas y croire. Il fallait parler, écrire, convaincre. L'ex-prisonnier Mitterrand fut choisi en tant que non-conformiste droitier, pétainiste, au sens de révolutionnaire national. Il serait euphémisant de présenter a posteriori son activité pléthorique, ou comme une tâche bureaucratique obscure, anonyme, ou comme du nationalisme convenable, bon teint, couvert par des patriotes qui devaient être, à cette date, "en cheville avec Londres", dans un quelconque service secret de bon alibi. Le pétainisme exigé au Commissariat aux prisonniers ne peut être réduit à du maréchalisme sentimental.

Dans son centre d'entraide, Mitterrand s'efforça, dès 1942, suivant les consignes officieuses de son administration, de placer les rapatriés dans les centres locaux et d'en faire passer un certain nombre en zone sud, en leur attribuant au besoin de faux papiers, dont beaucoup étaient rédigés dans le bureau et sous les yeux de Jean de Fabrègues. Cette action clandestine se fit en relation avec notamment Jean-Albert Roussel, Joseph Folliet, Etienne Gagnaire, Antoine Mauduit, Jacques de Montjoie, et Jean de Fabrègues. Actes antiallernands de sabotage, autour de Mauduit qui construisit avec ses amis activistes un mouvement (La Chaîne), à la base d'actions résistantes ultérieures en 1943 ).

Dans son témoignage à Jean-Louis Loubet del Bayle (citons-le en rappelant l'adage testis unus, testis nullius), Jean de Fabrègues se souvint que le jeune non-conformiste Mitterrand du début 42 était fasciné par la première "Phalange" du national-syndicaliste espagnol Jose Antonio Primo de Rivera (comme son ami Claude Roy qui avait signé un article sur ce thème dans L'Insurgé). Le directeur de Combat (au dessus de toute malveillance, puisqu'il citera, comme on le verra plus loin, le résistant Mitterrand comme caution morale après la guerre pour répondre aux attaques d'Emmanuel Mounier dans Esprit au sujet de son attitude sous l'occupation) ajoutait sur ce point :

"Il a été lié à ce milieu (non-conformiste de droite). C'était son atmosphère pendant la guerre. Le premier discours que je lui ai fait faire pour saluer les prisonniers qui rentraient de captivité, a été un discours à l'éloge de Jose Antonio Primo de Rivera. Je me revois encore très ennuyé parce que c'était en principe une espèce d'activité neutre (ce retour des prisonniers était surtout composé d'ouvriers de la banlieue parisienne). Après ce discours, je lui ai dit : "Je suis à peu près d'accord sur ce que vous dites, bien sûr, mais là, attention, nous n'exprimons plus notre pensée à nous, nous expliquons à ces garçons qui arrivent et qui sont partis en 39-40, à l'époque de la démocratie, dans quel horizon ils rentrent. Leur donner un coup de poing comme ça... Voilà ce qu'était l'état d'esprit de Mitterrand à son retour de captivité".

Dans un entretien journalistique du 7 juin 1994, Pierre Guillain de Bénouville confirmera en ces termes euphémiques l'attrait de Primo de Rivera sur les jeunes non-conformistes du 104 de la Rue de Vaugirard :

"Quelle intelligence, quel homme ! Vous touchez à l'une de nos références intellectuelles et morales les plus sûres. Pour nous, ce n'était en rien le théoricien de la dictature comme on a voulu le caricaturer après. Non, il prônait une doctrine de respect du droit et avec quelle dialectique ! Ce qui nous a toujours le plus fascinés dans ses écrits, c'était sa noblesse. Nous avons détesté la manière dont on a mis fin à sa vie. C'est comme pour le fascisme de Mussolini, il pouvait représenter un vrai souffle, un vrai espoir, avant bien sûr que les Allemands ne le prennent en main".

