lundi 3 juin 2013

Marcel Déat, un théoricien du Front populaire ?

Jacques Julliard, Les gauches françaises (1762-2012). Histoire, politique et imaginaire, Paris, Flammarion, 2012, p. 528-529 :

"Il convient pourtant d'éviter ici les amalgames et les faciles prophéties rétrospectives. Ce n'est pas parce que Déat est devenu sous l'occupation allemande un admirateur du Führer et un nazi déclaré ; ni parce que Marquet a été pétainiste, que le mouvement « néo » doit être jugé à la lumière de ce qui a suivi. Comme le fait justement remarquer Serge Berstein, d'autres « néos » comme Barthélemy Montagnon ou Louis Vallon se sont retrouvés dans la Résistance, tandis qu'un « orthodoxe » comme Paul Faure, secrétaire général du parti, figurera dans le Conseil national de Vichy et refusera de témoigner en faveur de Léon Blum au procès de Riom. Aussi bien faut-il remarquer que la nébuleuse « néo » contient à la fois des éléments programmatiques qui conduisent au fascisme, et d'autres à la social-démocratie la plus opportuniste. Un Pierre Renaudel, qui fait figure de leader parlementaire du groupe, incarne ce dernier aspect. Car c'est pour raison d'« indiscipline » (le vote de 28 députés socialistes en faveur du gouvernement Daladier, le 25 octobre 1933) que s'opère l'exclusion de sept meneurs (dont Déat, Marquet, Renaudel et Montagnon) et, par suite, la scission de 27 députés et de 7 sénateurs qui fondent un Parti socialiste de France — Union Jean Jaurès (décembre 1933). Le nombre d'adhérents à la « vieille maison » va s'en ressentir, passant de 137 000 en 1932 à 110 000 en 1934. Quant à Léon Blum, il se montre aussi clairvoyant en 1933 à l'égard des néo-socialistes qu'il l'a été en 1920, à l'égard des communistes.

« On ne fait pas au fascisme sa part. On ne lutte pas contre le fascisme en lui dérobant ses propres armes. On ne se débarrasse pas du fascisme par l'imitation, la substitution, la surenchère. »

Il est pourtant un point où ses adversaires « néos » ont touché juste. Le souci d'unité qui n'a cessé d'obséder Blum tout au long de sa vie publique a eu un effet paralysant. Dans ces difficiles années 1930-1934, la SFIO paraît frappée d'immobilisme. Elle récuse l'action extra-parlementaire et révolutionnaire du Parti communiste ; mais elle récuse tout autant la participation à des gouvernements bourgeois à direction radicale. C'est le Front populaire qui va, au moins provisoirement, le tirer d'affaire. Et si, en prônant l'alliance des classes populaires et des classes moyennes, Déat le réprouvé avait été, au même titre que Staline, un des théoriciens extérieurs du Front populaire ?"