lundi 5 août 2013

François Mitterrand et Ernst Jünger

François Mitterrand, hommage à l'occasion du centenaire d'Ernst Jünger, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 29 mars 1995 :

"Voici un homme libre.

Mêlé, jusqu'à risquer sa vie, aux fureurs du siècle, il se tient à l'écart de ses passions. Personne ne peut s'approprier son regard ni son nom, hormis peut-être ce papillon pakistanais qu'on appelle aujourd'hui Trachydora juengeri, et qui fait sa fierté. Car ce rebelle fait la chasse aux cicindèles ; ce soldat écrit des romans. Ce philosophe a un appétit de vie que le temps n'a pas su lasser. Peu d'œuvres sont plus diverses, peu d'esprits plus mobiles. Héritière de Gœthe, d'Hölderlin, de Nietzsche, mais aussi de Stendhal, la pensée de Jünger conjugue la richesse des Lumières et celle du romantisme, la rigueur de l'une et la générosité de l'autre.

La pensée de Jünger se défie des modes et s'attire les querelles. Les amateurs de systèmes n'y trouvent point l'asile où puisse se glisser leur nostalgie.

La vérité s'y cherche un équilibre au beau milieu des forces antagonistes. Entre attirance et résistance, respect du réel et refus des fatalités, Jünger dessine l'espace de la liberté humaine et de ses vrais combats.

Comme sa réflexion est issue du plaisir qu'il prend à l'existence, elle affronte les contradictions entre esprit et matière, nature et histoire, rêve et rationalité.

De même sa notion du progrès, qui repousse les prophéties de Hegel et de Marx tout comme le pessimisme de Spengler. Personne n'a mieux que lui conçu l'avènement de l'univers technique, ses bienfaits et ses catastrophes. Quand bien même il tient la marche triomphale de la science et du nombre pour inéluctable, il n'en lutte pas moins contre la démesure de leur progression.

De même ses pensées sur les religions. Bien qu'agnostique, il a le sens du sacré ; entomologiste, il est familier de l'irrationnel et proclame sa foi en une survie de l'esprit.

De même enfin sa passion pour le temps (le « mur du temps », comme il dit volontiers). Il collectionne les sabliers et leur consacre un essai. Là aussi partagé entre l'abandon et le refus, Jünger ne se dérobe pas à l'énigme, parvient à la sagesse.

De tout cela, nous avons parlé lors de rencontres bien trop brèves. L'homme qui se tenait en face de moi étonnait par son maintien. C'est celui du Romain, fier et simple, inébranlable.

Je le salue et lui présente mes meilleurs vœux pour un centième anniversaire dans la paix. Mais je le sais : la paix et lui s'appartiennent l'un l'autre depuis longtemps."

Ernst Jünger, appel intitulé "Schliesst Euch zusammen !", 3 juin 1926 :


"Un jour l'Allemand se réalisera d'un coup, ce qui ne supporte aucun compromis, aucun vote et aucune réduction. Oui, nous voulons l'Allemand et le voulons puissamment ! L'image de l'Etat futur s'est éclairci dans ces années. Ses fondements seront au nombre de quatre. Il sera national. Il sera social. Il sera armé. Il sera organisé de manière autoritaire."

Ernst Jünger, "Reinheit der Mittel", Die Kommenden, 27 décembre 1929 :


"Nous souhaitons du fond de notre coeur la victoire du national-socialisme, nous connaissons le meilleur de ses forces, l'enthousiasme qui le porte, nous connaissons le sublime des sacrifices qui lui sont consentis au-delà de toute forme de doute. Mais nous savons aussi, qu'il ne pourra se frayer un chemin en combattant... que s'il renonce à tout apport résiduaire issu d'un passé révolu."

Ernst Jünger, "Über Nationalismus und Judenfrage", Süddeutsche Monatshefte, 27 septembre 1930 :


"La reconnaissance et la réalisation de la configuration proprement allemande sépare d'elle-même la formation des Juifs aussi nettement et aussi visiblement que l'eau claire et calme rend l'huile visible sous la forme d'une couche spécifique. A l'instant où il sera visible en tant que pouvoir spécifique soumis à une loi particulière, il cesse d'être virulent aux Allemands et ainsi d'être dangereux. L'arme la plus efficace contre ce maître de tous les masques, réside dans le fait de le voir. (...)

Pourtant, dans l'exacte mesure où la volonté allemande gagne en profondeur et en organisation, la pure chimère de pouvoir être un Allemand en Allemagne deviendra pour le Juif de plus en plus inexécutable, et il se verra face à sa dernière alternative, à savoir être Juif en Allemagne ou ne pas être."