vendredi 1 mars 2013

Les socialistes français sont-ils républicains ?

Charles Fourier, Publication des manuscrits de Charles Fourier, Paris, Librairie phalanstérienne, 1857-1858, p. 91-93 :

"On peut comparer les corps savants à certains enfants qui dans leur jeune âge donnent de brillantes espérances, comme Néron, et qui dans l'âge adulte ne tournent qu'au mal. Les savants et artistes se montrèrent noblement dans l'antiquité. Dans la Grèce, théâtre de leur enfance, ils avaient su prendre une attitude imposante et telle qu'ils devraient l'avoir dans une société bien ordonnée. Les Platon, les Aristote, vivaient dans l'opulence et frayaient avec les rois. Ils étaient rois dans leurs écoles et non pas esclaves d'un censeur comme les modernes. Un orateur fameux, un Démosthène, était communément l'oracle des conseils d'Etat. Les artistes étaient divinisés ; les sophistes mêmes jouissaient du plus grand relief, et Alexandre endurait les rebuffades de Diogène. Enfin, toute la classe des savants et artistes avait su imposer aux nations et s'élever à un rang honorable, soit dans l'opinion soit dans les affaires publiques.


Quel changement dans l'âge moderne, où ils sont pour la plupart dans un état voisin de l'indigence, et tout occupés à se diffamer, s'avilir réciproquement, se rendre suspects aux souverains et aux nations. Ils eurent encore une ombre d'éclat au dernier siècle. Ils eurent encore une ombre d'éclat au dernier siècle. On inclinait aux idées libérales, et les Grands s'honoraient de l'intimité des savants et artistes ; mais la funeste expérience de 1789 a frappé tous ces corps d'une disgrâce irréparable. Pourrait-on ne pas suspecter des hommes qui, avec leurs promesses de perfectionnement, n'aboutissent qu'à ensanglanter vingt empires pour enraciner l'indigence et la fourberie ? Depuis ce temps on envisage les philosophes comme des agitateurs à surveiller ; on enveloppe dans leur disgrâce les corps de savants et artistes, et chaque souverain tient à gages deux ou trois d'entre eux qui, sous les titres pompeux de chefs d'enseignement ou présidents d'académies, ont pour fonction réelle de contenir et bâillonner leur corporation.

L'avenir ne leur présente que des ronces et des perspectives de déclin. Les voilà de plus en plus au chemin de la misère. Il est évident que la civilisation, devenue toute mercantile, tend à ravaler les sciences, les arts et leurs disciples, d'autant plus disgraciés qu'ils se sont perdus par l'épreuve de leurs théories.

La révolution de 1789 était le fruit de leurs dogmes. Ils ne purent y obtenir aucun rang. Elle ne tourna qu'au profit de quelques démagogues forcenés qui envoyaient en masse les savants à l'échafaud. Vint ensuite Bonaparte qui, pour les maîtriser, feignit d'abord de leur accorder une ombre de faveur, en éleva quelques-uns aux fonctions éminentes, puis laissa bientôt la masse retomber dans l'obscurité et leur imposa un rigoureux silence. Eux-mêmes ont creusé le double abîme qui les engloutit, l'esprit illibéral et l'esprit mercantile. Notre génération leurrée a dû prendre en aversion ces idées libérales qui ne favorisent que l'oppression, qui attaquent un préjugé pour le recréer plus colossalement. Au prétendu despotisme de Louis XVI ils substituent celui d'un gouvernement tout militaire. Ils renversent une noblesse pour en recréer deux plus altières (car vit-on rien de plus hautain que les nobles de Bonaparte dans les derniers temps de son règne ?) (...) et les nobles d'agiotage, banquiers et coryphées de Bourse qui sont vraiment une seconde noblesse engendrée par cette philosophie dont les théories ont pour effet constant de doubler le fléau dont elle promet la destruction."

Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome I, Paris, Garnier frères, 1858, p. 366-367 :

"La démocratie du dix-neuvième siècle a crié plus haut que celle du moyen âge, Vox populi vox Dei, ce que M. Mazzini traduit par ces mots, Dio e popolo. Grâce à cette maxime. Napoléon Ier et Louis-Philippe, sortie de la dictature populaire, purent se croire aussi légitimes que Louis XVIII et Henri V. Il n’y avait de changé que le mode d’enregistrement.