Le témoignage et la référence sont symptomatiques, du fait de la dimension chrétienne et fascisante du fondateur de la Phalange, mais aussi en dépit des autres facettes que l'historiographie du personnage a pu révéler. Primo de Rivera était en effet un agent régulièrement appointé (50 000 lires mensuelles) par les services secrets de l'Ambassade italienne de Paris du Commandatore Landini. Signalons encore qu'après un cortège de onze jours à dos d'hommes portant d'Alicante à Madrid la dépouille du fondateur de la Phalange exécuté par les républicains, lors de l'enterrement, le 20 novembre 1939, Hitler fit s'incliner sur le cercueil des étendards à croix gammée arborés par des SS, suivis par les fanions fascistes de toute l'Europe. Le Caudillo, lui, promit solennellement de venger sa mort. Pétain, ambassadeur de France à Madrid, salua militairement la dépouille, avant d'annoncer au fils de Primo de Rivera, au cours d'un dîner, que la France connaîtrait elle aussi une Révolution nationale au printemps 1940...

En tout cas, contrairement aux dénégations embarrassées, citées plus haut, du Mitterrand de 1994 mettant en doute ou estompant toute rencontre, amitié et connivence avec Fabrègues, les deux hommes travaillèrent ensemble. Et l'on peut penser que le second fut un temps le mentor politique du premier, fréquenté assidûment lors de ses nombreux voyages lyonnais. Tous deux assistèrent à des réunions publiques, notamment le 8 septembre 1942 à Lyon, salle Béal, devant les Chantiers de Jeunesse, où Mitterrand prit la parole avec Fabrègues, Montjoie, et Gagnaire. Le 26 janvier 1943, douze jours après sa démission en raison du limogeage par Laval de Marcel Pinot, le patron du Commissariat, François Mitterrand précisait de Lyon, dans une lettre à une relation :

"Je vous écris de la salle de rédaction de l'hebdomadaire Demain, chez mon ami Jean de Fabrègues".

Convergence donc d'un des leaders non-conformistes de droite et d'un jeune militant pétainiste qui avaient aussi partagé l'expérience éprouvante et élitiste des camps.

Mitterrand épousait en effet les points de vue des anciens rédacteurs de Combat courant 1942. L'enquête de Pierre Péan révèle crûment sa perception de la Révolution nationale. Par exemple, dans une lettre du 13 mars 1942, il écrit :

"Il n'y a pas de révolutionnaires nationaux. Ce sont en général des hommes butés qui sont, au fond, de ce bord par facilité. C'est un succès de la droite d'antan, et non la prise du pouvoir par des gens décidés à commander les événements et jouant leur vie. Nous sommes au temps du politique dont parle Péguy. Le Maréchal est presque seul et ceux qui croient en ses idées sont loin de lui".

Quant à lui, il admire Pétain mais considère qu'une partie de l'entourage n'est pas à la hauteur. Il regrette (lettre du 26 mars 1942) "le manque de fanatisme et de compétence" de la plupart, conduisant "fatalement à un demi-échec". Il déplore aussi que la Révolution nationale ne soit que l'union de "deux mots vidés de sens" (lettre du 13 mars 1942). Dans une lettre du 22 avril 1942, il expose ainsi sa vision de l'engagement pour la Révolution nationale :

"Pour moi, je ne crois qu'à ceci : la réunion d'hommes unis par la même foi. C'est l'erreur de la Légion que d'avoir reçu des masses dont le seul lien était de hasard : le fait d'avoir combattu ne créé pas une solidarité. Je comprends davantage les SOL, (Services d'Ordre légionnaires) soigneusement choisis et qu'un serment fondé sur les mêmes convictions du coeur lie. Il faudrait qu'en France on puisse organiser des milices qui nous permettraient d'attendre la fin de la lutte germano-russe sans crainte de ses conséquences (que l'Allemagne ou la Russie l'emporte, si nous sommes forts de volonté, on nous ménagera). C'est pourquoi je ne participe pas à cette inquiétude née du changement de gouvernement. Laval est sûrement décidé à nous tirer d'affaire. Sa méthode nous paraît mauvaise ? Savons-nous vraiment ce qu'elle est ? Si elle nous permet de durer, elle sera bonne".

