mardi 25 juin 2013

Le barman d'origine arabe Serge Ayoub : un ex-PS adepte du radical-socialiste Léon Bourgeois

Patricia Tourancheau et Willy Le Devin, "Ayoub, nazi qui s'en dédit", Liberation.fr, 13 juin 2013 :

"A 17 ans, ce fils de magistrat et de fonctionnaire [Serge Ayoub], dont le père a servi la France en Algérie, milite au PS à Bagnolet (Seine-Saint-Denis)."

Jean-Yves Camus, entretien à Vosgesmatin.fr, 18 juin 2013 :

"Celle du solidarisme [la filiation idéologique de Troisième Voie et des JNR] né à la fin du XIXe siècle et élaboré par Léon Bourgeois, en tout point un démocrate, qui a voulu faire la synthèse entre l’esprit social du socialisme sans les aspects collectivistes et le maintien d’un cadre républicain attaché à la Nation. C’est une troisième voie entre le libéralisme et le socialisme."

"Le mouvement 3e Voie actuel se positionne entre nationalisme et socialisme, sans que cela renvoie au national-socialisme nazi. Il doit compter entre 200 et 300 membres et les JNR une quarantaine, recrutés la plupart dans la classe ouvrière ou chez les petits employés. Ces militants ont une préoccupation sociale. Ils évoquent les délocalisations, les licenciements, sont partisans de l’intervention de l’Etat dans l’économie. Ils se concentrent sur les sujets sociaux, pas sociétaux qui ne sont pas leur truc. Si quelques-uns d’entre eux ont participé à titre individuel aux manifestations contre le mariage pour tous, ils n’y ont pas participé en tant que mouvement."

lundi 24 juin 2013

Michel Rocard : "Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde"

Michel Rocard, allocution à la Rencontre nationale des élus socialistes originaires du Maghreb, 7 janvier 1990 :

"Aujourd'hui, je le dis clairement, la France n'est plus, ne peut plus être, une terre d'immigration. Je l'ai déjà dit et je le réaffirme : "nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde".

Le temps de l'accueil de main-d'oeuvre étrangère relevant de solutions plus ou moins temporaires est donc désormais révolu."

Michel Rocard, intervention à l'Assemblée nationale, 22 mai 1990 :

"Le fait majeur, qui domine les problèmes que nous rencontrons, tient à ce que la France n'est plus une terre d'immigration. Nous ne pouvons plus, en effet, recevoir un flux massif et incontrôlé sans que cela n'hypothèque gravement et tout ensemble d'abord l'équilibre social de la Nation, ensuite les chances d'intégration des étrangers installés, enfin l'avenir même de nouvelles vagues d'arrivants et des pays d'où ils viennent.

Mais il reste que notre structure économique crée cependant toujours un appel pour un travail peu qualifié dans certains secteurs économiques. Et les réalités démographiques mondiales font que la pression des flux migratoires en provenance de diverses parties du monde est forte. Notre effort doit donc porter sans aucun doute sur une maîtrise accrue des flux migratoires.

Nous sommes, d'autre part, à un moment toujours critique qui marque la fin de la vague d'immigration des années de la croissance, celui où la seconde génération, tiraillée entre son milieu d'origine, les principes et les habitudes du pays d'accueil, doit s'intégrer. Elle entre, alors, en friction avec d'autres catégories de la population, dans l'école, dans le logement, dans le travail. (...)

Nous ne pouvons pas (hélas) soulager toutes les misères de la planète.

Nous pouvons (heureusement) intégrer harmonieusement ceux qui vivent régulièrement sur notre territoire et entendent y rester."

mercredi 12 juin 2013

Pierre Mauroy et l'immigration

Pierre Mauroy, déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale, 8 juillet 1981 :

"Toutefois, compte tenu de la situation de l'emploi, la France n'est pas en état d'accueillir un nombre croissant de travailleurs étrangers. Elle entend donc limiter les entrées et proposer aux pays d'origine des accords bilatéraux définissant les conditions de travail, de séjour et de retour des travailleurs étrangers en France et des Français à l'étranger."

