jeudi 1 août 2013

Comment François Mitterrand n'a pas contribué au déclin du PCF, contrairement à une légende tenace

"Sur un prétendu tour de force mittérrandien

JEAN-FRANÇOIS REVEL

A l'occasion du XXe anniversaire de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981, on a vu les éditorialistes, même les plus critiques de la période mittérrandienne, reprendre l'idée selon laquelle on doit an moins à François Mitterrand d'avoir réduit presque à rien l'importance du Parti communiste français. En procédant à une alliance entre le Parti socialiste et le Parti communiste, puis en associant ce dernier au gouvernement à partir de 1981, l'ancien président de la République aurait, avec une habileté consommée, embrassé le Parti communiste pour mieux l'étouffer.

Cette légende a la vie dure, mais, malheureusement ou heureusement, selon le point de
vue auquel on se place, elle ne correspond pas aux faits.

La légende et les faits


De 1968 à 1988, le vote communiste en France évolue comme suit : aux élections législatives de 1968, le Parti communiste obtient 4 435 337 voix ; à celles de 1973 (donc un an après la constitution de l'Union de la gauche et la signature du Programme commun socialo-communiste), 5 085 108 ; aux élections législatives de 1978, 5 791 525 (une partie de cette progression est due à l'accroissement du nombre des électeurs, notamment des plus jeunes, puisque le président Giscard d'Estaing avait ramené de vingt et un à dix-huit ans l'age du droit de vote). Les années d'Union de la gauche ont donc indubitablement profité au PCF, et non pas seulement au Parti socialiste. Rompue à l'automne de 1977 par la volonté du PC, l'Union connut une brève résurrection entre les deux tours des législatives de 1978, puis s'effondra définitivement. Même quand Mitterrand prendra des ministres communistes dans son gouvernement socialiste, il n'y aura plus de Programme commun. L'hostilité communiste au PS sera tantôt violente et déclarée, tantôt feutrée et sournoise (comme durant la période de présence de quatre ministres communistes dans les gouvernements Mauroy, entre 1981 et 1984). A l'élection présidentielle de 1981, le vote communiste, après trois ans de rupture et de polémiques, tombe à 4 003 025, et, aux législatives de 1986, à 2 663 734. Enfin, à la présidentielle de 1988, à 2 055 995 voix, pour remonter, légèrement, à 2 675 040 aux législatives du 5 juin. L'effondrement du vote communiste en France commence donc après l'enterrement de l'Union de la gauche et du Programme commun. Il se poursuit même durant les années où le PC entre dans un gouvernement socialiste comme partenaire d'appoint et où, comble de malchance, il partagea par conséquent le discrédit qui frappa la politique suivie par ce gouvernement, lequel plongea, en 1984, dans un abime d'impopularité, tout comme le président Francois Mitterrand lui-même. S'échappant de ce piège en juillet 1984 et reprenant ses attaques contre les socialistes, le PCF n'en répara pas pour autant ses pertes. Il devint marginal. Ainsi, dans tous les cas de figure, on le voit, le grand reflux du communisme européen, au cours des années 80, se déroule en France, comme ailleurs, indépendamment du contexte, un contexte lui-même en perpétuel changement.

Le grand craquement de l'électorat du PCF se produit, répétons-le, entre 1978 et 1981, trois années pendant lesquelles il perd d'un seul coup un quart de ses électeurs. Or, durant ces trois années, je le souligne à nouveau, le PC et le PS avaient rompu l'Union de la gauche. Le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, multipliait les attaques contre la « bande des trois », à savoir Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Francois Mitterrand, qu'il mettait dans le même sac. Ce n'est donc pas pendant l'alliance, c'est pendant la guerre entre socialistes et communistes que ceux-ci ont amorcé leur chute accélérée.

Un phénomène européen


Cette chute se retrouve clans toute l'Europe et notamment dans les pays où les partis socialistes, loin d'adopter la stratégie mittérrandienne d'Union de la gauche, ont au contraire combattu avec acharnement l'influence communiste.

C'est en particulier le cas au Portugal où Mario Soares a constamment affiché un anticommunisme intransigeant et parfaitement justifié, puisque l'Union soviétique avait tenté en 1975 une sorte de « coup de Prague » à Lisbonne par Parti communiste portugais interposé. Ledit PCP est depuis plus de vingt ans complétement marginalisé dans la vie politique portugaise, grâce à la tactique de Soares, totalement opposée à celle de Mitterrand. Le même schéma se retrouve en Espagne où le PSOE de Felipe Gonzalez a marqué une résolution inflexible contre toute alliance avec le Parti communiste de Santiago Carrillo, alors la coqueluche des médias français. Cette ligne nettement anticommuniste du PSOE aboutit, lors des élections législatives de 1982, a la liquidation électorale du Parti communiste espagnol, qui disparait cette année-la de la scène politique espagnole et n'existe plus aujourd'hui que sous la forme de l'un des groupuscules composant la gauche unie (Izquierda Unida), conglomérat vaguement gauchiste qui végète dans les bas-fonds électoraux.

La marche communiste vers le néant s'opère dans toute l'Europe : en Finlande, en Islande, en Belgique, où le Parti communiste n'a plus un seul élu depuis 1987. Un symptôme sans équivoque de cette extinction est la disparition de la presse communiste faute d'acheteurs, et faute de l'argent qui venait de l'ex-URSS. Les journaux communistes cessent de paraitre un peu partout, sauf en France, où les gouvernements socialistes prennent grand soin de les faire entretenir aux frais des contribuables non communistes.

