mercredi 6 mars 2013

L'antisémitisme bulgare

Yves Durand, Le nouvel ordre européen nazi, 1938-1945, Bruxelles, Complexe, 1990 :

"Lorsque, le 22 mars 1942, Boris III rencontrera à nouveau Hitler à Berchtesgaden, l'historien bulgare Stefanov pense qu'il aurait accepté de déclarer, à terme, la guerre à l'URSS ; l'armée aurait été préparée en vue de cette intervention. Stalingrad aurait renversé ces plans. En fait, la Bulgarie ne reviendra pas sur son refus de s'associer directement à la guerre contre l'URSS. En revanche, la contribution économique de la Bulgarie à l'effort de guerre du Reich ne cesse de croître. En 1944, 84 % des exportations et 75 % des importations du pays se feront avec l'Allemagne.

Sur le plan intérieur, le régime du roi Boris III a établi le principe du service du travail obligatoire dès le 23 avril 1940 ; pris en main l'organisation étatique de la jeunesse (29 décembre 1940). Une loi antisémite, « pour la sauvegarde de la nation », a été adoptée le 24 décembre 1940. Le 28 juin 1942, un « Commissariat spécial aux questions juives » a reçu pleins pouvoirs pour régler « la question juive » (9 000 juifs grecs des territoires occupés seront livrés aux Allemands — 70 seulement survivront, d'après M. Mourin)." (p. 144)

Joëlle Dalègre, La Thrace grecque : populations et territoire, Paris, L'Harmattan, 1997 :

"La seconde guerre mondiale complète l'oeuvre d'hellénisation puisque la quasi-totalité des Juifs de Thrace sont déportés par les autorités bulgares à la demande des Allemands ; les premiers décrets antijuifs sont pris en Bulgarie en septembre 1940 mais ne sont signés par le tsar Boris que le 15 février 1941 et peu appliqués. En août 1942 est créé le Commissariat aux Questions Juives ; en février 1943 la pression nazie est plus forte, le capitaine SS Dannecker vient en Bulgarie négocier la déportation de 20 000 Juifs, les Bulgares décident alors de déporter en priorité les Juifs des "territoires nouvellement libérés". Un accord est signé le 22 février 1943.

La déportation des Juifs de Thrace s'opère dans la nuit du 3 au 4 mars 1943, les familles arrêtées à domicile sont enfermées quelques jours dans les entrepôts de tabac, puis conduites à pied, à travers le Rhodope au départ de Komotini, vers des centres de transit à Dupnitsa et Blagoevgrad d'où des trains les transportent les 18 et 19 mars vers Treblinka. 1 446 personnes ont été déportées sur 1 485 recensées, aucune n'est revenue ; sur les 39 personnes non déportées, 21 étaient de nationalité italienne, espagnole ou turque, 4 étaient réfugiées au Consulat de Turquie, 9 étaient déjà dans des camps de travail en Bulgarie, 3 étaient en prison et 2 étaient absentes au moment de l'arrestation. La vallée de l'Evros étant aux mains des autorités allemandes, elles ont elles-mêmes déporté en avril 1943, les Juifs de Didymoticho (1000 p), 197 personnes d'Orestias et 40 de Soufli. Il n'y a plus depuis lors de Juifs en Thrace grecque." (p. 130-131)

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2008 :

"L'accord germano-bulgare correspondant interdisait que les soldats de la Wehrmacht en transit fissent des provisions de marchandises. Mais cette disposition resta lettre morte. Ce n'est que face à une situation militaire compromise que les responsables allemands consentirent le 6 février 1944 à un accord autorisant les douanes bulgares à contrôler les paquetages ainsi que les paquets et colis de la poste aux armées. Auparavant, les autorités locales n'avaient cessé de se plaindre des « achats massifs » qui avaient provoqué dans les régions concernées « une pénurie de marchandises, une augmentation des prix et, par voie de conséquence, une exaspération croissante de la population à l'encontre des soldats allemands ».

Cela explique pourquoi le projet de budget de l'année 1942 intégrait pour la première fois un impôt spécial sur le capital des Juifs, qui devait rapporter 1,5 milliard de leva, tandis que les augmentations des autres impôts directs n'en représentaient que 628 millions. La loi antisémite « pour la protection de la nation » avait été promulguée dès le 21 janvier 1941. A quelques exceptions près, les Juifs furent dès lors considérés comme des étrangers : il leur était interdit d'exercer certaines professions, et ils devaient, selon l'article 26, déclarer la totalité de leurs biens auprès de la Banque nationale. Tout de suite après, le 14 juillet 1941, le gouvernement de Sofia imposa à son tour un impôt exceptionnel sur le capital « des personnes d'origine juive » au profit des caisses de l'Etat. Le taux était de 20 % pour un capital supérieur à 200 000 leva (soit un peu plus de 6000 RM), et de 25 % à partir de 3 millions. D'après les chiffres rendus publics, on espérait obtenir ainsi une recette d'« au moins 1,8 milliard de leva ».