Pierre Mauroy, interview à Nord-Eclair, 27 janvier 1983 :

"Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés dont je ne méconnais pas les problèmes, mais qui, il faut bien le constater, sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises."

lundi 3 juin 2013

Marcel Déat, un théoricien du Front populaire ?

Jacques Julliard, Les gauches françaises (1762-2012). Histoire, politique et imaginaire, Paris, Flammarion, 2012, p. 528-529 :

"Il convient pourtant d'éviter ici les amalgames et les faciles prophéties rétrospectives. Ce n'est pas parce que Déat est devenu sous l'occupation allemande un admirateur du Führer et un nazi déclaré ; ni parce que Marquet a été pétainiste, que le mouvement « néo » doit être jugé à la lumière de ce qui a suivi. Comme le fait justement remarquer Serge Berstein, d'autres « néos » comme Barthélemy Montagnon ou Louis Vallon se sont retrouvés dans la Résistance, tandis qu'un « orthodoxe » comme Paul Faure, secrétaire général du parti, figurera dans le Conseil national de Vichy et refusera de témoigner en faveur de Léon Blum au procès de Riom. Aussi bien faut-il remarquer que la nébuleuse « néo » contient à la fois des éléments programmatiques qui conduisent au fascisme, et d'autres à la social-démocratie la plus opportuniste. Un Pierre Renaudel, qui fait figure de leader parlementaire du groupe, incarne ce dernier aspect. Car c'est pour raison d'« indiscipline » (le vote de 28 députés socialistes en faveur du gouvernement Daladier, le 25 octobre 1933) que s'opère l'exclusion de sept meneurs (dont Déat, Marquet, Renaudel et Montagnon) et, par suite, la scission de 27 députés et de 7 sénateurs qui fondent un Parti socialiste de France — Union Jean Jaurès (décembre 1933). Le nombre d'adhérents à la « vieille maison » va s'en ressentir, passant de 137 000 en 1932 à 110 000 en 1934. Quant à Léon Blum, il se montre aussi clairvoyant en 1933 à l'égard des néo-socialistes qu'il l'a été en 1920, à l'égard des communistes.

« On ne fait pas au fascisme sa part. On ne lutte pas contre le fascisme en lui dérobant ses propres armes. On ne se débarrasse pas du fascisme par l'imitation, la substitution, la surenchère. »

Il est pourtant un point où ses adversaires « néos » ont touché juste. Le souci d'unité qui n'a cessé d'obséder Blum tout au long de sa vie publique a eu un effet paralysant. Dans ces difficiles années 1930-1934, la SFIO paraît frappée d'immobilisme. Elle récuse l'action extra-parlementaire et révolutionnaire du Parti communiste ; mais elle récuse tout autant la participation à des gouvernements bourgeois à direction radicale. C'est le Front populaire qui va, au moins provisoirement, le tirer d'affaire. Et si, en prônant l'alliance des classes populaires et des classes moyennes, Déat le réprouvé avait été, au même titre que Staline, un des théoriciens extérieurs du Front populaire ?"

dimanche 2 juin 2013

La chance historique du PS

Pierre Bérégovoy, déclaration en juin 1982, cité par Franz-Olivier Giesbert dans Le Président, 1990, Paris, Le Seuil, p. 14-15 :

"On a tout intérêt à pousser le Front national. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes."

samedi 1 juin 2013

Jean-André Faucher, Charles Hernu et François Mitterrand

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 37-52 :

"La campagne de 1965, plus qu'une autre, est bien celle de toutes les ambiguïtés de François Mitterrand. Après avoir réussi à faire l'union de la gauche, de la SFIO au Parti communiste, en passant par le PSU et les clubs qu'il a pris le soin de fédérer depuis quelques mois déjà dans la Convention des institutions républicaines, le candidat sait qu'il peut compter sur une mobilisation à l'extrême droite. (...)

