mardi 27 août 2013

Le PS de Martine Aubry et le SPS de Slobodan Milosevic

"BELGRADE - Les vice-présidents du Parti socialiste de Serbie (SPS) Slavica Djukic-Dejanovic et Zarko Obradovic ont rencontré vendredi les représentants du Parti socialiste français Christian Castagna et Jean-Yves Leconte, et ont discuté de la coopération entre les deux partis et de la situation actuelle en Serbie."

Source : Tanjug, 26 mai 2012.

lundi 26 août 2013

Le PS français et le Smer-SD slovaque

"La gauche slovaque s'allie à l'extrême droite", Lemonde.fr, 29 juin 2006 :

"La vague populiste n'en finit pas de déferler sur l'Europe centrale. Après la Pologne et la Bulgarie, c'est au tour de la Slovaquie de succomber. Le parti de gauche Smer ("Direction"), vainqueur des élections législatives du 17 juin, a opté mercredi 28 juin pour une coalition rouge-brun en s'alliant à l'extrême droite xénophobe (Parti national slovaque, SNS) et à un parti nationaliste (Mouvement pour une Slovaquie démocratique, HZDS). "La direction de Smer m'a donné l'autorisation à l'unanimité d'inviter aux négociations le SNS et le HZDS", a déclaré le chef de Smer, Robert Fico, à Bratislava. "Cette coalition permettra à la Slovaquie de devenir un Etat social", a assuré celui qui se prépare à devenir premier ministre.

Les trois partis disposent ensemble de 85 des 150 sièges au Parlement, une majorité assez large pour faire passer le "programme de gauche" promis par M. Fico à ses électeurs. "Nous commencerons à préparer demain l'accord de coalition et le programme du nouveau gouvernement" qui devrait être présenté au Parlement début août, a expliqué cet avocat qualifié de "populiste" par ses détracteurs. Cette alliance exclut les chrétiens-démocrates et le Parti des Hongrois de souche SMK (centre droit), partenaires dans la coalition sortante du groupe SDKU, dirigé par le premier ministre sortant Mikulas Dzurinda. (...)

Le Smer, seul parti de gauche de l'éventail politique slovaque à s'être affilié au Parti socialiste européen (PSE), a obtenu 50 sièges au Parlement après une campagne contre les réformes libérales de la droite emmenée par Mikulas Dzurinda."

Jean Quatremer, "Pour les socialistes européens, s'allier avec l'extrême droite est normal", Bruxelles.blogs.liberation.fr, 10 décembre 2009 :

"Alors que les socialistes européens, éjectés du pouvoir dans la plupart des pays de l’Union, prétendent vouloir se refonder, ils ont pris, mardi, lors de leur congrès à Prague, une décision qui en dit long sur leur profonde crise d’identité et sur le chemin qui leur reste à parcourir. Par 93 % des  voix, les délégués ont, en effet, décidé de réintégrer au sein du PSE le parti socialiste slovaque, le Smer-SD du premier ministre Robert Fico, allié depuis juillet 2006 avec les populistes du HZDS (Mouvement pour une Slovaquie démocratique) de l’ancien Premier ministre Vladimir Meciar, et l’extrême droite ultranationaliste du SNS (Parti national slovaque).

La suspension avait été demandée par le groupe socialiste du Parlement européen au lendemain de la formation du nouveau gouvernement et acceptée par le PSE en octobre 2006. Le seul élément nouveau justifiant ce revirement est une lettre commune signée par Robert Fico et Jan Slota, le leader du SNS, dans laquelle ils s’engagent à respecter les valeurs européennes, en particulier le droit des minorités (hongroise en l’occurrence). La délégation du parti socialiste hongrois (MSZP) est la seule à avoir voté contre cette réintégration : « si vous prenez quelqu’un dans une coalition, vous devez en assumer la responsabilité », a expliqué Agnes Vadai, membre de la présidence du PS hongrois. « Le Smer-SD est en coalition avec un parti qui est xénophobe et extrémiste. C’est inacceptable ».

Les Slovaques étaient ravis : « pour nous, c’est une satisfaction et un encouragement. Cette réintégration confirme la justesse de notre voie, de notre travail pour les socialistes et pour les habitants de la Slovaquie », s’est réjoui Jura Horvath, responsable des questions internationales du Smer-SD. Si on comprend bien le sens de cette décision, les socialistes considèrent donc comme normal une alliance avec l'extrême-droite pour revenir au pouvoir."

Jean-Christophe Cambadélis, "Victoire des sociaux-démocrates slovaques", Cambadelis.net, 11 mars 2012 :

"Le parti socialiste salue la victoire des sociaux-démocrates slovaques.

La large victoire du SMER-SD, le parti social-démocrate slovaque, marque, après le Danemark et la Belgique, le début d’un sursaut progressiste dans une Europe conservatrice.

Robert Fico est assurée d’avoir une majorité absolue, ce qui permettra de mener non seulement une politique courageuse, mais aussi de former une coalition de progrès.

Cette victoire montre que la domination des conservateurs et des populistes n’est pas une fatalité."

François Hollande, déclaration aux côtés de Robert Fico, 11 avril 2013 :

"Mesdames, Messieurs, j’ai été ravi d’accueillir, pour la deuxième fois en quelques mois, le Premier ministre slovaque, mon ami Robert, avec lequel je travaille au sein du Conseil européen autour des mêmes objectifs : donner une priorité à la croissance, mobiliser les fonds européens dans cette direction, faire en sorte que nous rétablissions nos comptes publics dans le bon rythme, le bon calendrier. Cela vaut pour la Slovaquie comme pour la France. Nous aurons à prendre des initiatives – un certain nombre de chefs d’Etats et de gouvernements –, pour évoquer dans les prochains Conseils européens, cette orientation de l’Europe que nous avons déjà engagée au mois de juin dernier, au lendemain de mon élection.

Robert et moi, nous avons également parlé de nos relations bilatérales. Elles sont bonnes mais les entreprises françaises doivent rester en Slovaquie, continuer à répondre à des appels d’offres – il y en a de nombreux – aussi bien pour les infrastructures que pour l’énergie. Je sais que le Premier ministre slovaque aura des rencontres avec un certain nombre de chefs d’entreprises en France au cours de sa visite.

Enfin, j’ai confirmé que je me rendrai en Slovaquie, à Bratislava, à l’occasion du 20ème anniversaire de l’indépendance, à l’automne prochain. Ce sera l’occasion de signer le plan d’action qui consacre notre partenariat stratégique autour des coopérations universitaires, linguistiques, de formation et également de développement économique.

Après deux déplacements du Premier ministre slovaque en France, il sera bien temps que le président de la République se rende en Slovaquie !"

lundi 12 août 2013

L'alliance objective Mitterrand-Le Pen : ce qu'il faut savoir

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 21-31 :

"Sur les conseils de Michel Charasse, François Mitterrand signe, le 22 juin, une réponse écrite à Jean-Marie Le Pen  : « Il est regrettable que le congrès d'un parti soit ignoré par Radio-Télévision. [...] Elle ne saurait méconnaître l'obligation de pluralisme qui lui incombe [...]. L'incident que vous signalez ne devrait donc plus se reproduire. Mais d'ores déjà, je demande à Monsieur le Ministre de la Communication d'appeler l'attention des responsables des sociétés Radio-Télévision sur le manquement dont vous m'avez saisi. » Au cours d'un point de presse organisé peu après Michel Collinot salue, au nom du Front national, la « courtoisie du chef de l'Etat » qui a bien voulu répondre à la missive de Jean-Marie Le Pen. Contrairement, précise-t-il, aux lettres restées sans réponse sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. La presse écrite se fera l'écho discret de cet échange épistolaire. La courtoisie présidentielle se double d'une grande efficacité. Dès le lendemain, mardi 29 juin l'invité du journal du soir de TF1 en direct sur le plateau est... Jean-Marie Le Pen !

Entre la lettre de François Mitterrand et cette interview télévisée, une semaine seulement s'est écoulée. L'Elysée n'a pas perdu de temps. Coup de téléphone à Georges Fillioud. Le ministre de la Communication est chargé de faire passer le message aux présidents de TF1, A2 et FR3, qu'il va bien réunir, comme il le fait régulièrement. L'intervention du chef de l'Etat est justifiée par un laconique  : « Il convient dans souci d'équité de ne pas oublier le Front national. » Chacun enregistre la consigne tout en expliquant l'absence d'invitation faite, jusqu'à ce jour, au leader du Front national par la faible représentativité du parti.

La première chaîne, alors publique, se montre la plus zélée. Son PDG, Jacques Boutet, répercute l'injonction au directeur de la rédaction, Jean-Pierre Guérin. Annik Beauchamps et Alain Chaillou, présentateurs du journal de 23 heures, sont aussitôt convoqués. « Boutet s'est encore aplati, leur dit Guérin résigné, on n'a pas le choix. Il faut interviewer Le Pen. » D'abord interloqués, les deux journalistes répliquent  : « D'accord, mais je te préviens, on va se le payer ! » Annik Beauchamps se souvient de s'être fait imposer la présence du président du Front national : « C'était en fin d'après-midi, Alain Chaillou et moi-même, nous avons reçu l'ordre d'inviter, pour le journal de 23 heures, Jean-Marie Le Pen, et c'était un ordre suffisamment précis pour qu'on soit obligés d'y obéir. »

Avec le recul, Annik Beauchamps et Alain Chaillou expliquent pourquoi ils ont cédé : « Il faut reconnaître qu'à l'époque Le Pen ne faisait peur à personne, il était complètement marginal. Et puis on n'allait pas démissionner pour cela. » Seul à ne pas se souvenir des pressions politiques qui ont entouré cet épisode, Jacques Boutet. Un trou de mémoire que ses fonctions actuelles de président du Conseil supérieur de l'audiovisuel peuvent en partie expliquer.

