mardi 9 juillet 2013

Les gouvernements Blum et Daladier face au "projet Madagascar"

Annette Wieviorka, Le procès Eichmann, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 50-51 :

"Ce n'est en réalité pas une idée neuve [le projet Madagascar]. Le premier projet serait dû au nationaliste allemand antisémite Paul de Lagarde qui pensait y déporter les Juifs de Pologne, de Russie, de Roumanie et d'Autriche. Colonie française depuis 1896, l'île était peuplée avant la guerre de 3 800 000 indigènes et de 36 000 Européens. « Depuis 1931, des auteurs allemands proposaient périodiquement la création de colonies juives à Madagascar. On pense que Himmler lui-même en avait suggéré l'idée à Hitler en 1934. Trois ans plus tard, Marius Moutet, député SFIO et ministre des Colonies, publia dans 'Le Matin' un article favorable à l'implantation des Juifs dans les territoires d'outre mer, et en particulier à Madagascar. En Pologne, où le gouvernement, à défaut de colonies, n'ignorait pas l'antisémitisme, cette proposition suscita un grand intérêt. L'ambassadeur de Pologne en France avait suggéré d'y envoyer des paysans polonais en 1926, mais l'idée avait été abandonnée à la suite de rapports défavorables sur les conditions climatiques et l'état du sol. La suggestion renaissait maintenant pour les Juifs polonais. »

Léon Blum et son ministre des Affaires étrangères, Yvon Delbos, consentent à ce qu'une nouvelle mission polonaise parte étudier les possibilités en mai 1937. Une future implantation de Juifs est même envisagée dans le traité de commerce franco-polonais du 22 mai."

Józef Beck, Dernier rapport : politique polonaise, 1926-1939, Neuchâtel, La Baconnière, 1951, p. 139-140 :

"Tenant compte de tout cela et comptant en outre sur une discussion internationale du problème de l'émigration, tenant compte aussi de la concentration de la population juive en Pologne qui présentait un danger économique et social, j'entrepris vers la fin de 1937 une pleine activité dans le but de trouver si possible une solution à ce problème. Je mis en avant les principes suivants : 1° la population juive, à quelque catégorie qu'elle appartienne, s'adapte difficilement à l'activité économique des autres groupes de la nation ; sa propre activité se déploie généralement dans un sens unique ; 2° le type du juif oriental, qui forme le gros de la population juive de Pologne, manque particulièrement de souplesse à cet égard ; 3° la modernisation de la vie économique en Pologne, le perfectionnement des moyens de communications, le développement du mouvement coopératif et les exigences croissantes du consommateur polonais, dues aux progrès rapides de la culture dans la Pologne indépendante, tout cela rend superflu, du point de vue économique et social, le petit commerce de détail, principale occupation des juifs de Pologne. Comme il s'agissait d'une population de plus de trois millions et qu'elle ne s'adaptait que lentement aux conditions nouvelles, la seule solution possible paraissait être d'en transférer une partie, notamment la jeunesse, sur des territoires nouveaux. C'est pour cette raison que la Pologne s'intéressait au problème de la Palestine et aussi à toutes les autres possibilités d'émigration juive. Je m'efforçai de placer mes plans et les thèses que j'énonçais à ce sujet lors des réunions internationales dans le cadre plus général de l'émigration polonaise, afin de ne pas toucher au complexe propre à tous les juifs quand on parle de leur émigration. J'essayai également de gagner à cette thèse l'opinion publique juive de Pologne, ainsi que les organisations juives internationales, et enfin les gouvernements représentés à la Société des Nations. Ce n'était pas chose facile : les juifs polonais étaient méfiants de nature, les organisations internationales étaient dirigées par des sionistes qui, recrutés parmi les juifs occidentaux, n'essayaient même pas de comprendre la mentalité du juif oriental, beaucoup plus pauvre et resté à un niveau de culture inférieur ; sur le plan international, je devais prendre garde en outre de ne pas compliquer les difficultés de la Grande-Bretagne avec les Arabes dans le Proche-Orient. Pourtant, et en dépit de ces obstacles, je revenais toujours à mes thèses et tentais d'aboutir à une certaine coopération avec les dirigeants des divers groupes juifs en Pologne, avec les chefs des mouvements internationaux comme M. Weizmann et M. Schechtmann, et aussi avec les gouvernements des pays amis qui avaient des colonies. Je dois reconnaître que M. Léon Blum, alors président du Conseil en France et qui devait par la suite se ranger du côté de ceux qui attaquaient ma politique, fit preuve, à cette époque, de beaucoup de compréhension, bienveillante et profondément humaine, pour mes idées. J'ai l'impression qu'il sentait la sincérité de mes intentions, que je résumais de la façon suivante : résoudre le problème juif de Pologne, qui devenait de jour en jour plus dangereux, par une entente honnête, sans rien concéder aux animosités de race alors en vogue. Ainsi, malgré la résistance routinière de l'administration coloniale française, nous obtînmes du gouvernement français qu'une commission mixte, composée de Juifs et de Polonais, allât faire des études approfondies à Madagascar, région à laquelle nous songions en vue d'une immigration considérable venant de Pologne."