Pour mener à bien sa campagne, le candidat recherche des passerelles entre la gauche et l'extrême droite. Il ne lui faudra pas longtemps pour les trouver. L'un de ces relais prétend être son propre cousin. En fait, leur parenté remonte à Léon Faucher, ministre de l'Intérieur sous le Second Empire. Ce dernier fut baptisé par Victor Hugo, en 1848, à l'Assemblée, le « bourreau des coalitions ouvrières ». Ce parent, redécouvert par l'entremise du fidèle Roland Dumas, est certainement l'un des personnages les plus troubles de l'entourage de François Mitterrand. Homme étonnamment méconnu, Jean-André Faucher va jouer un rôle obscur et influent auprès du futur président de la République. Le récit de son parcours est essentiel à la compréhension des relations entre François Mitterrand et l'extrême droite.

Jean-André Faucher est avant tout un nationaliste, jusque dans ses excès. Le fascisme n'attend pas le nombre des années. Dès seize ans, il adhère au Parti populaire français, le PPF de Jacques Doriot. Deux ans plus tard, selon son propre témoignage, il accède au poste de secrétaire à la Jeunesse de son parti pour Paris. Il est l'adjoint de Paul Marion. A la fin de 1939, il quitte Paris pour le Limousin, berceau familial. Il est nommé inspecteur régional du PPF, avant d'en être exclu, en juillet 1940, pour des raisons politiques. L'heure des choix a sonné pour ce jeune homme de vingt ans. Son camp sera très clairement celui de la collaboration.

Dans la Haute-Vienne, il s'engage dans la Légion des combattants. Parallèlement, il se distingue comme conseiller ouvrier auprès des Chantiers de jeunesse. Son ancien supérieur, Paul Marion, devenu ministre de l'Information à Vichy, l'appelle dans la capitale de l'Etat français. Il propose à Jean-André Faucher de devenir délégué à la Propagande du maréchal Pétain. Son jeune protégé accepte avec enthousiasme. Pour le même Marion, il s'engage à la Jeunesse de France et d'outre-mer, dont les dix commandements sont énoncés comme suit : « Faire la Révolution nationale, sociale, intégrale, européenne. Créer un homme nouveau, positif et intègre [...]. »

Pour l'année 1943, la biographie de « JAF », comme l'ont bien vite surnommé ses amis, devient mystérieuse. Deux versions sont avancées. La première fait état d'une désertion de Faucher en juin 1943, alors qu'il est requis par le STO (service du travail obligatoire) pour rejoindre le Secours national. Cette version précise qu'il a, cette année-là, participé à la rédaction de plusieurs journaux collaborationnistes dont le plus symbolique est sans doute Je suis partout. Le 7 janvier 1944, Jean-André Faucher signe dans ce journal un article intitulé « Le bout de la route » : « Le bras tendu, nous avons tous juré, l'enthousiasme avec nous, quel serment aurions-nous refusé ? Ce matin de janvier 1942 [...] dans les environs de Marseille, nous avons juré de consacrer notre vie à la Révolution nationale sans laquelle nous ne saurions réaliser notre vocation [...]. »

Jean-André Faucher défend, lui, une autre vérité. Il aurait tenté de créer les Jeunesses révolutionnaires ouvrières et paysannes avec d'anciens dirigeants du Parti communiste français. A la suite de quoi, il aurait été incarcéré, le 12 mars 1943, au camp allemand de Soulac-sur-Mer. Deux mois plus tard, il serait parvenu à s'évader.

