dimanche 7 juillet 2013

François Mitterrand et l'Allemagne nazie

François Mitterrand, recueil de textes sur Robert Antelme, cité par Jacques Attali dans C'était François Mitterrand, Paris, Le Livre de Poche, 2005, p. 399 :

"Dachau... Un spectacle tragique et inoubliable. Cette première heure de libération. Les soldats allemands pourchassés, abattus. Ceux qui attendaient leur sort... Que leur sort fût décidé... (...) Mais évitons cette description qui a été faite par d'autres."

François Mitterrand, déclarations en 1986, cité par Jacques Attali, ibid., p. 398-399 :


"C'est un châtiment un peu inhumain [l'incarcération de Rudolf Hess depuis 40 ans] (...). Cet homme a pris tous les risques des deux côtés. Sa tentative [d'évasion en Angleterre] est tout à fait étonnante. Vous savez, j'ai vu Hess. J'ai assisté à une séance du procès de Nuremberg. C'était grotesque de voir, devant les juges déguisés comme au spectacle, ces accusés dont les noms avaient rempli d'horreur l'univers. Des gens terribles, certes, mais certains l'étaient peut-être moins. Et, au milieu de tous, Hess paraissait tout à fait étranger. Lors des interruptions de séance, ils discutaient entre eux. Hess ne fréquentait pas les autres et restait tout seul dans son coin."

"Ce n'était pas un idéologue, c'était un aventurier [Goering]."

François Mitterrand, interview au magazine Globe, 13 mars 1986 :

"L'orateur qui n'exprime pas une idée, mais un besoin, s'il y ajoute ce je ne sais quoi qu'on appelle le charisme, peut faire marcher des montagnes... Hitler a eu une idée simple, l'unité allemande, et exalté un besoin, sortir de la misère, du chômage, de la crise, de l'humiliation avec l'atout d'un immense talent oratoire. Tant que Hitler a réuni des Allemands, il a obtenu des succès époustouflants. Il a pu, sans guerre, avec un pays vaincu, écrasé, divisé, rattraper onze millions d'Allemands à la barbe des vainqueurs. L'idée de l'unité était tellement puissante qu'elle a tout débordé, renversé les traités et que les puissances, aussi bien la Russie que l'Angleterre, la France que les Etats-Unis, n'ont pas osé, n'ont pas voulu s'opposer... Hitler a perdu la guerre quand il a substitué à l'idée d'unité allemande l'esprit de conquête. Tchécoslovaquie, Pologne : il a gagné en un éclair et pourtant il avait déjà perdu. Le grand mérite de Charles de Gaulle est de l'avoir perçu."

François Mitterrand, allocution à Hanovre, 21 octobre 1987 :

"Je suis né pendant la première guerre mondiale et j'avais l'âge d'être soldat lors de la deuxième guerre mondiale. J'ai été prisonnier de guerre en Allemagne, c'est comme cela que j'ai connu votre pays. Je vous ai quittés sans vous demander votre permission. Cependant, vous m'aviez donné le temps de réfléchir. Je me souviens, alors que je venais d'être arrêté après une évasion manquée, j'étais entouré de quelques soldats qui m'amenaient en prison à nouveau. Une vieille dame allemande a écarté les soldats, m'a donné du pain et une saucisse. C'était au mois d'avril 1941, elle m'a dit : "monsieur, j'espère que cela vous fera aimer l'Allemagne".

Je dois dire que beaucoup de faits m'ont permis d'aimer l'Allemagne tout en accomplissant mon devoir à l'égard de mon propre pays. Au fond c'est une histoire banale. Elle a été partagée par des millions d'hommes en Europe, des hommes de ma génération. Les plus jeunes ont vécu d'autres expériences, c'est leur vie, ce n'est pas la même. Peut-être n'ont-ils pas pu éprouver à ce point la nécessité d'en finir avec un état de crise permanent, l'animosité entretenue, le nationalisme affronté. Bref, il fallait changer le cours des choses.