Au même moment on trouve de tels propos presque mot à mot sous la plume des non-conformistes du groupe Fabrègues dans la revue Idées. Mitterrand rejoint là par exemple les analyses d'Armand Petitjean que l'on retrouvera dans l'étude détaillée d'Idées. Sa lettre nous permet aussi de comprendre pourquoi les non-conformistes droitiers acceptèrent de servir Laval dans les premiers mois de son gouvernement.

Qui Mitterrand fréquenta-t-il du camp pétainiste (au sens strict) et du réseau non-conformiste de Vichy ? Ne parlons pas de l'entrevue brève avec Pétain, en délégation du Commissariat aux Prisonniers, le 15 octobre 1942. Pierre Péan cite les amis du "104", Claude Roy, Jacques Bénet, rencontrés à Paris et à Vichy à plusieurs reprises, qui écrira dans Idées. Les auteurs de La main droite de Dieu ajoutent André Bettencourt, chroniqueur ultra de La Terre française, prêt à "dénoncer les vrais coupables", à transformer les jeunes, dans chaque village de France en "police de la Révolution nationale". Mitterrand côtoya encore Paul Creyssel, directeur de la Propagande de Paul Marion, Simon Arbellot de Vacquau, chef du service de la Presse française, Jean Delage (ancien mentor de L'Echo de Paris et attaché auprès de La Porthe du Theil aux Chantiers de Jeunesse), François Valentin, chef démissionnaire de la Légion... Le message précité de Michel Cailliau (fondé sur des données réputationnelles) le présente comme un "membre dynamique de la légion", mais aussi (ce qui nous intéresse ici), comme appartenant au "petit groupe des amis intimes d'Armand Petitjean, très Action française". Fit encore parti du cercle de ses proches un ami étudiant du XVIe arrondissement, d'Action française puis cagoulard, Gabriel Jeantet, grand maître de la propagande maréchaliste à Vichy en 1942 et fondateur d'une maison de publications ("Les éditions de l'Etat nouveau").

Toutes ces relations facilitèrent le travail du propagandiste du Commissariat aux réfugiés, dont on attendait qu'il illustre à la radio et dans les revues du pouvoir l'idéologie "prisonnier". François Mitterrand fut ainsi amené à publier un article intitulé "Pèlerinage en Thüringe", dans le numéro 5 de France - Revue de l'Etat nouveau de décembre 1942, fondée par Adrien Bagarry et Gabriel Jeantet en juin 1942. Cette revue, frappée d'une francisque de couverture, fut un des autres refuges théoriques des non-conformistes financé par le Secrétariat de Paul Marion. Signèrent dans le même numéro, Pétain, qui adressa un ordre du jour aux armées, Paul Creyssel, directeur de la Propagande de Marion en février 1942 (avocat du colonel de la Rocque, ex-radical, député PSF de Saint-Etienne), auteur d'une diatribe anticommuniste ("Le Complot contre la France et contre la paix"), le docteur Alexis Carrel ("La science de l'homme"), Noël de Tissot (secrétaire général du Service d'Ordre Légionnaire, qui désignait les "ennemis" de la Révolution nationale), P. Armbruster, Georges Bourguet ("Le Maréchal nous a dit"), Robert O. Labadie, L. de Gérin-Ricard (directeur de service à la Propagande, qui manifestait son antisémitisme dans un texte sur "La condition des juifs à Rome sous la Papauté"), Sébastien Bijon ("La Charte : Révolution constructive")... Jean de Fabrègues, lui, avait donné deux articles dans les premiers numéros de cette revue sur "Les problèmes de l'Autorité", en janvier-février 1942.