Dénoncé comme indicateur de la Gestapo, le 25 juin 1946, il est condamné par la cour de justice de Limoges à la peine capitale, à la confiscation de ses biens et à la dégradation nationale pour crime de trahison en temps de guerre. Condamnation par contumace. Depuis un an, en effet, Faucher est en fuite. On le signale sous le nom de « Jean Martinot » au 14e régiment de tirailleurs sénégalais à Hyères. Identifié, il déserte le 3 juillet 1945, se rend à Angers où, sous un autre nom, il obtient un poste de professeur dans une école privée. En 1946, il travaille pour une société d'assurances parisienne. De nouveau, il est repéré.

Traqué, il doit encore changer d'identité et de travail. Il entre alors sous le nom de « Jean Manu » à la rédaction de La Seine, un journal... de la SFIO. Mais, parallèlement, il multiplie les collaborations politiques dans sa famille de pensée, point de ralliement de l'extrême droite sociale, et s'inscrit au Mouvement travailliste français, parti dont le fondateur, Julien Dalbin, est un ami du dictateur argentin Juan Perón.

La valse des masques se poursuit. Reconnu en octobre 1947, Faucher se replie à Montbéliard, où il trouve le soutien d'un cadre de Peugeot. Un exil qui ne le conduit pas à l'inactivité puisqu'il crée, avec l'aide de son ami de la firme automobile, l'Armée française loyale. L'AFL n'est rien d'autre qu'une organisation paramilitaire et anticommuniste. Son plus haut fait d'armes est d'avoir été impliquée dans l'affaire du plan bleu. Faucher y participe sous les pseudonymes de « commandant Bazallis » et de « colonel Clark ». Après trois années de clandestinité, une condamnation à mort par contumace, une dizaine de faux noms, autant de domiciles et d'emplois quittés à la hâte, Jean-André Faucher se fait enfin arrêter, en octobre 1948. La folle équipée est terminée.

Entretient-il des relations privilégiées avec les Renseignements généraux dans le cadre de ses activités anticommunistes ? Toujours est-il que, condamné en juillet 1949 à vingt mois de prison pour « complot » dans le cadre du plan bleu, il est emprisonné d'octobre 1948 à juillet 1951. Ses différentes condamnations, à commencer par la condamnation à mort de 1946 commuée en quatre ans de prison, ont été finalement bien vite oubliées.

La prison n'a pas calmé ses ardeurs fascistes. De retour à Paris, il se place sous l'aile protectrice de Charles de Jonquières, secrétaire général de l'Union des intellectuels indépendants. Son mentor de l'époque, principal animateur du groupe Nation et Progrès, édite « la première revue raciste d'après-guerre », Les Actes des apôtres. Jean-André Faucher est alors proche de celui qui se présente comme un « Français de race pouvant compter sur les suffrages des Français de race » et dont le programme est « un Etat national, un Etat populaire, un Etat fort, rattaché au sol, au sang, aux traditions. Rejeter le cosmopolitisme, les naturalisations hâtives et la double citoyenneté ».

JAF se lance dans le « journalisme engagé ». Il participe à La Sentinelle, le bulletin issu du Mouvement socialiste d'unité française. Cet organe prêche le « socialisme national » et le « racisme scientifique ». Quelques années plus tard, il écrit : « Je suis devenu journaliste parce que j'avais des idées à exprimer et à défendre. » A partir de cette période, Jean-André Faucher se lance dans la conception de lettres confidentielles. Il crée « La lettre à un cousin », dans laquelle son pseudonyme est « cousin Jean », et « La lettre de l'oncle Pierre ». Parallèlement, il multiplie les collaborations journalistiques, n'hésitant pas à servir de passerelle entre la gauche et l'extrême droite. Il décline son talent à Rivarol, Charivari, L'Heure française (où son pseudonyme est « docteur Guillotin »), Dimanche matin, L'Echo de la presse et de la publicité, L'Indiscret de Paris, Aux écoutes... C'est l'une de ses piges qui lui donnera l'occasion de faire une rencontre déterminante. Le jeune turc radical Charles Hernu est furieux à la lecture d'une « brève » le concernant parue dans Dimanche matin. Il téléphone à l'auteur pour s'en plaindre. JAF ne se laisse pas démonter et invite sa victime à déjeuner. A table, sitôt les présentations faites, la conversation se crispe :