Le Parti communiste italien, le plus puissant de l'Europe démocratique, n'a pas échappé non plus à la langueur qui a miné les partis communistes du monde entier dans les pays libres. Après la Deuxième Guerre mondiale, le PCI et le PS de Pietro Nenni étaient alliés dans l'opposition. Pietro Nenni mit fin à cette alliance pour sortir de l'opposition et participer à partir du début des années 60 à divers gouvernements à majorité démocrate-chrétienne, au cours de la période dite de « l'ouverture a gauche ». Durant les années 80, le gouvernement socialiste de Bettino Craxi, l'un des plus longs de l'histoire politique italienne, adopte une attitude vigoureusement anticommuniste et donc totalement opposée a celle de François Mitterrand. Le Parti communiste italien n'en décline pas moins lui aussi, tombant entre 1976 et 1988 de 34 % à 21% des voix. Il faut noter que non seulement les socialistes et les communistes étaient à couteaux tirés en Italie alors qu'ils étaient alliés en France, mais qu'en outre le PCI, avec son « eurocommunisme » et sa relative tolérance, contrastait fortement avec le PCF de Georges Marchais, demeuré stalinien dans ses méthodes de participation a la vie publique. De même le Parti communiste portugais d'Alvaro Cunhal, hyperstalinien, contrastait avec le Parti espagnol, eurocommuniste, de Santiago Carrillo. Tous les deux, malgré ces différences, n'en ont pas moins dévalé la même pente, sans que l'influence de Mitterrand y soit évidemment pour quoi que ce fut. On connait la suite pour ce qui est du Parti communiste italien. En 1988, le nouveau secrétaire général du Parti, Achille Ochetto, expose que l'heure a sonné pour les communistes d'accepter le capitalisme libéral. Il propose en outre, pour marquer ce changement par un geste symbolique et spectaculaire, d'abandonner l'emblème de la faucille et du marteau et de changer le nom du parti, devenu, en 1990, Parti démocratique de la gauche. Depuis lors, les dirigeants de ce nouveau parti, notamment Massimo D'Alema et Walter Veltroni, ont multiplié les déclarations afin de prendre leur distance par rapport au marxisme, au point de refuser qu'on les appelle même « postcommunistes ». Cette conversion au libéralisme provoqua d'ailleurs le départ d'un certain nombre de membres, fidèles à l'ancien communisme, qui fondèrent le parti appelé « Refondation communiste », lequel stagne aujourd'hui autour d'un score électoral assez voisin de celui du Parti communiste français.

Un mérite usurpé


L'effondrement, voire, dans certains cas, la disparition complète des partis communistes est donc une réalité internationale qui s'est déroulée à peu près au même rythme, au cours des vingt-cinq dernières années, dans tous les pays et dans tous les cas de figure. En attribuer le mérite en France au seul François Mitterrand ne peut être que le fruit d'une vision trop exclusivement hexagonale.

On peut même dire que non seulement Mitterrand n'est pas l'auteur de la décomposition que l'on observe partout et dans toutes les conjonctures, mais qu'au contraire lui et les socialistes sont coupables du fait que la France est le seul pays démocratique où un parti communiste, pourtant réduit à peu de chose électoralement, exerce encore une influence disproportionnée à son importance réelle sur la vie publique.

Durant les années 70, c'est le Parti communiste, dans le Programme d'Union de la gauche, qui imposa aux socialistes sa vision de la réalité sociale, beaucoup plus que l'inverse, et ce, à cause de Mitterrand. Celui-ci, en adoptant aussi bien dans le Programme commun que, en 1981, dans ses « 110 propositions » le projet de « rupture avec le capitalisme », provoqua la faillite de 1983, due à l'application servile des exigences nationalisatrices du Parti communiste français. Encore en mai et juin 2001, nous avons vu un Parti communiste croupion, mais présent au gouvernement, dans la majorité chaotique dite « plurielle », faire chanter le Premier ministre socialiste au moment du vote de la loi sur les licenciements et les plans sociaux dans les entreprises privées. Ce cas, je le répète, est unique dans le monde actuel. Contrairement à un préjugé bien établi, Mitterrand et ses successeurs socialistes ont procuré au Parti communiste français, le plus archaïque d'Europe avec le portugais, une survie politique plus longue que dans les autres pays européens, et ce, en dépit du verdict des électeurs.

JEAN-FRANÇOIS REVEL


PREVISION

Valéry Giscard d'Estaing : Je crois qu'il y a une spécificité communiste, le communisme ça existe.

Jacques Chancel : Vous ne pouvez pas le nier, quoique vous ayez dit en Angleterre, et certains ont trouvé maladroit que vous le disiez en Angleterre, que le parti communiste était en régression.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, je réponds aux questions qu'on me pose. Je vous dis que le Parti communiste français, le PCF, est en déclin historique, c'est une de mes convictions fondamentales. C'est-à-dire qu'à la fois l'importance de ses effectifs et son influence électorale vont continuer à diminuer dans la période à venir.

Entretien du Président Valéry Giscard d'Estaing avec Jacques Chancel, le 16 juin 1976, à Antenne 2, Radioscopie."

Source : Commentaire, n° 95, automne 2001.