Dans "Pèlerinage en Thüringe" (titre ironique) le jeune non-conformiste, comme le feront les éditorialistes d'Idées, s'interroge sur les causes de cette décadence qui l'a amené, "en wagons à bestiaux", lui et ses camarades prisonniers, dans le coeur verdoyant de l'Allemagne. N'était-ce pas le berceau d'une partie majeure de la culture européenne, près de Gotha, d'Eisenach (la ville de naissance de Bach, où Lüther traduisit au château de la Wartburg la Bible en allemand), d'Erfurt, de Weimar (la ville de Goethe) ? Il note la soumission de ses camarades d'infortune, assimilés à "un troupeau", obnubilés par le manque de commodités et de tabac perturbant leurs petites habitudes. Les fils de 89, de la Science, de la Machine, de cette société du Versailles de 1919, nourris des idées républicaines, prétentieux mais aveugles sur leur anachronisme, révélaient ainsi leur retard. Cela au beau milieu d'une Allemagne si différente de "la France judéo-chrétienne", parce que "délivrée de Rome et de Jérusalem". Et Mitterrand de dénigrer l'héritage de la Révolution de 89, constitué d'illusions et de gloires artificielles. Ce passé de duplicité avait pour conséquence de décharger ainsi de toute imputation, de toute culpabilité, la génération de 40, celle de la déchéance, des prisonniers vaincus et dérisoires. L'auteur exprime ainsi sa colère intériorisée contre les mensonges de la société républicaine, dénoncée à l'identique, nous allons le voir, dans Idées, par la famille non-conformiste droitière, de laquelle on ne peut le séparer début 1942 :

"J'en voulais à cette histoire triomphale et qui précédait imparablement cette marche lente d'une génération dans des wagons à bestiaux. Je discernais la logique des événements et me demandais s'il était juste que notre misère fût le paiement de gloires mal comprises, ou plus exactement s'il était juste que notre déchéance nous fût imputée parce que, si nous avions abandonné nos armes, tout le reste nous avait été antérieurement soustrait. Je songeais aux jugements qui condamneront notre débâcle : on incriminera le régime affaissé, les hommes nuls, les institutions vidées de substance et l'on aura raison. Condamnera-t-on les erreurs glorieuses ? Je voyais dans cette rencontre de la splendeur et de la misère française, au coeur de l'Allemagne, les deux boucles d'un même cycle et qui devaient fatalement se rejoindre".

Condamnation de la France d'avant 40, façon de se déresponsabiliser pour ces "héritiers de cent cinquante années d'erreurs" qui s'étaient succédés depuis 1789.

Ces propos, exposés dans une revue officielle de la Révolution nationale, manifestent à ce moment l'appartenance de François Mitterrand au camp pétainiste, impitoyable envers les responsables de la Troisième République jugés au procès de Riom, Léon Blum en tête. En pleine Allemagne, au lieu de s'en prendre à cette génération de 40 qui avait fui devant les soldats et les chars allemands, trahie par des chefs incompétents, le jeune non-conformiste accuse anonymement le régime républicain et les générations antérieures. Même, finalement, les vainqueurs de 1918, du Chemin des Dames, de la Bataille de la Marne, de Verdun. Plus de cinquante ans après, s'attachant à la stylistique, l'auteur, fier de ses accents littéraires, assumera le "côté ironique de ces lignes", sans s'inquiéter de leur publication :

"Ce texte, je ne le regrette pas du tout. Je l'ai fait tout à fait correctement, je l'ai travaillé. Chaque mot a été pesé".

S'interrogeant sur l'interprétation possible de la collaboration à la revue de Gabriel Jeantet, l'intéressé s'amendera cependant en reconnaissant quelque légèreté (bel exemple de dissociation cognitive) :

"J'avais le désir très fort d'écrire dans une revue. Jeantet éditait France, Revue de l'Etat nouveau. Je ne me suis pas posé de questions sur les idées véhiculées par cette revue ni sur les gens qui y signaient. Il y avait en tout cas des gens qui sont devenus connus. Je ne voyais pas de crime dans le fait de signer des articles dans cette revue. J'aurais peut-être dû faire attention".