« Ce que vous avez écrit sur moi est indigne, j'exige un droit de réponse ! lance Charles Hernu.
- Je pense qu'il serait dommage d'en venir à un affrontement inutile.
- Que voulez-vous dire ?
- Le métier de journaliste consiste à être bien renseigné. Je pourrais être encore plus précis sur vous dans mes articles. Vous n'aimeriez sans doute pas que je rappelle votre jeunesse pétainiste. »

JAF peut faire le malin. Georges Albertini, l'ancien collaborateur, anticommuniste infatigable de l'après-guerre, vient en effet de confier au journaliste le « dossier Hernu ». Quelles en sont les révélations ?

A la Libération, entre octobre et décembre 1944, Charles Hernu a fait deux mois de prison, à Grenoble. En effet, il a exercé auparavant les fonctions de délégué départemental à l'Information sociale du gouvernement de Vichy, plus connue sous le nom de Propagande pétainiste ouvrière (PPO).

Sur la base de ce premier échange, qui a toutes les allures d'un rude affrontement, les deux hommes finissent par sympathiser. Ils établiront des relations ambiguës, mêlant chantage et complicité. « Faucher et Hernu ne se supportaient pas, mais ils étaient tout le temps ensemble », racontera plus tard Roger Chipot. Les deux hommes se sont trouvés. Deux carrures à faire peur aux petites filles, le verbe volontiers haut et la gestuelle facile, ils partagent avant tout un même appétit de la vie. Un élément supplémentaire rendra indéfectible leur amitié : ils sont tous deux francs-maçons. Charles Hernu au Grand Orient de France, JAF à la Grande Loge de France (restée déiste), ils savent pouvoir retrouver un réseau de connaissances communes. Tout les rapproche. Tout devrait les éloigner philosophiquement. Car si Jean-André Faucher est bien franc-maçon, il n'hésitera pas à violer le devoir sacré de discrétion : il sera bien plus tard l'auteur d'un Dictionnaire maçonnique dans lequel il divulguera les noms de ses frères, et celui des quatre numéros, consacrés à la franc-maçonnerie, du journal d'extrême droite Le Crapouillot, sous le pseudonyme de « Frédéric Vareuil ». Son engagement maçonnique paraît davantage dicté par une volonté d'entrisme que par des préoccupations humanistes.

Le voici donc intégré au sein d'un réseau de sociabilité dont il saura utiliser la puissance et l'étendue. Il se rapproche progressivement du Parti radical, lieu privilégié des intrigues politiciennes de la IVe République et paravent pour d'anciens collaborateurs. Il devient alors secrétaire général du Club des montagnards. La déclaration de principe est savoureuse : il s'agit pour les « montagnards » de s'opposer à la fois au fascisme et au communisme. Pourtant, la même année, le secrétaire général ne renonce pas à ses convictions puisqu'il lance, avec Noël Jacquemart, le journal d'extrême droite Charivari. Sa situation stratégique d'intermédiaire entre la gauche et l'extrême droite lui permet quelquefois d'organiser des rencontres aussi fructueuses qu'inattendues. Ainsi, en avril 1957, mettra-t-il en contact son ami Charles Hernu et Jean-Marie Le Pen. Journaliste bien informé, Jean-André Faucher fait feu de tout bois. Il relate cet entretien dans la publication de Roger Capgras, Dimanche matin, le 7 avril 1957, dans la rubrique « Les pieds dans le plat » : « Les députés jacobins Charles Hernu et Hounanier ont eu cette semaine un long entretien avec les députés nationalistes Le Pen et Demarquet. Étudiant ensemble l'affaire algérienne, ils sont tombés d'accord sur trois points précis. Et s'ils demeurent opposés quant aux grands principes mis en cause là-bas, ils seraient d'accord pour tenir ensemble un grand meeting sur l'affaire algérienne devant la jeunesse de Paris. Cette rencontre n'a pas encore fini de surprendre les uns et d'indigner les autres. »