Dans les couloirs de la Une, c'est la stupeur. Daniel Grand-Clément, rédacteur en chef de la chaîne, vient en effet de découvrir par l'AFP le contenu de la lettre de François Mitterrand. Il tend la dépêche au chef du service politique, Roger-Xavier Lanteri, et éclate  :

« On ne va tout de même pas donner la parole à ces cons-là !
- Mais non, temporise Lanteri, on est journalistes et on ne les invitera que si c'est justifié. »

Tous deux ne savent pas encore que Jean-Marie Le Pen est déjà prévu sur le plateau du dernier journal.

Coïncidence, le direct avec le dirigeant d'extrême droite a lieu le soir d'un mini-remaniement ministériel. Pierre Dreyfus et Nicole Questiaux quittent l'équipe Mauroy. Pierre Bérégovoy, alors secrétaire général de l'Elysée, fait son entrée. Jean-Pierre Chevènement coiffe désormais un vaste ministère de la Recherche et de l'Industrie. Placé de fait en opposant privilégié, Jean-Marie Le Pen commente ce changement à chaud devant les caméras  : « François Mitterrand est un grand manoeuvrier. Avec ce remaniement, il vire large. Cela démontre que le président veut prendre la barre en main dans la tempête qui s'annonce. »

Retour à l'actualité. Le journal roule sur quelques sujets l'étranger, le Liban, puis réapparaît le chef d'extrême droite, introduit par cette question sans détour  :

« Le président est un homme que vous connaissez bien, monsieur Le Pen, puisque vous lui écrivez. Alors, il paraît que vous êtes mécontent de la télévision, qui est pourtant indépendante  ?
- Il n'y a pas de télévision libre en France. Mais plutôt qu'à 23 heures je voudrais parler aux Français soit à midi, soit à 20 heures. Bref, pas quand ils dorment. En tout cas, je vois que cette lettre porte ses fruits. François Mitterrand réussit à se faire obéir. J'espère seulement que je serai réinvité en septembre pour notre grande fête des Bleu-Blanc-Rouge.
- La prochaine fois, monsieur Le Pen, passez-nous un petit coup de fil, ça ira plus vite, lui conseille Alain Chaillou avec ironie.
- Mais c'est ce que je fais et ça ne marche jamais [...]. »

Opération réussie pour Le Pen. En quelques minutes d'interview, il a su évoquer sa « rareté » dans les médias et les démarches nécessaires pour s'y faire inviter. Avec sa faconde et son style rentre-dedans, le président du Front national a surpris. Mieux, il est devenu pour de nombreux journalistes un « bon client ». Roger-Xavier Lanteri, présent sur le plateau, ne s'en cache pas  : « Il a vraiment été très bon, c'était du spectacle. » Un nouveau réflexe apparaît. Sous l'impulsion du pouvoir politique, Jean-Marie Le Pen fait son entrée dans la sphère médiatique. Par la petite porte certes, mais le pas est désormais franchi. Bel exploit pour un homme qui règne sur 1500 militants tout au plus, dont 2 permanents, Michel Collinot et sa femme.

A la radio comme à la télévision, les apparitions du Front national se multiplient. Journal de 13 heures sur TF1 le 7 septembre, journaux de 20 heures sur TF1 et A2 le 19 septembre à l'occasion de la fête des BBR, de nouveau sur la Une le 30 octobre et, enfin, le lendemain, la Deux livre un extrait brut d'un discours de Jean-Marie Le Pen sur la « lutte antimarxiste ».

Autre rendez-vous aussi couru qu'inespéré  : le célèbre « Tribunal des flagrants délires », animé par Claude Villers sur France-Inter. « C'est la première fois que le service public m'offre la possibilité de m'exprimer pendant plus d'une heure », reconnaît d'ailleurs à l'antenne le dirigeant du Front national. Emission mémorable entre toutes. Violent réquisitoire du procureur Desproges, plaidoirie caustique de l'avocat « le plus bas d'Inter », Luis Régo  : l'invité est malmené, on rit de lui, on rit avec lui. Mais, c'est là l'important, Le Pen n'effraie pas.

La série continue au moment des élections municipales de mars 1983. Par deux fois en six semaines, Yves Mourousi convie Jean-Marie Le Pen dans son journal de la mi journée. « Il y a incontestablement un mouvement boule de neige dans une telle succession d'interviews, constate le politologue Roland Cayrol. En résulte un effet structurant dans l'opinion en termes d'image et d'impact électoral. »

Mécontentement social, crispation politique à droite et premières désillusions à gauche feront le reste. Verdict des urnes pour le Front national : 11,3 % des voix en faveur de la liste Le Pen dans le XXe arrondissement de Paris, 9,6 % à Roubaix et 5,9 % à Marseille.

A l'autre bout de l'échiquier politique, la Ligue communiste révolutionnaire d'Alain Krivine et Lutte ouvrière d'Arlette Laguiller n'auront pas la divine surprise d'être propulsés sous les projecteurs au nom du « pluralisme des opinions » . Au fil des ans et de la montée en puissance du Front national, François Mitterrand a vu enfler une vague de suspicion sur sa responsabilité. A ceux qui l'accusent d'avoir mis le feu aux poudres lepénistes, le président répond avec la dernière énergie : « Vous me faites un procès politique ! » A l'occasion, il contre-attaque : « Ma vie et mes actes démentent ce soupçon. La calomnie dévoile un terrible désarroi chez ceux qui s'y adonnent. Quand ils en arrivent là, c'est qu'ils sont perdus, qu'ils le savent et qu'ils perdent la tête. Les mots pour eux n'ont plus de sens. Il ne leur reste plus que l'injure. Plus tard, dès qu'on aura le temps, on prendra pitié d'eux. »

Pourtant, l'hôte de l'Elysée ne réfute ni ses promesses écrites à Jean-Marie Le Pen ni les démarches qui les ont suivies  : « J'ai bien dit aux postes de télévision de le faire venir », reconnaît le président de la République. Et d'argumenter comme en 1982 sur son devoir « de rassembler tous les Français et de veiller au pluralisme ».

Longtemps ignorée, puis objet d'une tentative d'exploitation politique de la part du RPR en 1984, à l'occasion des élections européennes, la lettre de juin 1982 refait surface huit ans plus tard, sur l'initiative de l'organisation d'extrême gauche Reflex. 10 000 tracts sont lâchés dans les rues de Paris le 14 mai 1990, lors de la manifestation nationale de l'après-Carpentras, à laquelle se joint... François Mitterrand !

Quelques semaines plus tard, Philippe Alexandre s'attire les foudres de l'Elysée en évoquant la missive dans sa chronique matinale. Contestant d'abord l'existence même du document, l'Elysée exige un rectificatif sur l'antenne, puis se ravise devant l'évidence. Echange nourri de coups de fil avec le « château », et l'incident est clos.

Lorsqu'on lui demande aujourd'hui s'il a le sentiment de devoir au président de la République ses premières grandes apparitions télévisées d'avant son décollage électoral, Jean-Marie Le Pen répond sans hésiter : « Oui, on peut le dire. »

Au-delà des polémiques, le résultat est là. Défiant toute logique, l'ascension médiatique de Jean-Marie Le Pen a précédé son expansion électorale. La reconnaissance avant la légitimité. Une reconnaissance qui, à la lumière de faits précis, datés, prend racine dans une stratégie politique, celle du président. Celle que Pierre Bérégovoy, encore secrétaire général de l'Elysée en juin 1982, avouera plus tard à Franz-Olivier Giesbert  : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes. » Une confidence que les proches du président reprennent. Maurice Faure, l'ancien ministre de la IVe et de la Ve République, figure du Sud-Ouest radical, complice du président, confie : « Mitterrand est un fameux connaisseur des rouages de la politique, hein! Les autres ont bien fait ça avec les communistes. Alors, pour le Front national, c'est de bonne guerre... » Paul Quilès, ancien ministre, directeur de la campagne de 1981, doit toute sa carrière à François Mitterrand. Homme à tout faire qui a gravi les échelons de la confiance en un éclair, il entonne lui aussi ce refrain : « Mes réflexions avec lui ont été nombreuses sur le sujet. Elles étaient plus stratégiques que politiques. Mitterrand est assez tacticien pour savoir qu'il faut diviser l'adversaire. »

Bastien Leccia est un mitterrandiste fidèle. II a suivi son ami depuis 1946 dans chacune de ses formations politiques (UDSR, Convention des institutions républicaines, FGDS, PS). Chaque 10 mai, il est convié à l'Elysée pour célébrer avec les « anciens » la victoire de 1981. Lui aussi justifie cette pratique : « Sans Le Pen, la gauche ne serait pas restée au pouvoir pendant dix ans. Mitterrand est un fin tacticien, c'est un champion. C'est une règle, vous savez, diviser l'adversaire. Si vous êtes de gauche, vous ne pouvez qu'être d'accord. » Jean-Marie Le Pen lui-même, s'il ne veut pas accréditer l'idée qu'il doit son ascension à quiconque, reconnaît que François Mitterrand a joué la carte FN et admet ne pas avoir eu à se plaindre de l'Elysée : « On ne peut pas dire que Mitterrand ait été pour nous un président persécuteur. II y a des gens autour de lui et au PS qui s'effraient en me voyant. D'autres disent "On ne va pas le louper, celui-là", et, au lendemain du 10 mai 1981, j'ai eu droit à une vérification fiscale ! »

François Mitterrand a du phénomène Le Pen une vision bien particulière. Le président de la République ne perçoit pas le leader du Front national comme un véritable danger, mais simplement comme un instrument tactique. Lorsque, au coeur de l'hiver 1984, le porte-parole du gouvernement vient à s'inquiéter de la médiatisation croissante de Jean-Marie Le Pen et demande au chef de l'Etat de freiner cette dérive, il s'entend répondre : « Ne vous en faites pas, Le Pen, je le connais, c'est rien, c'est un notable! » En privé, François Mitterrand s'emploie à banaliser le FN : « C'est une force comme les autres. Il ne faut pas avoir peur du Front national », s'est vu un jour rétorquer un Claude Cheysson inquiet. A l'historien Benjamin Stora, qui exposait ses craintes de voir durer le phénomène Le Pen, le président a répondu sèchement : « L'extrême droite, c'est la droite. »

La stratégie du « coup de pouce » n'est pas niée par l'extrême droite. Alexis Arette-Landresse, conseiller régional d'Aquitaine, démissionnaire du Front national en 1993, resté proche de son président, explique : « Le Pen a considéré que ce serait un mur sur lequel il pourrait rebondir. En fait, il y a eu une instrumentalisation mutuelle. Jean-Marie l'a reconnu. Je lui en ai parlé un jour en tête à tête. Ça ne l'a jamais trompé. Il m'a répondu, un peu à la manière de Mitterrand d'ailleurs  : "C'est l'Histoire qui voulait ça". »

La proportionnelle intégrale, instaurée pour les élections législatives de 1986, offre au Front national un groupe parlementaire et l'installe dans la durée. Pour Pascal Perrineau, le changement de mode de scrutin s'inscrit dans la stratégie du président.