S'y ajoutèrent d'autres mesures économiques discriminatoires et arbitraires : alors que le gouvernement bulgare avait introduit au cours de l'été 1941 le lev comme unique moyen de paiement légal dans les parties annexées de la Macédoine et de la Thrace, le cours était fixé à un taux entre 30 et 50 % plus défavorable pour les citoyens juifs qui échangeaient des drachmes grecques ou des dinars yougoslaves que pour « tous les autres déposants ». Parallèlement à cette législation antijuive, la Bulgarie promulgua des lois permettant d'exproprier les Grecs dans les territoires thraces et macédoniens occupés.

En réalité, les recettes publiques tirées de l'impôt spécial pour les Juifs bulgares rapportèrent en 1942 moins de la moitié du montant escompté, à savoir 709 millions de leva. En 1943, on prévoyait de se procurer par le même moyen 400 millions supplémentaires, et, « grâce à la vente de biens immobiliers et d'autres objets de valeur », plus de 1,5 million de leva. L'émissaire allemand notait dans son rapport financier périodique qu'il « pourrait s'agir ici de la vente des biens immobiliers et des titres confisqués à leurs propriétaires juifs ». Les valeurs concernées provenaient des Juifs de Macédoine et de Thrace, déportés au printemps 1943. Dans cette perspective, le gouvernement de Sofia avait décrété dès le 2 mars 1942 que les biens de tous les Juifs émigrés devaient revenir à l'Etat. Comme en Allemagne, les recettes de ce pillage d'État alimentaient le poste « autres recettes ».

Le 29 août 1942 fut promulguée la loi intitulée « Ensemble des mesures visant à régler la question juive et les affaires qui y sont liées ». Elle regroupait en 59 articles les dispositions déjà prises par décret et établissait les fondements du Commissariat aux questions juives. En matière d'économie financière, la présence de représentants du ministère des Finances et de la Banque nationale au conseil d'administration de ce commissariat est révélatrice. L'article 43 prévoyait la « saisie des actions et autres titres » au profit de l'Etat bulgare. L'article 45 obligeait tous les Juifs à déposer l'ensemble de leurs avoirs liquides supplémentaires et créances éventuelles (assurances, testaments, reconnaissances de dettes, effets de commerce, etc.) auprès de la Banque nationale. L'article 47, qui réglementait la vente des biens juifs « aux enchères publiques », prévoyait bien (formellement) que les fonctionnaires portassent les recettes au crédit des différents Juifs expropriés, mais seulement à hauteur de la valeur que ceux-ci avaient eux-mêmes déclarée. Quand les enchères atteignaient des prix plus élevés (et c'était souvent le cas en raison de l'inflation de guerre), « l'excédent [revenait] à l'Etat ».

Début 1943, le commissaire bulgare aux questions juives, Aleksandar Belev, émit auprès des Allemands le souhait qu'ils déportassent « les Juifs bien placés dans l'économie ». Si le gouvernement stoppa ce mouvement pour des raisons de politique étrangère et protégea les Juifs bulgares de la déportation, cela ne signifiait nullement la fin des spoliations. L'officier allemand en charge de l'économie de guerre rapporta ainsi en juin 1943 que « la majeure partie des Juifs de Sofia a été déplacée en province ». Le commissaire bulgare aux questions juives liquida des biens juifs pour une valeur totale d'environ 4,5 milliards de leva. Comme ailleurs, une part considérable de cet argent aboutit, comme l'ensemble des subsides extorqués en permanence aux Bulgares, dans des mains allemandes.

Le 22 février 1943, Belev et Theodor Dannecker, le mandataire d'Eichmann, conclurent un accord, déjà approuvé par le gouvernement bulgare, selon lequel les Juifs « des nouvelles provinces de Thrace et de Macédoine » devaient être déportés « dans les territoires allemands de l'Est ». Leur destination fut en fait Treblinka, où les 11 343 déportés furent sans exception immédiatement exterminés. Les logements ainsi libérés furent occupés par des colons bulgares, afin de « bulgariser » ces territoires. Pratiquement au même moment, beaucoup des Grecs chassés de ces régions furent contraints de fuir dans la partie grecque de la Macédoine, où les attendaient les logements des Juifs de Salonique et des environs, également déportés. Le nord de la Grèce actuelle, longtemps disputé, fut ainsi « hellénisé »." (p. 315-318)