La seule chose à remarquer dans ce système est qu’il témoigne d’une méfiance plus grande encore que le premier. Comme si la consécration du prêtre était inefficace, le peuple ne s’en rapporte qu’à lui-même de la révélation divine. Ainsi appuyé, le pouvoir, ce lui semble, ne pourra plus périr ni malfaire.

Hélas ! on s’est vite aperçu qu’en substituant l’investiture du peuple à celle de l’Eglise, on tombait dans une superstition pire ; qu’au lieu d’améliorer le pouvoir et de le consolider on le dépravait : de sorte qu’on se trouvait avoir sacrifié, sans compensation, le fruit de dix siècles d’élaboration politique, aux hallucinations d’une démagogie sans tradition, sans idée, et livrée à la fureur de ses instincts. Et voyez la conséquence ! Devant la transaction de 89, la révolte des Vendéens eût été coupable ; 1794 et 1804 en firent un droit et un devoir. Rien n’a plus nui à la Révolution que cette palingénésie gouvernementale, devenue le sacrement du jacobinisme, et qui n’était que l’arcanum imperii.

Religion pour religion, l’urne populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne. Tout ce qu’elle a produit a été de changer la méfiance en dégoût, et le scepticisme en haine."

Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le Parti de la Révolution, Paris, E. Dentu, 1863, p. 320-322 :

"Sous une autorité fédérale, la politique d’un grand peuple est aussi simple que sa destinée. Faire place à la liberté, procurer à tous travail et bien-être, cultiver les intelligences, fortifier les consciences, voilà pour le dedans ; au dehors, donner l’exemple. Un peuple confédéré est un peuple organisé pour la paix ; des armées, qu’en ferait-il ? Tout le service militaire se réduit à celui de la gendarmerie, des commis d’état-major et des préposés à la garde des magasins et des forteresses. Nul besoin d’alliance, pas plus que de traités de commerce : entre nations libres, il suffit du droit commun. Liberté d’échange, sauf le prélèvement du fisc, et dans certains cas débattus en conseil fédéral, une taxe de compensation : voilà pour les affaires ; — liberté de circulation et de résidence, sauf le respect dû aux lois en chaque pays : voilà pour les personnes, en attendant la communauté de patrie.

Telle est l’idée fédéraliste, et telle est sa déduction. Ajoutez que la transition peut être aussi insensible que l’on voudra. Le despotisme est de construction difficile, de conservation périlleuse ; il est toujours facile, utile et légal de revenir à la liberté.

La nation française est parfaitement disposée pour cette réforme. Accoutumée de longue main à des gênes de toute sorte et à de lourdes charges, elle est peu exigeante ; elle attendra dix ans l’achèvement de l’édifice, pourvu que chaque année l’édifice s’élève d’un étage. La tradition n’y est pas contraire : ôtez de l’ancienne monarchie la distinction des castes et les droits féodaux ; la France, avec ses Etats de province, ses droits coutumiers et ses bourgeoisies, n’est plus qu’une vaste confédération, le roi de France un président fédéral. C’est la lutte révolutionnaire qui nous a donné la centralisation. Sous ce régime, l’Egalité s’est soutenue, au moins dans les mœurs ; la Liberté s’est progressivement amoindrie."

Jean Jaurès, Histoire socialiste (1789-1900), tome I : "La Constituante (1789-1791)", Paris, Jules Rouff, 1901, p. 364 :

"Si le rêve de Mirabeau s'était accompli, si Louis XVI avait eu confiance dans la Révolution et lui avait inspiré confiance, s'il était devenu le roi de la Révolution, il n'y aurait pas eu rupture entre la France moderne et sa séculaire tradition. La Révolution n'aurait pas été acculée, par la trahison du roi et l'agression de l'étranger, aux moyens extrêmes et violents. Elle n'aurait pas surtout été obligée à l'immense effort militaire d'où à la longue la dictature napoléonienne est sortie.

Le plan de Mirabeau préservait donc la France du césarisme et de la « servitude militaire, la plus dégradante de toutes ». Il la préservait aussi de la prédominance d'une oligarchie bourgeoise, et le régime censitaire de Louis-Philippe était aussi impossible que le régime guerrier de Napoléon. Malgré la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, la Révolution a créé, d'emblée plus de quatre millions d'électeurs, et la royauté, selon les vues de Mirabeau, pour porter en elle la force du peuple entier, aurait donné le suffrage universel.