« Avec ces élections, on voit bien la gestion du phénomène Le Pen. On attend 1985, après les cantonales, pour donner un débouché politique au Front. C'est, à ce moment-là, l'utilisation du scrutin proportionnel.
- Cela faisait partie des 110 propositions du candidat Mitterrand en 1981...
- Oui, mais pourquoi attend-il 1985 pour le mettre en oeuvre ? Et pourquoi cet intégrisme dans le choix d'une proportionnelle intégrale ? »

A la même époque, la stratégie présidentielle poursuit un deuxième objectif, complémentaire du premier : après s'être employé à diviser la droite, il s'agit de ressouder un électorat de gauche en déshérence, en favorisant l'émergence d'un pôle antiraciste. L'opération SOS-Racisme commence. Son symbole, la petite main frappée du slogan : « Touche pas à mon pote ! »

« Tout est parti du petit groupe Filoche, tenu par Julien Dray, Didier François, alias "Rocky", et Harlem Désir, explique Benjamin Stora. Ils avaient été très marqués par la Marche des Beurs et se disaient qu'il fallait faire quelque chose. Tous décident d'en parler à leur camarade Jean-Loup Salzmann, dont le père est en poste à l'Elysée. Salzmann en parle au président, qui passe le bébé à Bianco. Et l'affaire est lancée. »

Désormais, tout est piloté de l'Elysée. Jean-Louis Bianco, alors secrétaire général de la présidence de la République, témoigne sans retenue :

« Mon premier contact, c'est Jean-Loup Salzmann. Il m'a dit : "J'ai des amis qui voudraient lancer un mouvement et j'ai même un type pour le diriger, il s'appelle Harlem Désir... Je te jure, c'est son vrai nom!" Je rencontre donc pour la première fois Julien Dray, Rocky, Harlem Désir. On les met en contact avec Pilhan pour la communication. On consulte aussi Marti.
- Pourquoi faire appel à des hommes de marketing ?
- Parce que c'est la plongée dans les sondages. C'est 83-84, les années noires pour le PS. Mitterrand voit à ce moment-là plein de gens, il commence à les écouter et il donne son feu vert... Pilhan les guide, leur dit : "C'est bon, c'est pas bon!" Sauf pour l'emblème, la petite main, ça, c'est Rocky. Vous savez, tous les gens qui sont sortis de ces années-là sont des créations de François Mitterrand : Elisabeth Guigou, même "Juju" et Harlem, bien sûr...
- Et votre rôle concret dans le lancement de SOS ?
- Moi, j'essaie de les aider à trouver des financements des ministères. »

Le ministère de la Culture répond à l'appel avec empressement. Ministre des « fêtes » et des « coups » tous azimuts, Jack Lang ne peut pas manquer une si belle occasion. Tout l'art consiste alors à récupérer le phénomène en se présentant comme l'un de ses inspirateurs : « J'ai participé à la Marche des Beurs en 1983. Plus tard, je réfléchissais à organiser moi-même ou à faire organiser un grand rassemblement. Je les ai vus, je leur ai donné un coup de main. Mais l'idée de la Concorde, c'était moi. J'ai bien versé de l'argent, c'était proprio motu et pas sur ordre. D'ailleurs, au début, je n'ai pas compris quels étaient les fils qui allaient de ce groupe à l'Elysée. »

A ce financement public s'ajoute la manne des fonds dispensés par des industriels proches de François Mitterrand, comme Jean Riboud, PDG de Schlumberger, les frères Seydoux, des Chargeurs réunis, et Pierre Bergé, PDG de la société Yves Saint Laurent.

Le cofondateur de SOS-Racisme, Julien Dray, devenu député socialiste de l'Essonne, conteste tout « calcul machiavélique » de l'Elysée à l'époque et affirme même qu'en 1983-1984 « le PS voit SOS comme une divine surprise car il ne sait pas répondre au FN ».

Quel usage politique François Mitterrand peut-il faire de l'instrument SOS-Racisme ? Pascal Perrineau livre l'analyse suivante : « On se redonne du contenu avec SOS-Racisme. Il y a la solution cynique qui consiste à utiliser le Front national pour diviser la droite et en même temps cela permet de ressaisir les socialistes et les déçus du socialisme en leur redonnant une identité et des valeurs. On se retrouve grâce à un diable xénophobe. François Mitterrand, pour sa part, a toujours privilégié une lecture cynique du Front national. » "

lundi 5 août 2013

Ce que cachent les indignations répétées et scénarisées des partis de gauche : le FN n'a jamais combattu concrètement l'immigration

Romain Rosso, "François Duprat, l'homme qui inventa le Front National", Lexpress.fr, 8 mars 2012 :

"Duprat est ainsi "l'homme qui inventa le Front national". Dans une nébuleuse dominée par ses démons groupusculaires, le leader des Groupes nationalistes révolutionnaires est l'un des rares à élaborer une pensée stratégique et unitaire. Son apport au changement doctrinal du FN, dont il est membre du bureau politique et responsable de la propagande, est fondamental : c'est lui qui convainc la direction d'adopter un discours anti-immigrés, à partir de 1977, alors que le parti [fondé en 1972] est originellement positionné sur l'anticommunisme. A l'époque, Jean-Marie Le Pen ne pensait pas que ce thème fut porteur..."

Aziz Zemouri, "Le Pen défend Mohamed", Le Nouvel Observateur, 10 décembre 1992 :

"D'un geste ample, elle fait remonter les manches de sa robe noire. Commise d'office à la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris la jeune avocate doit défendre, ce vendredi 4 décembre, des immigrés clandestins, quelques beurs et des blacks. Une rumeur enfle soudain dans la salle. L'avocate s'appelle Marine Le Pen. Vous avez bien lu : la propre fille de Jean-Marie. « J'aurais tout vécu avant de mourir », ironise l'un de ses clients, Mohamed, un Marocain qui vivait en France depuis l'âge de 3 ans, qui a été interdit de séjour pendant cinq ans. Il est revenu clandestinement. « Monsieur le Président, plaide Me Le Pen, Mohamed n'a jamais pu s'intégrer dans son pays de coeur, il vagabondait, il n'a pas de famille là-bas. Et le Maroc n'est pas un exemple de démocratie. Son vrai pays, c'est la France, il l'aime. M. Le Président, ajoute-t-elle de sa voix gutturale, je vous demande d'être compréhensif. » L'expulsion est ajournée. Maître Le Pen donne sa carte de visite à son « client ». En décembre 1993, le tribunal statuera définitivement sur le sort de Mohamed. Grâce à la fille de Jean-Marie Le Pen [adhérente du FN depuis 1986], la France ne comptera pas un immigré de moins."

Erwan Seznec, Syndicats, grands discours et petites combines, Paris, Hachette Littératures, 2006, p. 116-117 :

"Pendant la crise économique des années 1930, la CGT envoyait des émissaires en Italie pour demander aux travailleurs de ne surtout pas venir en France. En 1973, FO demandait officiellement l'arrêt total de l'immigration économique (la décision fut d'ailleurs prise par le Premier ministre Jacques Chirac l'année suivante). A l'époque, tout le monde pensait que la France courait à l'explosion sociale avec un million de chômeurs. Dans les années 1990, la CFDT des transports est monté au créneau contre le dumping social des pays de l'Est. Et toute l'année 2005, les syndicats se sont mobilisés massivement contre la directive Bolkenstein. Aucune xénophobie dans leur discours, d'accord, mais il s'agit tout de même d'empêcher l'entrée d'immigrés sur le territoire. Pas parce qu'ils sont étrangers mais parce qu'ils cassent les prix.

En 2001, Marseille a été le théâtre d'un étrange épisode de lutte sociale à front renversé. Des patrons maraîchers et fruiticulteurs du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône manifestaient violemment devant la préfecture pour obtenir davantage de contrats OMI. L'OMI, ou Office des migrations internationales, est l'organisme qui délivre des autorisations de travail aux saisonniers marocains, tunisiens, et polonais. Les vergers du Sud sont gros consommateurs de ces contrats OMI, depuis que les Espagnols et les Portugais sont devenus trop riches pour venir faire la saison en France. Il y aurait bien les étudiants et les chômeurs (14 % de la population active dans les Bouches-du-Rhône), mais ils boudent ce travail réputé ingrat et payé au lance-pierre. CGT en tête, les syndicats locaux étaient franchement hostiles à ce que la préfecture ouvre en grand le robinet de l'immigration saisonnière. Une fois encore, ce n'était pas par xénophobie. Ils demandaient une amélioration des conditions de travail et de logement des saisonniers. Par un étrange retournement de situation, le FN s'est alors mis à défendre le recours à l'immigration ! Le parti nationaliste réalise ses meilleurs scores nationaux en Paca. Jean-Marie Le Pen y tutoie la barre des 30 % à chaque suffrage, avec des pointes à 34 % dans le Vaucluse. Il fait probablement encore mieux dans le sous-groupe des petits patrons maraîchers et fruiticulteurs, marqués à droite. Impossible donc de les prendre à rebrousse-poil sur la question des contrats OMI. A l'époque journaliste en poste à Marseille, j'ai eu le privilège d'entendre Bruno Gollnisch, numéro 2 du FN en charge des questions économiques, me dire qu'il ne fallait « pas être dogmatique sur les questions d'immigration ». Et ce, pendant que la CGT faisait pression sur les pouvoirs publics pour qu'il n'y ait pas trop de contrats OMI !"