Autre gage idéologique : Mitterrand rendit compte le 8 avril 1943 dans Le Figaro du livre d'un ami de captivité, Roger Gaillard, préfacé par Paul Marion en personne (Mes évasions). Il livra divers articles littéraires à la revue des Chantiers de Jeunesse, encouragé par son ami Jean Delage, responsable de la propagande des Chantiers auprès de La Porte du Theil. Il publia par ailleurs en avril 1943, six pages dans le numéro 23 de Métier de chef, la revue théorique des Compagnons de France (mouvement à cette date aux mains d'éléments fascisants), toute empreinte de "l'esprit révolutionnaire" hostile aux "déterminismes" et aux "abstractions". Dans ce numéro, un nommé Martel posait des "jalons pour une révolution", sûr de son élitisme et de son "communautarisme", citant explicitement l'ouvrage non-conformiste La Révolution nécessaire de Robert Aron et Arnaud Dandieu. Suivaient une étude sur l'évolution de la médecine (de Jean Dechaume), une critique des conséquences économiques, politiques et spirituelles du libéralisme (d'André Desqueyrat), deux poèmes de Patrice de La Tour du Pin, président symbolique de Jeune France, une étude sur le divorce, un compte-rendu d'ouvrage. Le mensuel annonçait pour un numéro suivant des poèmes d'Aragon et de Pierre Emmanuel (incontestable ouverture d'esprit), des textes de Michel Richard, sur la rénovation théâtrale, de Liébard sur la discipline de ses Compagnons de la musique, de Maniller sur les pédagogies des arts plastiques. Gérée par Michel Dupouey, un haut-fonctionnaire du Secrétariat d'Etat à la Jeunesse, la revue se voulait culturelle.

L'article de Mitterrand, inscrit dans la rubrique régulière "Vent d'Est" qui donnait la parole à des prisonniers (dans le numéro 31, Jean Védrine, son ami, leur apportera un "message essentiel"), est celui d'un membre officiel du Commissariat aux Réfugiés qui taquine la muse : le lyrisme adolescent trahit des réflexes de "littérateur" et un désir d'imiter "les beaux mouvements des morceaux choisis". Il s'agit d'un hymne au pays retrouvé après le passage dans les camps de prisonniers en Allemagne ("Sur la route qui mène en France").

Le jeune non-conformiste y décrit le grand sentiment qui l'envahit à son retour. Il découvre, alors qu'il n'avait connu jusque là que l'idéal de la patrie seriné dans les livres d'histoire de la République, que "la France est une personne". Prisonnier, il en a éprouvé l'absence, en imaginant fortement la "réalité charnelle de son sol", la "liaison mystique" qui lie les hommes à leur terre ("comme à l'époque primitive où elle appartenait à la communauté des morts et des vivants", "domaine ancestral"). Il se retrouve plongé dans ce "rite" qui mélange son propre souffle à la "toute puissance des souffles originels". Détail anecdotique, l'intéressé, qui se souvient au moins de deux évasions antérieures, présente les choses comme s'il avait été rapatrié. Il parle de "libération" et de "délivrance". Loin de décrire la liberté d'une éventuelle évasion réussie (ce qui eût été peut-être impossible dans une telle revue, même s'il avait quitté officiellement sa fonction en démissionnant en janvier précédent) il réduit sa liberté retrouvée au moment où il décide de parcourir à pied la route de plaine de huit kilomètres, "cernée de vert" qui mène vers son "camp d'hébergement". Il la suit à grands pas. Il observe la nature et les hommes, dans un bonheur plein et silencieux ("cette libre marche sur la première route de ma liberté"), écrivant :

"Aussi la libération n'avait-elle commencé que du moment où, débarrassé des gestes officiels, j'avais pu, muni de mon mince bagage, entamer la dernière étape. L'émotion légitime des accueils en fanfare, cela faisait encore partie du cérémonial de l'absence. Sitôt abandonné à moi-même, j'avais décidé cette marche, ce contact direct avec les choses de chez moi. Une grande joie se tait pour nourrir les souvenirs. comme le nageur dans l'eau et l'oiseau dans l'air, je me sentais élastique et frais ; nul besoin d'intermédiaire pour me soutenir ; l'éclat de la voix, les bondissements du coeur eussent été importuns".