JAF n'a pas su tenir sa plume. Et les protagonistes de cette histoire le lui reprocheront de manière expéditive. Le lendemain de la publication, Jean-Marie Le Pen et Jean-Maurice Demarquet débarquent au 2 rue de Châteaudun pour infliger une correction à l'entremetteur bavard.

Une fracture importante se produit à la fin des années 50 avec la guerre d'Algérie. Pour Faucher, une fois de plus, le choix est clair : il ne peut que se ranger aux côtés des partisans de l'Algérie française. C'est ce qu'il expliquera dans L'Agonie d'un régime, L'Algérie rebelle, Les Barricades d'Alger et Alger la maudite. Pourtant, les membres clandestins de l'OAS (Organisation de l'armée secrète) restent à son égard très critiques et voient en lui une « barbouze » : en 1964, un tract intitulé « Honneur et fidélité » accuse Faucher d'être une « balance » des RG, d'avoir appartenu au PPF et à la Milice et d'avoir infiltré l'OAS pour en dénoncer les militants. Le nationaliste, admirateur et historien de la Commune, est devenu en 1963 le vice-président du Club Louise-Michel. Très proche de la famille Maroselli (André, sénateur-maire de Luxeuil-les-Bains, et Jacques, éphémère député), Faucher sera, avec l'Atelier républicain et le Club Henri-Rochefort, l'un des artisans du foisonnement des clubs qui se fédéreront dans la Convention des institutions républicaines.

En 1965, Jean-André Faucher représente un soutien puissant dans le ralliement du Parti radical à la candidature de celui qu'il n'appelle que « mon cousin ». Son intervention est particulièrement remarquée lors d'un déjeuner décisif qui se tient à Saint-Gratien. Le 24 septembre 1965, JAF et François Mitterrand déjeunent ensemble. C'est à ce moment-là que le pacte est conclu. L'adversaire du général de Gaulle s'adjoint les services d'un homme dont il connaît la plume acide. Il en fait l'un de ses attachés de presse. Le journaliste n'est pas dépaysé : le directeur de la communication s'appelle Charles Hernu.

Durant l'entre-deux-tours, en décembre 1965, il signe le texte de la « motion des 261 » (...). Mais son profil ne fait pas l'unanimité. Henri Caillavet, autre dignitaire maçonnique, s'émeut à plusieurs reprises de cette présence qu'il juge encombrante : « Faucher, c'était un peu voyant. C'était un joueur, un tricheur pas clair. Un jour, je vais voir François Mitterrand et je lui dis : "Mais on va se retrouver avec qui ? - On ne sera jamais assez nombreux", me répond Mitterrand. Cette campagne, c'est une auberge espagnole. Une autre fois, je suis allé voir son ami Charles Hernu et je lui ai dit : "Ce Faucher, c'est pas des casseroles qu'il traîne, ce sont des chaudrons. - Oh, il faut oublier !" me répond Hernu. »

Guy Penne confirme :

« A l'époque, Mitterrand accepte tout. Faucher a dû faire allégeance et il est entré dans la mouvance.
- Mais comment arrive-t-il à s'attacher l'amitié de gens comme lui ?
- Ça, ce sont des trucs de séduction de Mitterrand. Il arrive à séduire des gens qui ne sont pas de la famille. »

Le passé et les idées extrémistes de Jean-André Faucher étaient donc connus. Deux exemples l'attestent : en 1958, il reproduit au dos de son ouvrage L'Agonie d'un régime plusieurs citations de presse le concernant, dont une de L'Express qualifiant l'auteur de « journaliste d'extrême droite » ; pendant la campagne présidentielle de 1965, il n'hésite pas à écrire pour la revue fascisante Europe-Action. Au sein du comité éditorial, on retrouve Jean Mabire, auteur d'une histoire romancée des SS français, Alain de Benoist, alias « Fabrice Laroche », François d'Orcival. Les ouvrages recommandés sont ceux de Léon Degrelle, chef de file des rexistes, mouvement national-socialiste belge.