François Mitterrand et Ernst Jünger

François Mitterrand, hommage à l'occasion du centenaire d'Ernst Jünger, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 29 mars 1995 :

"Voici un homme libre.

Mêlé, jusqu'à risquer sa vie, aux fureurs du siècle, il se tient à l'écart de ses passions. Personne ne peut s'approprier son regard ni son nom, hormis peut-être ce papillon pakistanais qu'on appelle aujourd'hui Trachydora juengeri, et qui fait sa fierté. Car ce rebelle fait la chasse aux cicindèles ; ce soldat écrit des romans. Ce philosophe a un appétit de vie que le temps n'a pas su lasser. Peu d'œuvres sont plus diverses, peu d'esprits plus mobiles. Héritière de Gœthe, d'Hölderlin, de Nietzsche, mais aussi de Stendhal, la pensée de Jünger conjugue la richesse des Lumières et celle du romantisme, la rigueur de l'une et la générosité de l'autre.

La pensée de Jünger se défie des modes et s'attire les querelles. Les amateurs de systèmes n'y trouvent point l'asile où puisse se glisser leur nostalgie.

La vérité s'y cherche un équilibre au beau milieu des forces antagonistes. Entre attirance et résistance, respect du réel et refus des fatalités, Jünger dessine l'espace de la liberté humaine et de ses vrais combats.

Comme sa réflexion est issue du plaisir qu'il prend à l'existence, elle affronte les contradictions entre esprit et matière, nature et histoire, rêve et rationalité.

De même sa notion du progrès, qui repousse les prophéties de Hegel et de Marx tout comme le pessimisme de Spengler. Personne n'a mieux que lui conçu l'avènement de l'univers technique, ses bienfaits et ses catastrophes. Quand bien même il tient la marche triomphale de la science et du nombre pour inéluctable, il n'en lutte pas moins contre la démesure de leur progression.

De même ses pensées sur les religions. Bien qu'agnostique, il a le sens du sacré ; entomologiste, il est familier de l'irrationnel et proclame sa foi en une survie de l'esprit.

De même enfin sa passion pour le temps (le « mur du temps », comme il dit volontiers). Il collectionne les sabliers et leur consacre un essai. Là aussi partagé entre l'abandon et le refus, Jünger ne se dérobe pas à l'énigme, parvient à la sagesse.

De tout cela, nous avons parlé lors de rencontres bien trop brèves. L'homme qui se tenait en face de moi étonnait par son maintien. C'est celui du Romain, fier et simple, inébranlable.

Je le salue et lui présente mes meilleurs vœux pour un centième anniversaire dans la paix. Mais je le sais : la paix et lui s'appartiennent l'un l'autre depuis longtemps."

Ernst Jünger, appel intitulé "Schliesst Euch zusammen !", 3 juin 1926 :


"Un jour l'Allemand se réalisera d'un coup, ce qui ne supporte aucun compromis, aucun vote et aucune réduction. Oui, nous voulons l'Allemand et le voulons puissamment ! L'image de l'Etat futur s'est éclairci dans ces années. Ses fondements seront au nombre de quatre. Il sera national. Il sera social. Il sera armé. Il sera organisé de manière autoritaire."

Ernst Jünger, "Reinheit der Mittel", Die Kommenden, 27 décembre 1929 :


"Nous souhaitons du fond de notre coeur la victoire du national-socialisme, nous connaissons le meilleur de ses forces, l'enthousiasme qui le porte, nous connaissons le sublime des sacrifices qui lui sont consentis au-delà de toute forme de doute. Mais nous savons aussi, qu'il ne pourra se frayer un chemin en combattant... que s'il renonce à tout apport résiduaire issu d'un passé révolu."

Ernst Jünger, "Über Nationalismus und Judenfrage", Süddeutsche Monatshefte, 27 septembre 1930 :


"La reconnaissance et la réalisation de la configuration proprement allemande sépare d'elle-même la formation des Juifs aussi nettement et aussi visiblement que l'eau claire et calme rend l'huile visible sous la forme d'une couche spécifique. A l'instant où il sera visible en tant que pouvoir spécifique soumis à une loi particulière, il cesse d'être virulent aux Allemands et ainsi d'être dangereux. L'arme la plus efficace contre ce maître de tous les masques, réside dans le fait de le voir. (...)

Pourtant, dans l'exacte mesure où la volonté allemande gagne en profondeur et en organisation, la pure chimère de pouvoir être un Allemand en Allemagne deviendra pour le Juif de plus en plus inexécutable, et il se verra face à sa dernière alternative, à savoir être Juif en Allemagne ou ne pas être."

samedi 3 août 2013

François Mitterrand, Jean de Fabrègues et Gabriel Jeantet

Michel Bergès, Vichy contre Mounier. Les non-conformistes face aux années 40, Paris, Economica, 1997, p. 223-235 :

"René Vincent représentait pour [Paul] Marion une recrue politique et intellectuelle de choix. Cet ancien de l'Action française, de Réaction, de La Revue du Siècle, de Combat, puis de L'Insurgé, se rallia totalement à l'idéologie de la Révolution nationale, dont le non-conformisme allait devenir une composante importante. Prisonnier en 1940, libéré lui aussi, il avait travaillé au Secrétariat à la Jeunesse de Lamirand avant d'être nommé en juin 1941 au Cabinet du ministère de l'Information et de la Propagande. Il fit partie du Bureau de conception et d'études de ce dernier et prit le poste, à la mort de Jean Duffour, de directeur de la Censure, qu'il occupera jusqu'en août 1944 (à ce titre, il sera un des responsables de l'interdiction d'Esprit en août 1941). Il allait retrouver dans ses nouvelles fonctions son vieux camarade Fabrègues, véritable chef de file d'un réseau intellectuel constitué de plusieurs générations de non-conformistes autoritaires.

Ce dernier, après son passage à Jeune France, quittée fin 41, prit une certaine influence au Commissariat général aux Prisonniers de guerre rapatriés dirigé par Maurice Pinot de Périgord de Villechenon. Fabrègues créa, en collaboration avec Henri Guitton et Jacques de Montjoie, le Centre d'Action des Prisonniers (CAP), bureau d'études et de propositions pour le Commissariat. Lui-même ancien prisonnier, il poursuivait ainsi, après ses tentatives au niveau des politiques de la culture et de la jeunesse, son oeuvre de propagande en faveur de la Révolution nationale dans le monde prisonnier. Le responsable des Compagnons de France, de Tournemire, mit plusieurs fois à la disposition du CAP son siège central de Crépieu-La-Pape pour organiser ses sessions. Il fallait à la fois intensifier les contacts avec le monde des camps, pris en charge par les "cercles Pétain", et mettre au service du nouvel Etat l'élite des prisonniers rapatriés, en cultivant un esprit d'entraide et de solidarité généralisable en France même. Les prisonniers devaient être le fer de lance du nouvel Etat autoritaire, avec les anciens combattants de la Légion et l'élite de la jeunesse. Fabrègues devint ainsi un des partisans du communautarisme "prisonnier", théorisé par Jean Guitton (auteur de Fondements de la Communauté française).

Jean de Fabrègues fut un de ceux qui allaient initier à la politique vichyssoise un jeune "non conformiste" de droite de 26 ans, François Mitterrand. Selon ses souvenirs, enregistrés par Jean-Louis Loubet del Bayle en 1965, ce dernier, sans fournir d'articles, aurait distribué Combat avec ardeur dans le Quartier latin de 1937 à 1939, depuis les locaux des frères maristes du "104" de la rue de Vaugirard où il logeait (home accueillant les étudiants provinciaux). Plus tard, l'intéressé a nié, dans ses entretiens avec le journaliste Pierre Péan, son appartenance à ce courant du non-conformisme, ce que confirma a posteriori aussi son ami angoumoisin du 104, le non-conformiste droitier Claude Roy, rédacteur à Combat en 1937. Le Mitterrand de 1994 affirma même à Péan :

"Non, non, je n'ai eu aucune proximité avec Combat (...). Jean de Fabrègues était un furieux, capable de dire n'importe quoi. Très vite, son intolérance, sa méchanceté m'ont éloigné de lui".

La mémoire de François Mitterrand l'aurait-elle trahi ? A posteriori, devant trois journalistes, ce dernier dressa pourtant de l'ancien directeur de Combat un portrait assez sensiblement différent du précédent :

"C'était un type pas mal, un peu intégriste à la fin, mais sympathique. Nous avons été très proches, puis je me suis éloigné de lui et il est devenu amer. Il a même écrit des choses très dures, mais c'était un type bien".

Quoi qu'il en soit des années 1937-39, il ne fait pas de doute en revanche que Fabrègues fréquenta à Vichy cette jeune recrue très Révolution nationale.