Karl Oberg, circulaire du 4 septembre 1942, cité par Léon Poliakov dans L'Etoile jaune, Paris, Grancher, 1999 :


"Le 26 août, le Conseil des Ministres de Bulgarie a adopté une ordonnance comportant une série de restrictions importantes pour les Juifs bulgares. En particulier, l'ordonnance introduit le port d'un insigne distinctif pour tous les Juifs de nationalité bulgare, ou étrangère résidant en Bulgarie. Lors d'une réunion de la section IV B il a été décidé que dans tous les territoires actuellement occupés par l'Allemagne, les Juifs de nationalité bulgare seront dorénavant astreints au port de l'insigne distinctif. Même si le nombre de Juifs bulgares est peu important (chiffre exact inconnu). L'extension de la mesure aura, du point de vue psychologique et de propagande, le même excellent effet que celui obtenu le 8 juillet 1942 par son extension aux Juifs de nationalité hongroise." (p. 41)

Antonela Capelle-Pogacean et Nadège Ragaru, "La dérive contestataire en Roumanie et en Bulgarie", Le Courrier des pays de l'Est, n° 1054, 2006/2 :

"L’évolution programmatique du Parti socialiste bulgare (BSP) après 2000-2001 constitue une seconde variable explicative : en décidant de s’engager sur la voie d’une social-démocratisation, il libère l’espace patriotique-nationaliste sur sa gauche. Au début des années 1990, plusieurs petites formations nationalistes, animées par d’anciens cadres intermédiaires du Parti communiste, avaient protesté contre la restitution de leurs droits aux communautés musulmanes, faisant craindre des affrontements intercommunautaires. Très vite, ces organisations étaient revenues graviter autour d’un Parti socialiste qui cultivait alors un patriotisme aux accents russophiles et nostalgiques. Relégué dans l’opposition après les mouvements sociaux de janvier 1997, en quête de reconnaissance par l’Internationale socialiste (où il sera finalement admis en 2003), le BSP renonce progressivement à ce registre discursif. Lorsqu’en mai 2000, sa direction impose un ralliement au projet d’intégration de la Bulgarie à l’Otan, l’aile conservatrice se sent trahie, à l’instar de structures comme l’Union des forces patriotiques et des militaires de réserve Zastita (Défense), et du cercle politique Zora (Aube) de Minco Mincev.

Son succès, Volen Siderov le doit à son aptitude à fédérer des représentants de l’extrême gauche nationaliste (Zastita dispose d’un large maillage d’organisations locales), des cadres de l’ancienne Sûreté d’Etat et des personnalités ayant tenté plusieurs reconversions politiques infructueuses, après un début dans les rangs de l’Union des forces démocratiques (SDS), alors la principale coalition anti-communiste. Nouveau venu en politique, Volen Siderov fait également de son inexpérience un atout : il n’a jamais bénéficié des prébendes du pouvoir. De fait, jusqu’en 2003-2004, ce chef charismatique était relativement peu connu dans l’espace public. Plus jeune de sept ans que Vadim Tudor, il avait mené jusque-là une carrière sans éclat, après des études de photographie : son plus haut fait d’armes datait de l’époque où il fut rédacteur en chef du quotidien du SDS, entre 1990 et 1992. Un temps attaché de presse d’un grand groupe gazier, il était ensuite entré comme journaliste à Monitor, un quotidien au contenu éditorial teinté de populisme, de nationalisme russophile et, parfois, d’antisémitisme. Le lancement de la chaîne de télévision câblée, SKAT, va bouleverser le cours de sa carrière : à partir de 2003, V. Siderov y anime, en effet, Ataka, une émission de dix minutes, diffusée en boucle trois fois par jour. Ses attaques au vitriol contre les échecs de la démocratie, la corruption des élites, le laisser-faire des pouvoirs publics face à la criminalité, la « tsiganisation » de la Bulgarie, la soumission aux Etats-Unis et au FMI, lui valent une certaine renommée, sur laquelle il tente de capitaliser pour diffuser des ouvrages dénonçant les méfaits de la « bulgarophobie », les complots étrangers et les juifs." (p. 46-47)

"Ce nouvel antisémitisme est lié à la dénonciation de la politique américaine (qui serait sous l’emprise d’un lobby juif) face au conflit israélo-palestinien et en Irak. Sous bénéfice d’inventaire, on pourrait avancer l’hypothèse selon laquelle l’antisémitisme, aujourd’hui présent sur un marché « globalisé » des idées « contestataires », se répandrait progressivement en Bulgarie via la dénonciation plus générale du « facteur international », sur fond de fascination pour les théories du complot." (p. 51)