mardi 19 mars 2013

Edouard Drumont et la gauche socialiste

Pierre Birnbaum, "Aux origines du racisme, Drumont part en guerre contre "la France juive"", Le Monde, 19 janvier 1987 :

"Drumont s'en prend, en permanence, aux Rothschild et, comme de nombreux auteurs de son époque tels Jacques de Blez, Morès, Auguste Chirac et bien d'autres, il les accuse d'être à la tête de la banque "cosmopolite" qui domine la France tout entière, n'hésitant pas à ruiner délibérément leurs concurrents, comme l'Union générale, banque catholique, qui connaît un krach retentissant, provoquant une véritable panique parmi les petits épargnants. Sur ce point essentiel, Drumont rejoint l'antisémitisme d'une partie importante de l'extrême gauche de son époque, celui de Toussenel, de Leroux, de Proudhon, mais, aussi, durant un certain temps, celui de Jules Guesde ; c'est pourquoi certains critiques de la Revue socialiste se montreront très sensibles aux thèses de la France juive.

C'est ainsi que Drumont se trouve à l'origine d'un national-populisme qui se veut favorable au monde du travail. Son antisémitisme, tout à la fois socialisant et nationaliste, va se montrer capable de déclencher de véritables mouvements de mobilisation populaire. Il rejoint, aussi, un courant anarchiste, habitué à l'usage de la violence, tout en développant une argumentation plus économique. Pour lui, le capitalisme est un véritable retour au féodalisme, car, comme il l'affirme dans la France juive devant l'opinion, "du haut de leurs capitaux, comme les seigneurs du haut des donjons d'autrefois, les féodaux juifs guettent tout convoi qui passe à l'horizon". Dès lors, tout est clair, et, dans la Fin d'un monde, Drumont soutient que "la bourgeoisie exploitant le peuple est dépouillée à son tour par le juif". "Tel est donc, écrit-il, le résumé de l'histoire économique de ce siècle."

De même qu'une certaine interprétation socialiste réduit l'Etat et le pouvoir politique à de purs instruments de la bourgeoisie, Drumont affirme que les juifs se sont emparés de l'Etat et de l'administration, et que la République n'est que la forme politique que prend leur pouvoir. En définitive, ils sont devenus, selon l'expression de l'abbé Chabauty, "le maître", contre lequel il faut se révolter d'autant plus qu'il trahit sans cesse l'intérêt national au profit de ses propres alliances cosmopolites. Pour Drumont, ce sont les juifs qui sont responsables de la guerre de 1870, ce sont eux qui ont organisé la répression de la Commune ; ce sont eux qui veulent les guerres et qui favorisent, à cette époque, l'Allemand, auquel ils vendent les secrets militaires, de même que, plus tard, ils apparaîtront, aux yeux des antisémites de l'entre-deux-guerres, comme les alliés des Russes ou des Anglo-Saxons."

Pierre Birnbaum, "Le mythe du "péril juif"", Le Nouvel Observateur, hors-série n° 67, novembre-décembre 2007 :

"Le paradigme de l'antisémitisme à la française se trouve élaboré à mi-chemin par Edouard Drumont, qui se rattache plus à la gauche populiste qu'à la droite intégriste, dont il va néanmoins devenir le héraut incontestable."

mercredi 6 mars 2013

L'antisémitisme bulgare

Yves Durand, Le nouvel ordre européen nazi, 1938-1945, Bruxelles, Complexe, 1990 :

"Lorsque, le 22 mars 1942, Boris III rencontrera à nouveau Hitler à Berchtesgaden, l'historien bulgare Stefanov pense qu'il aurait accepté de déclarer, à terme, la guerre à l'URSS ; l'armée aurait été préparée en vue de cette intervention. Stalingrad aurait renversé ces plans. En fait, la Bulgarie ne reviendra pas sur son refus de s'associer directement à la guerre contre l'URSS. En revanche, la contribution économique de la Bulgarie à l'effort de guerre du Reich ne cesse de croître. En 1944, 84 % des exportations et 75 % des importations du pays se feront avec l'Allemagne.

