mardi 19 mars 2013

Edouard Drumont et la gauche socialiste

Pierre Birnbaum, "Aux origines du racisme, Drumont part en guerre contre "la France juive"", Le Monde, 19 janvier 1987 :

"Drumont s'en prend, en permanence, aux Rothschild et, comme de nombreux auteurs de son époque tels Jacques de Blez, Morès, Auguste Chirac et bien d'autres, il les accuse d'être à la tête de la banque "cosmopolite" qui domine la France tout entière, n'hésitant pas à ruiner délibérément leurs concurrents, comme l'Union générale, banque catholique, qui connaît un krach retentissant, provoquant une véritable panique parmi les petits épargnants. Sur ce point essentiel, Drumont rejoint l'antisémitisme d'une partie importante de l'extrême gauche de son époque, celui de Toussenel, de Leroux, de Proudhon, mais, aussi, durant un certain temps, celui de Jules Guesde ; c'est pourquoi certains critiques de la Revue socialiste se montreront très sensibles aux thèses de la France juive.

C'est ainsi que Drumont se trouve à l'origine d'un national-populisme qui se veut favorable au monde du travail. Son antisémitisme, tout à la fois socialisant et nationaliste, va se montrer capable de déclencher de véritables mouvements de mobilisation populaire. Il rejoint, aussi, un courant anarchiste, habitué à l'usage de la violence, tout en développant une argumentation plus économique. Pour lui, le capitalisme est un véritable retour au féodalisme, car, comme il l'affirme dans la France juive devant l'opinion, "du haut de leurs capitaux, comme les seigneurs du haut des donjons d'autrefois, les féodaux juifs guettent tout convoi qui passe à l'horizon". Dès lors, tout est clair, et, dans la Fin d'un monde, Drumont soutient que "la bourgeoisie exploitant le peuple est dépouillée à son tour par le juif". "Tel est donc, écrit-il, le résumé de l'histoire économique de ce siècle."

De même qu'une certaine interprétation socialiste réduit l'Etat et le pouvoir politique à de purs instruments de la bourgeoisie, Drumont affirme que les juifs se sont emparés de l'Etat et de l'administration, et que la République n'est que la forme politique que prend leur pouvoir. En définitive, ils sont devenus, selon l'expression de l'abbé Chabauty, "le maître", contre lequel il faut se révolter d'autant plus qu'il trahit sans cesse l'intérêt national au profit de ses propres alliances cosmopolites. Pour Drumont, ce sont les juifs qui sont responsables de la guerre de 1870, ce sont eux qui ont organisé la répression de la Commune ; ce sont eux qui veulent les guerres et qui favorisent, à cette époque, l'Allemand, auquel ils vendent les secrets militaires, de même que, plus tard, ils apparaîtront, aux yeux des antisémites de l'entre-deux-guerres, comme les alliés des Russes ou des Anglo-Saxons."

Pierre Birnbaum, "Le mythe du "péril juif"", Le Nouvel Observateur, hors-série n° 67, novembre-décembre 2007 :

"Le paradigme de l'antisémitisme à la française se trouve élaboré à mi-chemin par Edouard Drumont, qui se rattache plus à la gauche populiste qu'à la droite intégriste, dont il va néanmoins devenir le héraut incontestable."