Précisément, dans cette Allemagne où j'ai vécu les quelques événements que je vous racontais, Kriegsgefangener [prisonnier de guerre], j'étais étonné de rencontrer des Allemands qui ne correspondaient pas au schéma que je m'étais formé dans ma jeunesse. Je me disais : mais les Allemands ne nous détestent pas. Il doit bien y avoir quelques Allemands qui ont vécu la même expérience et qui ont découvert que les Français ne les détestaient pas. Il fallait donc changer le cours des choses. Passer par-dessus les deuils, les blessures de toutes sortes, les ruptures."

François Mitterrand, rencontre avec des Allemands de l'Est à l'Université Karl Marx de Leipzig, 21 décembre 1989 :

"Au lendemain de cette guerre, je suis allé en République fédérale, dès 1945, et j'ai vu l'effroyable désastre des villes, Francfort, Nuremberg et les autres, réduites à rien. Vraiment la guerre était abominable, et de part et d'autre, nous nous sommes détruits follement. Donc, ce que vous appelez l'anti-fascisme, c'est aussi une certaine forme de défense de la paix et le refus d'une idéologie imposée par la force. Voilà ce que cela veut dire. Les idéologies sont saines, il faut bien avoir des idées. Il est même bon d'avoir un corps de doctrine pour s'expliquer le monde, expliquer le rôle des individus dans une société, la relation entre l'Etat et le citoyen. Chacun selon sa préférence. Mais, quand on veut imposer son idéologie aux autres, on commet un crime contre l'esprit, et c'était cela le fascisme et le nazisme."

François Mitterrand, discours devant le Parlement européen, 17 janvier 1995 :


"J'ai rencontré des Allemands et puis j'ai vécu quelques temps en Bade-Wurtemberg dans une prison, et les gens qui étaient là, les Allemands avec lesquels je parlais, je me suis aperçu qu'ils aimaient mieux la France que nous n'aimions l'Allemagne. Je dis cela sans vouloir accabler mon pays, qui n'est pas le plus nationaliste loin de là, mais pour faire comprendre que chacun a vu le monde de l'endroit où il se trouvait, et ce point de vue était généralement déformant. Il faut vaincre ses préjugés."

François Mitterrand, discours à Berlin, 8 mai 1995 :


"Je ne suis pas venu célébrer la victoire dont je me suis réjoui pour mon pays en 1945. Je ne suis pas venu souligner la défaite, parce que j'ai su ce qu'il y avait de fort dans le peuple allemand, ses vertus, son courage, et peu m'importe son uniforme, et même l'idée qui habitait l'esprit de ces soldats qui allaient mourir en si grand nombre. Ils étaient courageux. Ils acceptaient la perte de leur vie. Pour une cause mauvaise, mais leur geste à eux n'avait rien à voir avec cela. Ils aimaient leur patrie. Il faut se rendre compte de cela."

François Mitterrand, discours à Moscou, 9 mai 1995 :

"Comment distinguer le courage du soldat allemand du courage du soldat russe ? Qui, l'un et l'autre, ont dû mener des batailles terribles, chacun pour son idéal mais surtout chacun pour sa terre. (...) Je n'ai jamais considéré que les Allemands étaient nos ennemis, simplement il fallait se battre car tels sont les systèmes, les idéologies, les déformations de l'esprit. N'allez pas demander cette analyse à chaque soldat. Le devoir du soldat est plus simple. Il l'accomplit comme nous l'avons fait."

Jacques Attali, note dans son journal intime, 21 octobre 1987, citée dans C'était François Mitterrand, Paris, Le Livre de Poche, 2005, p. 401 :


"Ce discours [à Hanovre] sonne à mes yeux comme une justification de la Collaboration. Pas un mot sur la spécificité du nazisme, sur le caractère spécifique de la lutte pour la démocratie. Pas un mot pour différencier la Première Guerre mondiale de la Seconde, comme chez Céline. Maladresse ? Volonté de ne pas indisposer nos hôtes ?"