Que faut-il entendre par "débarrassé des gestes officiels" ? Peut-être, après le franchissement de la ligne de démarcation entre Mouchard et Arbois, dans le Jura, s'agit-il de son contact avec la gendarmerie ou le centre d'entraide de Lons-le-Saunier, lors de l'examen obligé de sa situation, avant de gagner le centre d'hébergement des Compagnons de France ? Le jeune auteur poursuit, légitimant au passage le mouvement Compagnons :

"Quand j'arrivai au centre d'hébergement, m'y accueillit un Compagnon de France. Il me fit entrer dans une maison basse et fraîche. Dans la pièce de gauche aux murs craquelés, il y avait une table longue avec des couverts pour le repas de midi, et dans celle de droite, une table ronde avec des registres. On commença par les papiers. Une fois de plus je remplis des colonnes, déclinais mon identité et signais. La France était bien enclose entre ces quatre murs avec son odeur d'encre et de pain. On parla, Le compagnon, poli et propre (ô surprise) eut l'à-propos de ne pas s'apitoyer, de ne pas exhorter. Il faisait son travail et ce travail, il ne l'appelait pas son devoir. Il m'entretint du temps, de la campagne et de toutes choses ordinaires. Il me demanda d'où je venais et non pas où j'allais : il savait bien que j'allais n'importe où qui serait pareil à mon goût du silence. Moi, j'écoutais le son de sa voix et son accent, insignifiant et net comme son discours, prêt à inscrire toute modulation ou idée. Oui, ce compagnon de France, ce premier français de ma liberté m'est apparu étrangement prêt. Puis je passais à table, et, comme je commençais à rompre mon pain, je remarquais la raie de soleil qui, pénétrant par la fenêtre grande ouverte, dessinait sur le plancher un rectangle pur. J'y jetais quelques miettes. S'agita puis se referma un remous de poussières.

Dehors, la France avait son visage paisible" (souligné par nous).

Ainsi ce jeune fonctionnaire du Commissariat aux Prisonniers rapatriés éprouvait-il le besoin de s'épancher dans une revue de la Révolution nationale. L'anecdote, qui révèle l'imprégnation de Maurice Barrès et de l'idéologie "prisonnier", traduit ici de façon esthétique ce qu'avaient partagé divers non-conformistes, eux aussi exilés forcés en 1940, comme René Vincent, Paul Marion, Jean de Fabrègues, et bien d'autres.

Le cas Mitterrand, marqué par un destin politique, est intéressant en raison de son passage ultérieur à la Résistance. Il représente le modèle de ces non-conformistes fascisants, plus ou moins repentis, qui, progressivement, face aux impasses de Vichy et à l'évolution des événements militaires, accorderont leur patriotisme à une autre logique idéologique et politique. Dans ce cas, contrairement à l'intellectuel Mounier, la transmutation vers un "deuxième jeu" se réalisa lentement, dans l'année 1943, au fil des rencontres, notamment celle (décisive pour Mitterrand) avec Antoine Mauduit. Elle n'empêcha point la rédaction, tout de même très tardive, d'articles alimentant l'arsenal idéologique de la Révolution nationale. Alignement d'un premier jeu franchement pétainiste, concession à des réseaux d'amis, mais aussi adhésion à une vision du monde non-conformiste, dont il était difficile à un prisonnier modèle de se déprendre, plus que recherche d'une "couverture" putative. Sans oublier, pour le Mitterrand disciple de Primo de Rivera, une candidature à la Francisque gallique, appuyée par Gabriel Jeantet et Simon Arbellot, qui fut, selon le témoignage de ce dernier, acceptée à l'été 1943 par l'état-major de cet ordre pétainiste. On n'entrait point dans celui-ci par un "train de signatures", mais, après enquête et parrainage individuel, par reconnaissance pour services rendus à la Révolution nationale. Transition ondoyante, ambivalente, donc, chaotique et calculée, mais aussi vécue. La Résistance allait porter tout autant, pour un non-conformiste barrèsien, des logiques d'actions nouvelles et des sensations fortes."