François Mitterrand, né le 26 octobre 1916 à Jarnac en Charentes, avait connu une socialisation provinciale bourgeoise et catholique (il était jéciste conséquent avant sa montée à Paris en 1934). Sa mère avait été fascinée par le général Boulanger et par Paul Déroulède, et son père avait milité à la Fédération nationale catholique du général de Castelnau dans les années 20, avant d'être un des partisans du colonel de La Roque. Curieux de la politique, matière enseignée à Science Po et à la Faculté de Droit de Paris où il poursuivait ses études, le jeune Mitterrand se montra un étudiant d'extrême droite turbulent. Il participa à toutes les grandes agitations du Quartier latin orchestrées par l'Action française de 1934 à 1936. Malgré une amitié avec des jeunes royalistes comme Roy, de Bénouville, Claude Jeantet et Gabriel Jeantet, il jeta pendant quelques temps son dévolu, avant la dissolution des Ligues par le Front populaire, sur les Volontaires nationaux du colonel de La Roque (quarante ans après, il insistera sur le fait que ce dernier ne fut "ni fasciste, ni antisémite", mais plutôt "résistant et déporté" - comme si de La Roque n'avait point été pétainiste, nous y reviendrons). A partir de 1937, Mitterrand étala un non-conformisme sceptique par rapport à la politique partisane. Il eut alors beaucoup de discussions avec les angoumoisins du "104", Claude Roy, André Bettencourt et Pierre-Guillain de Bénouville, tout en cherchant comme eux sa voie dans la littérature et un certain romantisme adolescent.

Le jeune prisonnier de 1940, qui affirme s'être évadé à trois reprises (la troisième étant la bonne en décembre 1941), allait trouver une place au grand jour à Vichy en mai 1942. Des relations familiales lui permirent d'être embauché au Commissariat aux Prisonniers rapatriés après un bref passage dans les bureaux administratifs de la Légion. En relations étroites avec Jean de Fabrègues, François Mitterrand allait défendre la Révolution nationale dans le monde des prisonniers à partir du printemps 1942.

Dans son Stalag IX A, il avait pris des responsabilités dans le journal du camp, L'Ephémère. Un message de Michel Cailliau, un de ses adversaires résistants ultérieurs, daté du 8 décembre 1943, affirme qu'il y avait été l'animateur d'un "Cercle Pétain". Mitterrand s'en défend fermement dans ses Mémoires interrompues. Sa tâche au Commissariat, de mai 1942 a janvier 1943 (date de sa démission), fut essentiellement de propagande et touchait la zone non occupée : revue de presse pour les cadres du Commissariat, censure des articles sur les rapatriés, création d'un bulletin de liaison, rédaction et envois d'articles sur le monde prisonnier dans les revues officielles et dans la presse, émissions à la Radio nationale, communiqués. A cela s'ajoutèrent des missions de contrôle dans la zone sud, la mise en place d'un centre d'entraide des prisonniers dans l'Allier, accueillant rapatriés et évadés, la vice-présidence des comités d'entraide, la participation au service national des étudiants rattaché au Secrétariat de la jeunesse...

Ces fonctions de tâcheron d'un organisme majeur de la Révolution nationale, au coeur de la centrale idéologique de Vichy, impliquaient, à cette date, une adhésion sans faille à la doctrine du régime. On exigeait un engagement, à fins de rabâchage propagandiste. Il était impossible, à un tel poste de confiance, de ne pas être imprégné. De ne pas adhérer. De ne pas participer. De ne pas donner des gages. De ne pas y croire. Il fallait parler, écrire, convaincre. L'ex-prisonnier Mitterrand fut choisi en tant que non-conformiste droitier, pétainiste, au sens de révolutionnaire national. Il serait euphémisant de présenter a posteriori son activité pléthorique, ou comme une tâche bureaucratique obscure, anonyme, ou comme du nationalisme convenable, bon teint, couvert par des patriotes qui devaient être, à cette date, "en cheville avec Londres", dans un quelconque service secret de bon alibi. Le pétainisme exigé au Commissariat aux prisonniers ne peut être réduit à du maréchalisme sentimental.

Dans son centre d'entraide, Mitterrand s'efforça, dès 1942, suivant les consignes officieuses de son administration, de placer les rapatriés dans les centres locaux et d'en faire passer un certain nombre en zone sud, en leur attribuant au besoin de faux papiers, dont beaucoup étaient rédigés dans le bureau et sous les yeux de Jean de Fabrègues. Cette action clandestine se fit en relation avec notamment Jean-Albert Roussel, Joseph Folliet, Etienne Gagnaire, Antoine Mauduit, Jacques de Montjoie, et Jean de Fabrègues. Actes antiallernands de sabotage, autour de Mauduit qui construisit avec ses amis activistes un mouvement (La Chaîne), à la base d'actions résistantes ultérieures en 1943 ).

Dans son témoignage à Jean-Louis Loubet del Bayle (citons-le en rappelant l'adage testis unus, testis nullius), Jean de Fabrègues se souvint que le jeune non-conformiste Mitterrand du début 42 était fasciné par la première "Phalange" du national-syndicaliste espagnol Jose Antonio Primo de Rivera (comme son ami Claude Roy qui avait signé un article sur ce thème dans L'Insurgé). Le directeur de Combat (au dessus de toute malveillance, puisqu'il citera, comme on le verra plus loin, le résistant Mitterrand comme caution morale après la guerre pour répondre aux attaques d'Emmanuel Mounier dans Esprit au sujet de son attitude sous l'occupation) ajoutait sur ce point :

"Il a été lié à ce milieu (non-conformiste de droite). C'était son atmosphère pendant la guerre. Le premier discours que je lui ai fait faire pour saluer les prisonniers qui rentraient de captivité, a été un discours à l'éloge de Jose Antonio Primo de Rivera. Je me revois encore très ennuyé parce que c'était en principe une espèce d'activité neutre (ce retour des prisonniers était surtout composé d'ouvriers de la banlieue parisienne). Après ce discours, je lui ai dit : "Je suis à peu près d'accord sur ce que vous dites, bien sûr, mais là, attention, nous n'exprimons plus notre pensée à nous, nous expliquons à ces garçons qui arrivent et qui sont partis en 39-40, à l'époque de la démocratie, dans quel horizon ils rentrent. Leur donner un coup de poing comme ça... Voilà ce qu'était l'état d'esprit de Mitterrand à son retour de captivité".

Dans un entretien journalistique du 7 juin 1994, Pierre Guillain de Bénouville confirmera en ces termes euphémiques l'attrait de Primo de Rivera sur les jeunes non-conformistes du 104 de la Rue de Vaugirard :

"Quelle intelligence, quel homme ! Vous touchez à l'une de nos références intellectuelles et morales les plus sûres. Pour nous, ce n'était en rien le théoricien de la dictature comme on a voulu le caricaturer après. Non, il prônait une doctrine de respect du droit et avec quelle dialectique ! Ce qui nous a toujours le plus fascinés dans ses écrits, c'était sa noblesse. Nous avons détesté la manière dont on a mis fin à sa vie. C'est comme pour le fascisme de Mussolini, il pouvait représenter un vrai souffle, un vrai espoir, avant bien sûr que les Allemands ne le prennent en main".

Le témoignage et la référence sont symptomatiques, du fait de la dimension chrétienne et fascisante du fondateur de la Phalange, mais aussi en dépit des autres facettes que l'historiographie du personnage a pu révéler. Primo de Rivera était en effet un agent régulièrement appointé (50 000 lires mensuelles) par les services secrets de l'Ambassade italienne de Paris du Commandatore Landini. Signalons encore qu'après un cortège de onze jours à dos d'hommes portant d'Alicante à Madrid la dépouille du fondateur de la Phalange exécuté par les républicains, lors de l'enterrement, le 20 novembre 1939, Hitler fit s'incliner sur le cercueil des étendards à croix gammée arborés par des SS, suivis par les fanions fascistes de toute l'Europe. Le Caudillo, lui, promit solennellement de venger sa mort. Pétain, ambassadeur de France à Madrid, salua militairement la dépouille, avant d'annoncer au fils de Primo de Rivera, au cours d'un dîner, que la France connaîtrait elle aussi une Révolution nationale au printemps 1940...

En tout cas, contrairement aux dénégations embarrassées, citées plus haut, du Mitterrand de 1994 mettant en doute ou estompant toute rencontre, amitié et connivence avec Fabrègues, les deux hommes travaillèrent ensemble. Et l'on peut penser que le second fut un temps le mentor politique du premier, fréquenté assidûment lors de ses nombreux voyages lyonnais. Tous deux assistèrent à des réunions publiques, notamment le 8 septembre 1942 à Lyon, salle Béal, devant les Chantiers de Jeunesse, où Mitterrand prit la parole avec Fabrègues, Montjoie, et Gagnaire. Le 26 janvier 1943, douze jours après sa démission en raison du limogeage par Laval de Marcel Pinot, le patron du Commissariat, François Mitterrand précisait de Lyon, dans une lettre à une relation :

"Je vous écris de la salle de rédaction de l'hebdomadaire Demain, chez mon ami Jean de Fabrègues".

Convergence donc d'un des leaders non-conformistes de droite et d'un jeune militant pétainiste qui avaient aussi partagé l'expérience éprouvante et élitiste des camps.

Mitterrand épousait en effet les points de vue des anciens rédacteurs de Combat courant 1942. L'enquête de Pierre Péan révèle crûment sa perception de la Révolution nationale. Par exemple, dans une lettre du 13 mars 1942, il écrit :

"Il n'y a pas de révolutionnaires nationaux. Ce sont en général des hommes butés qui sont, au fond, de ce bord par facilité. C'est un succès de la droite d'antan, et non la prise du pouvoir par des gens décidés à commander les événements et jouant leur vie. Nous sommes au temps du politique dont parle Péguy. Le Maréchal est presque seul et ceux qui croient en ses idées sont loin de lui".