Sur le plan intérieur, le régime du roi Boris III a établi le principe du service du travail obligatoire dès le 23 avril 1940 ; pris en main l'organisation étatique de la jeunesse (29 décembre 1940). Une loi antisémite, « pour la sauvegarde de la nation », a été adoptée le 24 décembre 1940. Le 28 juin 1942, un « Commissariat spécial aux questions juives » a reçu pleins pouvoirs pour régler « la question juive » (9 000 juifs grecs des territoires occupés seront livrés aux Allemands — 70 seulement survivront, d'après M. Mourin)." (p. 144)

Joëlle Dalègre, La Thrace grecque : populations et territoire, Paris, L'Harmattan, 1997 :

"La seconde guerre mondiale complète l'oeuvre d'hellénisation puisque la quasi-totalité des Juifs de Thrace sont déportés par les autorités bulgares à la demande des Allemands ; les premiers décrets antijuifs sont pris en Bulgarie en septembre 1940 mais ne sont signés par le tsar Boris que le 15 février 1941 et peu appliqués. En août 1942 est créé le Commissariat aux Questions Juives ; en février 1943 la pression nazie est plus forte, le capitaine SS Dannecker vient en Bulgarie négocier la déportation de 20 000 Juifs, les Bulgares décident alors de déporter en priorité les Juifs des "territoires nouvellement libérés". Un accord est signé le 22 février 1943.

La déportation des Juifs de Thrace s'opère dans la nuit du 3 au 4 mars 1943, les familles arrêtées à domicile sont enfermées quelques jours dans les entrepôts de tabac, puis conduites à pied, à travers le Rhodope au départ de Komotini, vers des centres de transit à Dupnitsa et Blagoevgrad d'où des trains les transportent les 18 et 19 mars vers Treblinka. 1 446 personnes ont été déportées sur 1 485 recensées, aucune n'est revenue ; sur les 39 personnes non déportées, 21 étaient de nationalité italienne, espagnole ou turque, 4 étaient réfugiées au Consulat de Turquie, 9 étaient déjà dans des camps de travail en Bulgarie, 3 étaient en prison et 2 étaient absentes au moment de l'arrestation. La vallée de l'Evros étant aux mains des autorités allemandes, elles ont elles-mêmes déporté en avril 1943, les Juifs de Didymoticho (1000 p), 197 personnes d'Orestias et 40 de Soufli. Il n'y a plus depuis lors de Juifs en Thrace grecque." (p. 130-131)

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2008 :

"L'accord germano-bulgare correspondant interdisait que les soldats de la Wehrmacht en transit fissent des provisions de marchandises. Mais cette disposition resta lettre morte. Ce n'est que face à une situation militaire compromise que les responsables allemands consentirent le 6 février 1944 à un accord autorisant les douanes bulgares à contrôler les paquetages ainsi que les paquets et colis de la poste aux armées. Auparavant, les autorités locales n'avaient cessé de se plaindre des « achats massifs » qui avaient provoqué dans les régions concernées « une pénurie de marchandises, une augmentation des prix et, par voie de conséquence, une exaspération croissante de la population à l'encontre des soldats allemands ».

Cela explique pourquoi le projet de budget de l'année 1942 intégrait pour la première fois un impôt spécial sur le capital des Juifs, qui devait rapporter 1,5 milliard de leva, tandis que les augmentations des autres impôts directs n'en représentaient que 628 millions. La loi antisémite « pour la protection de la nation » avait été promulguée dès le 21 janvier 1941. A quelques exceptions près, les Juifs furent dès lors considérés comme des étrangers : il leur était interdit d'exercer certaines professions, et ils devaient, selon l'article 26, déclarer la totalité de leurs biens auprès de la Banque nationale. Tout de suite après, le 14 juillet 1941, le gouvernement de Sofia imposa à son tour un impôt exceptionnel sur le capital « des personnes d'origine juive » au profit des caisses de l'Etat. Le taux était de 20 % pour un capital supérieur à 200 000 leva (soit un peu plus de 6000 RM), et de 25 % à partir de 3 millions. D'après les chiffres rendus publics, on espérait obtenir ainsi une recette d'« au moins 1,8 milliard de leva ».