Ainsi c'est une monarchie à la fois traditionnelle, moderne, parlementaire et démocratique qui aurait ordonné et stimulé de haut les mouvements d'un grand peuple libre. Sans doute, elle n'aurait pu faire violence à l'évolution économique. Elle n'aurait pu empêcher, dans le sein de la société industrielle, l'antagonisme croissant du capitalisme et du prolétariat, mais habituée déjà par une grande audace révolutionnaire à se dégager des entraves du passé et à coordonner son action à l'action des forces nouvelles, elle aurait pu s'incliner peu à peu vers la classe ouvrière et seconder son mouvement. Les forces gaspillées par la France en révolutions périodiques et en formidables dépenses militaires, auraient été consacrées tout entières à un développement intérieur, continu et paisible.

Voilà les perspectives qu'ouvre à la pensée le génie de Mirabeau, et on y entre un moment avec quelque complaisance."

Jean Jaurès, Histoire socialiste (1789-1900), tome II : "La Législative (1791-1792)", Paris, Jules Rouff, 1901, p. 836-837 :

"Dans ce désarroi général et dans cette sorte de paralysie momentanée des partis et des forces, Brissot, avec une audace extraordinaire, vit dans la guerre le seul moyen de déterminer un mouvement nouveau, d'aiguillonner l'énergie révolutionnaire, de mettre à l'épreuve le roi et de le soumettre enfin à la Révolution ou de le renverser.

La guerre agrandissait le théâtre de l'action, de la liberté et de la gloire. Elle obligeait les traîtres à se découvrir, et les intrigues obscures étaient abolies comme une fourmilière noyée par l'ouragan.

La guerre permettait aux partis du mouvement d'entraîner les modérés, de les violenter au besoin ; car leur tiédeur pour la Révolution serait dénoncée comme une trahison envers la patrie elle-même.

La guerre enfin, par l'émotion de l'inconnu et du danger, par la surexcitation de la fierté nationale, ravivait l'énergie du peuple. Il n'était plus possible de le conduire directement par les seules voies de la politique intérieure à l'assaut du pouvoir royal. Une sorte de cauchemar d'impuissance semblait peser sur la Révolution. Quoi ! Ni au 14 juillet, ni au 6 octobre, ni même après Varennes, nous n'avons pu ou renverser ou subordonner le roi ! Bien mieux, à chacun des combats qu'elle soutient, à chacune même des fautes qu'elle commet, la royauté semble grandir en force ; et à l'heure où c'est le roi qui devrait être châtié, il n'y a que les démocrates qui soient poursuivis ! Pour rompre ce charme séculaire de la royauté, il faut qu'elle s'abandonne enfin à la Révolution ou que par la trahison flagrante contre la patrie, elle suscite contre elle la colère des citoyens déjà enfiévrés par la lutte contre l'étranger.

Ainsi la Gironde voulait faire de la guerre une formidable manœuvre de politique intérieure. Terrible responsabilité ! Quand nous pensons aux épreuves inouïes que la France va subir, quand nous songeons que cette surexcitation d'un moment sera payée par vingt années de césarisme sanglant et qu'ensuite de 1815 à 1848, on peut dire de 1815 à 1870, la France aura moins de liberté qu'elle n'en avait sous la Constitution de 1791, quand on songe que la propagande armée des principes révolutionnaires a surexcité contre nous le sentiment national des peuples et créé le formidable état militaire sous lequel plient les nations, on se demande si la Gironde avait le droit de jouer cette extraordinaire partie de dés."

Georges Valois, La monarchie et la classe ouvrière, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1909, p. 150-152 :

"On ne peut donc comprendre le mouvement ouvrier sans tenir compte des opinions que forment les intellectuels sur le syndicalisme.

A les examiner aujourd'hui, on peut faire une remarque extrêmement intéressante ; l'action de ces intellectuels, qui tendait naguère à la domination, à la direction des forces ouvrières, tend aujourd'hui à se nier elle-même en refusant de se reconnaître tout droit à une direction quelconque, et même à une création quelconque de « valeurs » devant animer la vie ouvrière. C'est ce que l'on peut constater chez les socialistes de la nouvelle école qu'a groupés M. Lagardelle au Mouvement socialiste et qui suivent les enseignements de M. Georges Sorel. Il se forme ainsi une catégorie d'intellectuels dont l'action aura pour but la destruction totale de tous les apports intellectuels du siècle passé dans la philosophie ouvrière.