L'article signé par JAF est intitulé « Lettre d'un journaliste de gauche » et illustre l'ambivalence de sa pensée. Il commence par expliquer son ralliement à François Mitterrand : « Je l'ai fait parce que la gauche patriote, au nom de laquelle je m'exprime depuis plusieurs années [...], ne pouvait que prendre sa place dans le front de la gauche. » Quelques lignes plus loin, il salue dans « les rédacteurs d'Europe-Action et dans les animateurs des bulletins de la Fédération des étudiants nationalistes les héritiers authentiques d'un socialisme révolutionnaire de pure tradition philosophique française, dans la filiation de Blanqui et de Sorel [...] ». En conclusion, vient cet appel aux jeunes d'Europe-Action : « A bientôt, camarades ! Je sais où nous finirons par nous retrouver, aux avant-postes des prochaines batailles. Vous refaites très exactement le chemin que mes amis et moi avons fait avant vous. Nous avons mis vingt-cinq ans à parcourir la longue route que vous allez suivre en quelques mois. Cela aussi, c'est le progrès. »

Au cours de la campagne pour les élections législatives de juin 1968, Charles Hernu fait appel à Faucher. Candidat à Châteauroux, Hernu affronte le gaulliste François Gerbaud, qui n'hésite pas à remuer le passé pétainiste de son adversaire. Juvénal, que JAF a quitté depuis deux ans, se fait aussitôt l'écho de cette information. Faucher se transforme alors en témoin de moralité. L'ancien collaborateur interviendra publiquement à Châteauroux, à la demande de Charles Hernu, pour réfuter ces accusations. Puis Faucher enverra une lettre à son ex-employeur, le directeur de Juvénal, Martin Salvadori : « Interrogez-vous pour savoir si cet idéal que vous avez toujours servi ne vous amène pas aujourd'hui à admettre que chaque fois que vous portez un coup à Charles Hernu, c'est la Fédération de la gauche dont il est le vice-président que vous blessez. Comme la FGDS demeure la force essentielle et irremplaçable de l'opposition, démolir systématiquement un homme qui est chargé de responsabilités aussi lourdes que Charles Hernu, c'est rendre finalement un bien grand service au pouvoir. » Cette même année, Faucher collabore régulièrement à l'hebdomadaire d'extrême droite Minute.

Au début des années 70, devenu rédacteur en chef de Valeurs actuelles, refuge des nostalgiques de Vichy, où il a longtemps signé un bloc-notes politique sous le pseudonyme d'« Eugène de Rastignac », il renoue avec son goût pour l'entremise. Il organise, en novembre 1974, un déjeuner entre Roland Goguillot, alias « Roland Gaucher », et Charles Hernu. Le moment n'est pas fortuit. Une partie de l'extrême droite n'a pas digéré les consignes de vote du Front national en faveur du nouveau président, Valéry Giscard d'Estaing, et l'abandon de la notion de « nationalisme révolutionnaire » par Jean-Marie Le Pen. En ce mois de novembre, quelques-uns ont fait scission et se sont regroupés autour de Pascal Gauchon, Roland Gaucher et Gabriel Jeantet. C'est la naissance du Parti des forces nouvelles (PFN) qui se pose en garant de l'orthodoxie nationaliste.