Quant à lui, il admire Pétain mais considère qu'une partie de l'entourage n'est pas à la hauteur. Il regrette (lettre du 26 mars 1942) "le manque de fanatisme et de compétence" de la plupart, conduisant "fatalement à un demi-échec". Il déplore aussi que la Révolution nationale ne soit que l'union de "deux mots vidés de sens" (lettre du 13 mars 1942). Dans une lettre du 22 avril 1942, il expose ainsi sa vision de l'engagement pour la Révolution nationale :

"Pour moi, je ne crois qu'à ceci : la réunion d'hommes unis par la même foi. C'est l'erreur de la Légion que d'avoir reçu des masses dont le seul lien était de hasard : le fait d'avoir combattu ne créé pas une solidarité. Je comprends davantage les SOL, (Services d'Ordre légionnaires) soigneusement choisis et qu'un serment fondé sur les mêmes convictions du coeur lie. Il faudrait qu'en France on puisse organiser des milices qui nous permettraient d'attendre la fin de la lutte germano-russe sans crainte de ses conséquences (que l'Allemagne ou la Russie l'emporte, si nous sommes forts de volonté, on nous ménagera). C'est pourquoi je ne participe pas à cette inquiétude née du changement de gouvernement. Laval est sûrement décidé à nous tirer d'affaire. Sa méthode nous paraît mauvaise ? Savons-nous vraiment ce qu'elle est ? Si elle nous permet de durer, elle sera bonne".

Au même moment on trouve de tels propos presque mot à mot sous la plume des non-conformistes du groupe Fabrègues dans la revue Idées. Mitterrand rejoint là par exemple les analyses d'Armand Petitjean que l'on retrouvera dans l'étude détaillée d'Idées. Sa lettre nous permet aussi de comprendre pourquoi les non-conformistes droitiers acceptèrent de servir Laval dans les premiers mois de son gouvernement.

Qui Mitterrand fréquenta-t-il du camp pétainiste (au sens strict) et du réseau non-conformiste de Vichy ? Ne parlons pas de l'entrevue brève avec Pétain, en délégation du Commissariat aux Prisonniers, le 15 octobre 1942. Pierre Péan cite les amis du "104", Claude Roy, Jacques Bénet, rencontrés à Paris et à Vichy à plusieurs reprises, qui écrira dans Idées. Les auteurs de La main droite de Dieu ajoutent André Bettencourt, chroniqueur ultra de La Terre française, prêt à "dénoncer les vrais coupables", à transformer les jeunes, dans chaque village de France en "police de la Révolution nationale". Mitterrand côtoya encore Paul Creyssel, directeur de la Propagande de Paul Marion, Simon Arbellot de Vacquau, chef du service de la Presse française, Jean Delage (ancien mentor de L'Echo de Paris et attaché auprès de La Porthe du Theil aux Chantiers de Jeunesse), François Valentin, chef démissionnaire de la Légion... Le message précité de Michel Cailliau (fondé sur des données réputationnelles) le présente comme un "membre dynamique de la légion", mais aussi (ce qui nous intéresse ici), comme appartenant au "petit groupe des amis intimes d'Armand Petitjean, très Action française". Fit encore parti du cercle de ses proches un ami étudiant du XVIe arrondissement, d'Action française puis cagoulard, Gabriel Jeantet, grand maître de la propagande maréchaliste à Vichy en 1942 et fondateur d'une maison de publications ("Les éditions de l'Etat nouveau").

Toutes ces relations facilitèrent le travail du propagandiste du Commissariat aux réfugiés, dont on attendait qu'il illustre à la radio et dans les revues du pouvoir l'idéologie "prisonnier". François Mitterrand fut ainsi amené à publier un article intitulé "Pèlerinage en Thüringe", dans le numéro 5 de France - Revue de l'Etat nouveau de décembre 1942, fondée par Adrien Bagarry et Gabriel Jeantet en juin 1942. Cette revue, frappée d'une francisque de couverture, fut un des autres refuges théoriques des non-conformistes financé par le Secrétariat de Paul Marion. Signèrent dans le même numéro, Pétain, qui adressa un ordre du jour aux armées, Paul Creyssel, directeur de la Propagande de Marion en février 1942 (avocat du colonel de la Rocque, ex-radical, député PSF de Saint-Etienne), auteur d'une diatribe anticommuniste ("Le Complot contre la France et contre la paix"), le docteur Alexis Carrel ("La science de l'homme"), Noël de Tissot (secrétaire général du Service d'Ordre Légionnaire, qui désignait les "ennemis" de la Révolution nationale), P. Armbruster, Georges Bourguet ("Le Maréchal nous a dit"), Robert O. Labadie, L. de Gérin-Ricard (directeur de service à la Propagande, qui manifestait son antisémitisme dans un texte sur "La condition des juifs à Rome sous la Papauté"), Sébastien Bijon ("La Charte : Révolution constructive")... Jean de Fabrègues, lui, avait donné deux articles dans les premiers numéros de cette revue sur "Les problèmes de l'Autorité", en janvier-février 1942.

Dans "Pèlerinage en Thüringe" (titre ironique) le jeune non-conformiste, comme le feront les éditorialistes d'Idées, s'interroge sur les causes de cette décadence qui l'a amené, "en wagons à bestiaux", lui et ses camarades prisonniers, dans le coeur verdoyant de l'Allemagne. N'était-ce pas le berceau d'une partie majeure de la culture européenne, près de Gotha, d'Eisenach (la ville de naissance de Bach, où Lüther traduisit au château de la Wartburg la Bible en allemand), d'Erfurt, de Weimar (la ville de Goethe) ? Il note la soumission de ses camarades d'infortune, assimilés à "un troupeau", obnubilés par le manque de commodités et de tabac perturbant leurs petites habitudes. Les fils de 89, de la Science, de la Machine, de cette société du Versailles de 1919, nourris des idées républicaines, prétentieux mais aveugles sur leur anachronisme, révélaient ainsi leur retard. Cela au beau milieu d'une Allemagne si différente de "la France judéo-chrétienne", parce que "délivrée de Rome et de Jérusalem". Et Mitterrand de dénigrer l'héritage de la Révolution de 89, constitué d'illusions et de gloires artificielles. Ce passé de duplicité avait pour conséquence de décharger ainsi de toute imputation, de toute culpabilité, la génération de 40, celle de la déchéance, des prisonniers vaincus et dérisoires. L'auteur exprime ainsi sa colère intériorisée contre les mensonges de la société républicaine, dénoncée à l'identique, nous allons le voir, dans Idées, par la famille non-conformiste droitière, de laquelle on ne peut le séparer début 1942 :

"J'en voulais à cette histoire triomphale et qui précédait imparablement cette marche lente d'une génération dans des wagons à bestiaux. Je discernais la logique des événements et me demandais s'il était juste que notre misère fût le paiement de gloires mal comprises, ou plus exactement s'il était juste que notre déchéance nous fût imputée parce que, si nous avions abandonné nos armes, tout le reste nous avait été antérieurement soustrait. Je songeais aux jugements qui condamneront notre débâcle : on incriminera le régime affaissé, les hommes nuls, les institutions vidées de substance et l'on aura raison. Condamnera-t-on les erreurs glorieuses ? Je voyais dans cette rencontre de la splendeur et de la misère française, au coeur de l'Allemagne, les deux boucles d'un même cycle et qui devaient fatalement se rejoindre".

Condamnation de la France d'avant 40, façon de se déresponsabiliser pour ces "héritiers de cent cinquante années d'erreurs" qui s'étaient succédés depuis 1789.

Ces propos, exposés dans une revue officielle de la Révolution nationale, manifestent à ce moment l'appartenance de François Mitterrand au camp pétainiste, impitoyable envers les responsables de la Troisième République jugés au procès de Riom, Léon Blum en tête. En pleine Allemagne, au lieu de s'en prendre à cette génération de 40 qui avait fui devant les soldats et les chars allemands, trahie par des chefs incompétents, le jeune non-conformiste accuse anonymement le régime républicain et les générations antérieures. Même, finalement, les vainqueurs de 1918, du Chemin des Dames, de la Bataille de la Marne, de Verdun. Plus de cinquante ans après, s'attachant à la stylistique, l'auteur, fier de ses accents littéraires, assumera le "côté ironique de ces lignes", sans s'inquiéter de leur publication :

"Ce texte, je ne le regrette pas du tout. Je l'ai fait tout à fait correctement, je l'ai travaillé. Chaque mot a été pesé".

S'interrogeant sur l'interprétation possible de la collaboration à la revue de Gabriel Jeantet, l'intéressé s'amendera cependant en reconnaissant quelque légèreté (bel exemple de dissociation cognitive) :

"J'avais le désir très fort d'écrire dans une revue. Jeantet éditait France, Revue de l'Etat nouveau. Je ne me suis pas posé de questions sur les idées véhiculées par cette revue ni sur les gens qui y signaient. Il y avait en tout cas des gens qui sont devenus connus. Je ne voyais pas de crime dans le fait de signer des articles dans cette revue. J'aurais peut-être dû faire attention".

Autre gage idéologique : Mitterrand rendit compte le 8 avril 1943 dans Le Figaro du livre d'un ami de captivité, Roger Gaillard, préfacé par Paul Marion en personne (Mes évasions). Il livra divers articles littéraires à la revue des Chantiers de Jeunesse, encouragé par son ami Jean Delage, responsable de la propagande des Chantiers auprès de La Porte du Theil. Il publia par ailleurs en avril 1943, six pages dans le numéro 23 de Métier de chef, la revue théorique des Compagnons de France (mouvement à cette date aux mains d'éléments fascisants), toute empreinte de "l'esprit révolutionnaire" hostile aux "déterminismes" et aux "abstractions". Dans ce numéro, un nommé Martel posait des "jalons pour une révolution", sûr de son élitisme et de son "communautarisme", citant explicitement l'ouvrage non-conformiste La Révolution nécessaire de Robert Aron et Arnaud Dandieu. Suivaient une étude sur l'évolution de la médecine (de Jean Dechaume), une critique des conséquences économiques, politiques et spirituelles du libéralisme (d'André Desqueyrat), deux poèmes de Patrice de La Tour du Pin, président symbolique de Jeune France, une étude sur le divorce, un compte-rendu d'ouvrage. Le mensuel annonçait pour un numéro suivant des poèmes d'Aragon et de Pierre Emmanuel (incontestable ouverture d'esprit), des textes de Michel Richard, sur la rénovation théâtrale, de Liébard sur la discipline de ses Compagnons de la musique, de Maniller sur les pédagogies des arts plastiques. Gérée par Michel Dupouey, un haut-fonctionnaire du Secrétariat d'Etat à la Jeunesse, la revue se voulait culturelle.