Eliahu Ben Elissar, Le facteur juif dans la politique étrangère du IIIe Reich (1933-1939), Paris, Julliard, 1969, p. 369-370 :

"Le jour même où, à Berchtesgaden, Pirow s'entretient avec Hitler, Chamberlain et Halifax rencontrent Daladier et Bonnet au Quai d'Orsay. On s'attarde longuement sur la question juive. Lorsque, six semaines auparavant, Roosevelt avait prié Chamberlain de s'interposer auprès de Hitler, le Premier ministre s'était récusé. Maintenant que Ribbentrop était attendu à Paris pour signer une déclaration franco-allemande, Chamberlain invite ses interlocuteurs à rouvrir avec Ribbentrop l'éternel dossier du transfert à l'étranger des avoirs juifs bloqués en Allemagne.

Georges Bonnet, dont le gouvernement n'avait pas, jusque-là, cru bon de donner suite aux diverses communications que le comité d'Evian ne cessait de lui adresser depuis le mois d'août, accepte de soulever la question avec son homologue allemand.

Au cours de la concertation franco-britannique, les uns et les autres mettent en avant leurs projets respectifs d'installer des réfugiés dans certains de leurs territoires coloniaux, au Tanganyika et en Guyane pour les Anglais ; à Madagascar et en Nouvelle-Calédonie pour les Français.

Le 6 décembre, Ribbentrop arrive à Paris à la tête d'une imposante délégation. Après la signature de la déclaration franco-allemande, les deux ministres, accompagnés de leurs experts, se retirent pour examiner des affaires d'intérêt commun. Sachant que Ribbentrop ne se prêtera pas à une discussion du problème juif devant des tiers, Bonnet choisit de s'en entretenir avec lui en tête à tête. Le soir, le ministre français des Affaires étrangères offre un grand dîner en l'honneur de son invité d'outre-Rhin. Georges Mandel, ministre des Colonies, qui est juif, et Jean Zay, ministre de l'Education nationale, qui, bien que protestant, est d'origine juive, n'ont pas été conviés.

Le lendemain, le dialogue Bonnet-Ribbentrop se déroule dans les appartements que l'hôte de la France occupe à l'hôtel Crillon. Même dans ce cadre peu protocolaire, Ribbentrop se refuse à parler de la question juive autrement qu'à titre « personnel et officieux ».

Bonnet apprend alors au Reichsminister que la France ne souhaitait plus donner asile à des Juifs d'Allemagne. Il l'interroge même pour savoir si Berlin ne pouvait pas prendre des mesures afin de leur interdire d'y venir. Bonnet révèle à son interlocuteur que la France devra installer « quelque part » dix mille Juifs et que l'île de Madagascar pourrait bien être retenue à cette fin.

Sans prendre position sur les propos de Bonnet, Ribbentrop se répand en invectives violentes contre les Juifs. Il existe deux catégories de Juifs, les mauvais et les bons. Tous les Juifs en Allemagne sont mauvais ; la France et la Grande-Bretagne, parce qu'elles ont de bons Juifs, ne peuvent pas comprendre l'animosité qu'éprouve l'Allemagne envers les Juifs ni la politique qu'elle pratique pour s'en débarrasser."