Or notez bien que ces apports, ce sont toutes les idées socialistes, tous les systèmes socialistes, et les jugements et les idées anarchistes, qui font parfois du syndicalisme, qui est essentiellement une haute oeuvre d'ordre, un dissolvant de l'état social, de la civilisation. Ce sont précisément ces idées qui séparent le syndicalisme révolutionnaire du syndicalisme royaliste, alors que nous nous unissons étroitement, et de la manière la plus heureuse, par les pures idées syndicalistes : 1° organisation fondée sur la conscience de classe, sur les caractères de classe ; 2° action directe. Ces idées détruites, la jonction est inévitable, et tant de mouvements syndicalistes qui s'opposent aujourd'hui ou luttent séparément se rejoignent, se fondent, pour une commune action purement ouvrière, laissant l'Etat à qui peut le tenir. La critique des néo-socialistes tend donc à la restauration de la plus pure tradition française. Il faudra bien aller jusqu'au bout, et l'heure venue de conclure, conclure à la monarchie.

C'est ce qu'à fait M. Michel Darguenat, qui est un de ces intellectuels syndicalisants, et qui est venu au Roi par les étapes mêmes que marquent les néo-socialistes, du socialisme politique au socialisme antiparlementaire, puis au syndicalisme révolutionnaire, et de là au syndicalisme royaliste. C'est là le grand intérêt de l'évolution de sa pensée, dont les transformations ont été commandées par l'intérêt ouvrier et qui a suivi rigoureusement la voie sociale : d'Allemane à Sorel, et de Sorel à Maurras, sans heurt, et notez bien ceci, c'est très important : sans reniement.

Du Mouvement socialiste à l'Action Française, c'est un logique aboutissement."

Léon Blum, A l'échelle humaine, Paris, Gallimard, 1945, p. 106 :

"L'expérience anglaise ou belge a montré que la souveraineté monarchique n'était pas incompatible, en fait, avec une démocratie réelle. Mais en France, elle a cessé depuis un siècle d'incarner l'unité nationale, et elle ne pourrait se fonder ni sur une aristocratie persistante, ni sur une bourgeoisie consistante, ni sur un peuple « loyaliste »."

Guy Mollet, cité dans un document retranscrivant une conversation entre Anthony Eden et Norman Brook, 28 septembre 1956 (source : Guardian.co.uk, 15 janvier 2007) :

"Je ne pense pas qu'il devrait y avoir des difficultés quant à l'acceptation par la France de la direction de Sa Majesté [en cas de rattachement au Commonwealth]. Les Français seraient favorables à des dispositions relatives à une citoyenneté commune sur la base de celle de l'Irlande."

François Mitterrand, Le Coup d'Etat permanent, Paris, Plon, 1964, p. 84 :

"Une monarchie constitutionnelle comme en Grande-Bretagne et dans les Pays Scandinaves s'accommode de contradictions qui finissent par se compenser et par s'insérer dans un ordre politique lorsque les institutions ont quelque souplesse et les hommes qui les régissent quelque sagesse. Mais une dictature ne peut sans se contredire et donc sans se détruire manquer à sa logique qui est de soumettre à sa loi les hommes et les choses, de concentrer les activités, les échanges, les besoins, les passions sur le but qu'elle s'assigne, de magnifier la personne du chef, omnipotent, omniprésent, père et maître, guide et juge, principe et symbole, de mobiliser à son exclusif service les vieilles fées malsaines qui procurent au peuple l'illusion des renaissances équivoques."

François Mitterrand, interview à L'Express, 14 juillet 1989 :

"La monarchie a été atteinte mortellement à partir de Louis XIV, et non à partir de Louis XVI, lorsque le roi, prenant le parti des privilégiés, s'est isolé du peuple. Cela lui a fait manquer le passage, réussi en Angleterre, vers la monarchie constitutionnelle. Dès ce moment, elle a sombré. 1789 représente, de ce fait, une césure sans pareille de notre histoire."