L'article de Mitterrand, inscrit dans la rubrique régulière "Vent d'Est" qui donnait la parole à des prisonniers (dans le numéro 31, Jean Védrine, son ami, leur apportera un "message essentiel"), est celui d'un membre officiel du Commissariat aux Réfugiés qui taquine la muse : le lyrisme adolescent trahit des réflexes de "littérateur" et un désir d'imiter "les beaux mouvements des morceaux choisis". Il s'agit d'un hymne au pays retrouvé après le passage dans les camps de prisonniers en Allemagne ("Sur la route qui mène en France").

Le jeune non-conformiste y décrit le grand sentiment qui l'envahit à son retour. Il découvre, alors qu'il n'avait connu jusque là que l'idéal de la patrie seriné dans les livres d'histoire de la République, que "la France est une personne". Prisonnier, il en a éprouvé l'absence, en imaginant fortement la "réalité charnelle de son sol", la "liaison mystique" qui lie les hommes à leur terre ("comme à l'époque primitive où elle appartenait à la communauté des morts et des vivants", "domaine ancestral"). Il se retrouve plongé dans ce "rite" qui mélange son propre souffle à la "toute puissance des souffles originels". Détail anecdotique, l'intéressé, qui se souvient au moins de deux évasions antérieures, présente les choses comme s'il avait été rapatrié. Il parle de "libération" et de "délivrance". Loin de décrire la liberté d'une éventuelle évasion réussie (ce qui eût été peut-être impossible dans une telle revue, même s'il avait quitté officiellement sa fonction en démissionnant en janvier précédent) il réduit sa liberté retrouvée au moment où il décide de parcourir à pied la route de plaine de huit kilomètres, "cernée de vert" qui mène vers son "camp d'hébergement". Il la suit à grands pas. Il observe la nature et les hommes, dans un bonheur plein et silencieux ("cette libre marche sur la première route de ma liberté"), écrivant :

"Aussi la libération n'avait-elle commencé que du moment où, débarrassé des gestes officiels, j'avais pu, muni de mon mince bagage, entamer la dernière étape. L'émotion légitime des accueils en fanfare, cela faisait encore partie du cérémonial de l'absence. Sitôt abandonné à moi-même, j'avais décidé cette marche, ce contact direct avec les choses de chez moi. Une grande joie se tait pour nourrir les souvenirs. comme le nageur dans l'eau et l'oiseau dans l'air, je me sentais élastique et frais ; nul besoin d'intermédiaire pour me soutenir ; l'éclat de la voix, les bondissements du coeur eussent été importuns".

Que faut-il entendre par "débarrassé des gestes officiels" ? Peut-être, après le franchissement de la ligne de démarcation entre Mouchard et Arbois, dans le Jura, s'agit-il de son contact avec la gendarmerie ou le centre d'entraide de Lons-le-Saunier, lors de l'examen obligé de sa situation, avant de gagner le centre d'hébergement des Compagnons de France ? Le jeune auteur poursuit, légitimant au passage le mouvement Compagnons :

"Quand j'arrivai au centre d'hébergement, m'y accueillit un Compagnon de France. Il me fit entrer dans une maison basse et fraîche. Dans la pièce de gauche aux murs craquelés, il y avait une table longue avec des couverts pour le repas de midi, et dans celle de droite, une table ronde avec des registres. On commença par les papiers. Une fois de plus je remplis des colonnes, déclinais mon identité et signais. La France était bien enclose entre ces quatre murs avec son odeur d'encre et de pain. On parla, Le compagnon, poli et propre (ô surprise) eut l'à-propos de ne pas s'apitoyer, de ne pas exhorter. Il faisait son travail et ce travail, il ne l'appelait pas son devoir. Il m'entretint du temps, de la campagne et de toutes choses ordinaires. Il me demanda d'où je venais et non pas où j'allais : il savait bien que j'allais n'importe où qui serait pareil à mon goût du silence. Moi, j'écoutais le son de sa voix et son accent, insignifiant et net comme son discours, prêt à inscrire toute modulation ou idée. Oui, ce compagnon de France, ce premier français de ma liberté m'est apparu étrangement prêt. Puis je passais à table, et, comme je commençais à rompre mon pain, je remarquais la raie de soleil qui, pénétrant par la fenêtre grande ouverte, dessinait sur le plancher un rectangle pur. J'y jetais quelques miettes. S'agita puis se referma un remous de poussières.

Dehors, la France avait son visage paisible" (souligné par nous).

Ainsi ce jeune fonctionnaire du Commissariat aux Prisonniers rapatriés éprouvait-il le besoin de s'épancher dans une revue de la Révolution nationale. L'anecdote, qui révèle l'imprégnation de Maurice Barrès et de l'idéologie "prisonnier", traduit ici de façon esthétique ce qu'avaient partagé divers non-conformistes, eux aussi exilés forcés en 1940, comme René Vincent, Paul Marion, Jean de Fabrègues, et bien d'autres.

Le cas Mitterrand, marqué par un destin politique, est intéressant en raison de son passage ultérieur à la Résistance. Il représente le modèle de ces non-conformistes fascisants, plus ou moins repentis, qui, progressivement, face aux impasses de Vichy et à l'évolution des événements militaires, accorderont leur patriotisme à une autre logique idéologique et politique. Dans ce cas, contrairement à l'intellectuel Mounier, la transmutation vers un "deuxième jeu" se réalisa lentement, dans l'année 1943, au fil des rencontres, notamment celle (décisive pour Mitterrand) avec Antoine Mauduit. Elle n'empêcha point la rédaction, tout de même très tardive, d'articles alimentant l'arsenal idéologique de la Révolution nationale. Alignement d'un premier jeu franchement pétainiste, concession à des réseaux d'amis, mais aussi adhésion à une vision du monde non-conformiste, dont il était difficile à un prisonnier modèle de se déprendre, plus que recherche d'une "couverture" putative. Sans oublier, pour le Mitterrand disciple de Primo de Rivera, une candidature à la Francisque gallique, appuyée par Gabriel Jeantet et Simon Arbellot, qui fut, selon le témoignage de ce dernier, acceptée à l'été 1943 par l'état-major de cet ordre pétainiste. On n'entrait point dans celui-ci par un "train de signatures", mais, après enquête et parrainage individuel, par reconnaissance pour services rendus à la Révolution nationale. Transition ondoyante, ambivalente, donc, chaotique et calculée, mais aussi vécue. La Résistance allait porter tout autant, pour un non-conformiste barrèsien, des logiques d'actions nouvelles et des sensations fortes."

vendredi 2 août 2013

Le chef de la Milice Joseph Darnand : un socialiste

Joseph Darnand, proclamation à l'Hôtel Thermal de Vichy, 31 janvier 1943 :

"A ceux qui s'obstinent à nous considérer comme de style réactionnaire nous avons manifesté hautement notre volonté de voir s'instaurer en France un régime autoritaire national et socialiste permettant à la France de s'intégrer dans l'Europe de demain."

jeudi 1 août 2013

L'hommage de François Hollande au séide communiste Henri Alleg

François Hollande, communiqué, 18 juillet 2013 :

"J’apprends la disparition de Henri ALLEG.

Son livre, La Question, publié en 1958 aux éditions de Minuit, alerta notre pays sur la réalité de la torture en Algérie. Toute sa vie, Henri ALLEG lutta pour que la vérité soit dite.

A travers l’ensemble de son œuvre –jusqu’à son dernier livre, Mémoire algérienne, paru en 2005- il s’affirma comme un anticolonialiste ardent.

Il fut un grand journaliste, d’abord à Alger Républicain, dont il assura la direction ; puis à L’Humanité, dont il fut le secrétaire général et auquel il collabora jusqu’en 1980.

Henri ALLEG est constamment resté fidèle à ses principes et à ses convictions.

A sa famille et à ses proches, j’adresse mes plus sincères condoléances."

Edgar Morin, Pour sortir du XXe siècle, Paris, Fernand Nathan, 1981, p. 149 :

"A. n'était pas parti pour l'Amérique. Il était resté en Algérie, menant une vie d'expériences et d'aventures, puis, poussé par le besoin d'agir, alla vers les communistes qui lui semblaient incarner la volonté d'action la plus radicale. A la fin de la guerre [mondiale], il resta en Algérie, accéda à des fonctions importantes dans le PCA où il devint permanent et responsable du grand journal. Pendant la guerre d'Algérie, il fut arrêté, torturé. De sa prison, il fit parvenir un livre inoubliable relatant son supplice et sa résistance à la torture. Après sa libération, il se rendit à Berlin-Est qu'il salua comme terre de la liberté. Il fut dernièrement en Afghanistan comme employé de l'Humanité et salua la libératrice intervention de l'armée russe, stigmatisant les bandits qui résistaient à tant de bienfaits. Il ne s'intéressa nullement aux problèmes de la torture dans l'URSS stalinienne, à Cuba, ni, bien sûr, en Afghanistan."

Comment François Mitterrand n'a pas contribué au déclin du PCF, contrairement à une légende tenace

"Sur un prétendu tour de force mittérrandien

JEAN-FRANÇOIS REVEL

A l'occasion du XXe anniversaire de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981, on a vu les éditorialistes, même les plus critiques de la période mittérrandienne, reprendre l'idée selon laquelle on doit an moins à François Mitterrand d'avoir réduit presque à rien l'importance du Parti communiste français. En procédant à une alliance entre le Parti socialiste et le Parti communiste, puis en associant ce dernier au gouvernement à partir de 1981, l'ancien président de la République aurait, avec une habileté consommée, embrassé le Parti communiste pour mieux l'étouffer.