L'entourage de François Mitterrand s'intéresse avec gourmandise à cette fraction de l'extrême droite qui entend s'opposer au giscardisme naissant. Des contacts seront maintenus jusqu'en 1981. Entre les deux tours de la présidentielle, le candidat socialiste accepte, une nouvelle fois, une invitation à déjeuner du Syndicat de la presse parisienne. Cet organisme rassemble notamment des directeurs de lettres confidentielles proches de l'extrême droite. Ainsi, autour de la table se retrouvent ce jour-là François Brigneau, à l'époque membre du Parti des forces nouvelles, et deux autres témoins. En se rendant à ce déjeuner, François Mitterrand sait déjà qu'il peut compter sur le soutien de Jean-André Faucher, longtemps secrétaire général du SPP, de Roland Gaucher et de Georges Sauge. Ce dernier s'est surtout distingué pendant la guerre d'Algérie : « Il représentait alors l'aile religieuse, catholique fanatique du camp des "ultras", jusqu'à sympathiser avec l'OAS. En fait, ce national-catholicisme considérait la religion chrétienne comme le moyen le plus efficace pour lutter contre les théories subversives et révolutionnaires, en premier lieu le communisme. » En 1946, Georges Sauge a créé un bimensuel, L'Homme nouveau, chaud partisan de l'amnistie des faits de collaboration et en croisade contre « l'infiltration marxiste dans les milieux catholiques ». En 1965, sans rien renier de ses convictions, c'est le même homme qui appelle à voter pour François Mitterrand en expliquant ainsi son choix : « François Mitterrand, pour avoir la liberté compatible avec la haute charge de la magistrature suprême, doit être allégé du handicap communiste par l'apport massif des voix nationales, que celles-ci soient socialistes, radicales ou, comme les nôtres, indépendantes. » Six ans plus tard, il rejoint le Parti socialiste d'Epinay, dans lequel il voit « l'arme la plus efficace pour réduire et venir à bout du péril communiste ». Membre de la commission Armée nouvelle du PS, c'est aussi un proche de Charles Hernu. « En 1974, lors de l'élection présidentielle, nous étions réunis au QG de campagne de François Mitterrand à la tour Montparnasse. Il y avait là des gens de tous les milieux. On en rigole encore, heureusement qu'on n'a pas pris de photo », se souvient avec amusement Georges Sauge.

Tout en poursuivant ses différentes collaborations dans la presse d'extrême droite, Jean-André Faucher ne se lasse pas de créer des formations politiques aussi groupusculaires qu'éphémères et qui ont pour point commun d'être estampillées « de gauche ». Après la victoire de François Mitterrand, Faucher est nommé au Conseil économique et social sur proposition du Premier ministre, Laurent Fabius. Au même moment, il se voit confier un poste de conseiller technique officieux au cabinet du secrétaire d'Etat aux Départements et Territoires d'outre-mer, Georges Lemoine. Il organise une tournée ministérielle en Polynésie française, mais sa principale mission consiste, dès 1984, à tenter de renouer les fils du dialogue entre Caldoches et Kanaks en Nouvelle-Calédonie. Sur place, la plupart des interlocuteurs sont des « frères ». Jean-André Faucher a un atout majeur pour réussir. Pourtant, bien vite, les représentants des communautés se plaignent de ce singulier émissaire. Le député RPCR Jacques Lafleur va jusqu'à exiger le départ de Faucher.

Le 30 mars 1986, dans le contingent réservé au ministère des Dom-Tom, le Journal officiel publie la nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur de Jean-André Faucher au grade de chevalier. Selon L'Evénement du jeudi, c'est Jean-Claude Colliard, à l'époque directeur de cabinet de François Mitterrand, qui est l'instigateur de cette nomination. Pourtant, le respect du règlement de l'ordre de la Légion d'honneur aurait dû empêcher une telle reconnaissance. Le traditionnel mémoire de proposition soumis à la signature du ministre se conclut en effet par les mots suivants : « Le ministre de... certifie en outre qu'il résulte de l'enquête sur la moralité de Monsieur... que son comportement au cours de la guerre de 1939-1945 [...] permet sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur. » "