Cette légende a la vie dure, mais, malheureusement ou heureusement, selon le point de
vue auquel on se place, elle ne correspond pas aux faits.

La légende et les faits


De 1968 à 1988, le vote communiste en France évolue comme suit : aux élections législatives de 1968, le Parti communiste obtient 4 435 337 voix ; à celles de 1973 (donc un an après la constitution de l'Union de la gauche et la signature du Programme commun socialo-communiste), 5 085 108 ; aux élections législatives de 1978, 5 791 525 (une partie de cette progression est due à l'accroissement du nombre des électeurs, notamment des plus jeunes, puisque le président Giscard d'Estaing avait ramené de vingt et un à dix-huit ans l'age du droit de vote). Les années d'Union de la gauche ont donc indubitablement profité au PCF, et non pas seulement au Parti socialiste. Rompue à l'automne de 1977 par la volonté du PC, l'Union connut une brève résurrection entre les deux tours des législatives de 1978, puis s'effondra définitivement. Même quand Mitterrand prendra des ministres communistes dans son gouvernement socialiste, il n'y aura plus de Programme commun. L'hostilité communiste au PS sera tantôt violente et déclarée, tantôt feutrée et sournoise (comme durant la période de présence de quatre ministres communistes dans les gouvernements Mauroy, entre 1981 et 1984). A l'élection présidentielle de 1981, le vote communiste, après trois ans de rupture et de polémiques, tombe à 4 003 025, et, aux législatives de 1986, à 2 663 734. Enfin, à la présidentielle de 1988, à 2 055 995 voix, pour remonter, légèrement, à 2 675 040 aux législatives du 5 juin. L'effondrement du vote communiste en France commence donc après l'enterrement de l'Union de la gauche et du Programme commun. Il se poursuit même durant les années où le PC entre dans un gouvernement socialiste comme partenaire d'appoint et où, comble de malchance, il partagea par conséquent le discrédit qui frappa la politique suivie par ce gouvernement, lequel plongea, en 1984, dans un abime d'impopularité, tout comme le président Francois Mitterrand lui-même. S'échappant de ce piège en juillet 1984 et reprenant ses attaques contre les socialistes, le PCF n'en répara pas pour autant ses pertes. Il devint marginal. Ainsi, dans tous les cas de figure, on le voit, le grand reflux du communisme européen, au cours des années 80, se déroule en France, comme ailleurs, indépendamment du contexte, un contexte lui-même en perpétuel changement.

Le grand craquement de l'électorat du PCF se produit, répétons-le, entre 1978 et 1981, trois années pendant lesquelles il perd d'un seul coup un quart de ses électeurs. Or, durant ces trois années, je le souligne à nouveau, le PC et le PS avaient rompu l'Union de la gauche. Le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, multipliait les attaques contre la « bande des trois », à savoir Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Francois Mitterrand, qu'il mettait dans le même sac. Ce n'est donc pas pendant l'alliance, c'est pendant la guerre entre socialistes et communistes que ceux-ci ont amorcé leur chute accélérée.

Un phénomène européen


Cette chute se retrouve clans toute l'Europe et notamment dans les pays où les partis socialistes, loin d'adopter la stratégie mittérrandienne d'Union de la gauche, ont au contraire combattu avec acharnement l'influence communiste.

C'est en particulier le cas au Portugal où Mario Soares a constamment affiché un anticommunisme intransigeant et parfaitement justifié, puisque l'Union soviétique avait tenté en 1975 une sorte de « coup de Prague » à Lisbonne par Parti communiste portugais interposé. Ledit PCP est depuis plus de vingt ans complétement marginalisé dans la vie politique portugaise, grâce à la tactique de Soares, totalement opposée à celle de Mitterrand. Le même schéma se retrouve en Espagne où le PSOE de Felipe Gonzalez a marqué une résolution inflexible contre toute alliance avec le Parti communiste de Santiago Carrillo, alors la coqueluche des médias français. Cette ligne nettement anticommuniste du PSOE aboutit, lors des élections législatives de 1982, a la liquidation électorale du Parti communiste espagnol, qui disparait cette année-la de la scène politique espagnole et n'existe plus aujourd'hui que sous la forme de l'un des groupuscules composant la gauche unie (Izquierda Unida), conglomérat vaguement gauchiste qui végète dans les bas-fonds électoraux.

La marche communiste vers le néant s'opère dans toute l'Europe : en Finlande, en Islande, en Belgique, où le Parti communiste n'a plus un seul élu depuis 1987. Un symptôme sans équivoque de cette extinction est la disparition de la presse communiste faute d'acheteurs, et faute de l'argent qui venait de l'ex-URSS. Les journaux communistes cessent de paraitre un peu partout, sauf en France, où les gouvernements socialistes prennent grand soin de les faire entretenir aux frais des contribuables non communistes.

Le Parti communiste italien, le plus puissant de l'Europe démocratique, n'a pas échappé non plus à la langueur qui a miné les partis communistes du monde entier dans les pays libres. Après la Deuxième Guerre mondiale, le PCI et le PS de Pietro Nenni étaient alliés dans l'opposition. Pietro Nenni mit fin à cette alliance pour sortir de l'opposition et participer à partir du début des années 60 à divers gouvernements à majorité démocrate-chrétienne, au cours de la période dite de « l'ouverture a gauche ». Durant les années 80, le gouvernement socialiste de Bettino Craxi, l'un des plus longs de l'histoire politique italienne, adopte une attitude vigoureusement anticommuniste et donc totalement opposée a celle de François Mitterrand. Le Parti communiste italien n'en décline pas moins lui aussi, tombant entre 1976 et 1988 de 34 % à 21% des voix. Il faut noter que non seulement les socialistes et les communistes étaient à couteaux tirés en Italie alors qu'ils étaient alliés en France, mais qu'en outre le PCI, avec son « eurocommunisme » et sa relative tolérance, contrastait fortement avec le PCF de Georges Marchais, demeuré stalinien dans ses méthodes de participation a la vie publique. De même le Parti communiste portugais d'Alvaro Cunhal, hyperstalinien, contrastait avec le Parti espagnol, eurocommuniste, de Santiago Carrillo. Tous les deux, malgré ces différences, n'en ont pas moins dévalé la même pente, sans que l'influence de Mitterrand y soit évidemment pour quoi que ce fut. On connait la suite pour ce qui est du Parti communiste italien. En 1988, le nouveau secrétaire général du Parti, Achille Ochetto, expose que l'heure a sonné pour les communistes d'accepter le capitalisme libéral. Il propose en outre, pour marquer ce changement par un geste symbolique et spectaculaire, d'abandonner l'emblème de la faucille et du marteau et de changer le nom du parti, devenu, en 1990, Parti démocratique de la gauche. Depuis lors, les dirigeants de ce nouveau parti, notamment Massimo D'Alema et Walter Veltroni, ont multiplié les déclarations afin de prendre leur distance par rapport au marxisme, au point de refuser qu'on les appelle même « postcommunistes ». Cette conversion au libéralisme provoqua d'ailleurs le départ d'un certain nombre de membres, fidèles à l'ancien communisme, qui fondèrent le parti appelé « Refondation communiste », lequel stagne aujourd'hui autour d'un score électoral assez voisin de celui du Parti communiste français.

Un mérite usurpé


L'effondrement, voire, dans certains cas, la disparition complète des partis communistes est donc une réalité internationale qui s'est déroulée à peu près au même rythme, au cours des vingt-cinq dernières années, dans tous les pays et dans tous les cas de figure. En attribuer le mérite en France au seul François Mitterrand ne peut être que le fruit d'une vision trop exclusivement hexagonale.

On peut même dire que non seulement Mitterrand n'est pas l'auteur de la décomposition que l'on observe partout et dans toutes les conjonctures, mais qu'au contraire lui et les socialistes sont coupables du fait que la France est le seul pays démocratique où un parti communiste, pourtant réduit à peu de chose électoralement, exerce encore une influence disproportionnée à son importance réelle sur la vie publique.

Durant les années 70, c'est le Parti communiste, dans le Programme d'Union de la gauche, qui imposa aux socialistes sa vision de la réalité sociale, beaucoup plus que l'inverse, et ce, à cause de Mitterrand. Celui-ci, en adoptant aussi bien dans le Programme commun que, en 1981, dans ses « 110 propositions » le projet de « rupture avec le capitalisme », provoqua la faillite de 1983, due à l'application servile des exigences nationalisatrices du Parti communiste français. Encore en mai et juin 2001, nous avons vu un Parti communiste croupion, mais présent au gouvernement, dans la majorité chaotique dite « plurielle », faire chanter le Premier ministre socialiste au moment du vote de la loi sur les licenciements et les plans sociaux dans les entreprises privées. Ce cas, je le répète, est unique dans le monde actuel. Contrairement à un préjugé bien établi, Mitterrand et ses successeurs socialistes ont procuré au Parti communiste français, le plus archaïque d'Europe avec le portugais, une survie politique plus longue que dans les autres pays européens, et ce, en dépit du verdict des électeurs.

JEAN-FRANÇOIS REVEL


PREVISION

Valéry Giscard d'Estaing : Je crois qu'il y a une spécificité communiste, le communisme ça existe.

Jacques Chancel : Vous ne pouvez pas le nier, quoique vous ayez dit en Angleterre, et certains ont trouvé maladroit que vous le disiez en Angleterre, que le parti communiste était en régression.

Valéry Giscard d'Estaing : Non, je réponds aux questions qu'on me pose. Je vous dis que le Parti communiste français, le PCF, est en déclin historique, c'est une de mes convictions fondamentales. C'est-à-dire qu'à la fois l'importance de ses effectifs et son influence électorale vont continuer à diminuer dans la période à venir.

Entretien du Président Valéry Giscard d'Estaing avec Jacques Chancel, le 16 juin 1976, à Antenne 2, Radioscopie."

Source : Commentaire, n° 95, automne 2001.