S'y ajoutèrent d'autres mesures économiques discriminatoires et arbitraires : alors que le gouvernement bulgare avait introduit au cours de l'été 1941 le lev comme unique moyen de paiement légal dans les parties annexées de la Macédoine et de la Thrace, le cours était fixé à un taux entre 30 et 50 % plus défavorable pour les citoyens juifs qui échangeaient des drachmes grecques ou des dinars yougoslaves que pour « tous les autres déposants ». Parallèlement à cette législation antijuive, la Bulgarie promulgua des lois permettant d'exproprier les Grecs dans les territoires thraces et macédoniens occupés.

En réalité, les recettes publiques tirées de l'impôt spécial pour les Juifs bulgares rapportèrent en 1942 moins de la moitié du montant escompté, à savoir 709 millions de leva. En 1943, on prévoyait de se procurer par le même moyen 400 millions supplémentaires, et, « grâce à la vente de biens immobiliers et d'autres objets de valeur », plus de 1,5 million de leva. L'émissaire allemand notait dans son rapport financier périodique qu'il « pourrait s'agir ici de la vente des biens immobiliers et des titres confisqués à leurs propriétaires juifs ». Les valeurs concernées provenaient des Juifs de Macédoine et de Thrace, déportés au printemps 1943. Dans cette perspective, le gouvernement de Sofia avait décrété dès le 2 mars 1942 que les biens de tous les Juifs émigrés devaient revenir à l'Etat. Comme en Allemagne, les recettes de ce pillage d'État alimentaient le poste « autres recettes ».

Le 29 août 1942 fut promulguée la loi intitulée « Ensemble des mesures visant à régler la question juive et les affaires qui y sont liées ». Elle regroupait en 59 articles les dispositions déjà prises par décret et établissait les fondements du Commissariat aux questions juives. En matière d'économie financière, la présence de représentants du ministère des Finances et de la Banque nationale au conseil d'administration de ce commissariat est révélatrice. L'article 43 prévoyait la « saisie des actions et autres titres » au profit de l'Etat bulgare. L'article 45 obligeait tous les Juifs à déposer l'ensemble de leurs avoirs liquides supplémentaires et créances éventuelles (assurances, testaments, reconnaissances de dettes, effets de commerce, etc.) auprès de la Banque nationale. L'article 47, qui réglementait la vente des biens juifs « aux enchères publiques », prévoyait bien (formellement) que les fonctionnaires portassent les recettes au crédit des différents Juifs expropriés, mais seulement à hauteur de la valeur que ceux-ci avaient eux-mêmes déclarée. Quand les enchères atteignaient des prix plus élevés (et c'était souvent le cas en raison de l'inflation de guerre), « l'excédent [revenait] à l'Etat ».

Début 1943, le commissaire bulgare aux questions juives, Aleksandar Belev, émit auprès des Allemands le souhait qu'ils déportassent « les Juifs bien placés dans l'économie ». Si le gouvernement stoppa ce mouvement pour des raisons de politique étrangère et protégea les Juifs bulgares de la déportation, cela ne signifiait nullement la fin des spoliations. L'officier allemand en charge de l'économie de guerre rapporta ainsi en juin 1943 que « la majeure partie des Juifs de Sofia a été déplacée en province ». Le commissaire bulgare aux questions juives liquida des biens juifs pour une valeur totale d'environ 4,5 milliards de leva. Comme ailleurs, une part considérable de cet argent aboutit, comme l'ensemble des subsides extorqués en permanence aux Bulgares, dans des mains allemandes.

Le 22 février 1943, Belev et Theodor Dannecker, le mandataire d'Eichmann, conclurent un accord, déjà approuvé par le gouvernement bulgare, selon lequel les Juifs « des nouvelles provinces de Thrace et de Macédoine » devaient être déportés « dans les territoires allemands de l'Est ». Leur destination fut en fait Treblinka, où les 11 343 déportés furent sans exception immédiatement exterminés. Les logements ainsi libérés furent occupés par des colons bulgares, afin de « bulgariser » ces territoires. Pratiquement au même moment, beaucoup des Grecs chassés de ces régions furent contraints de fuir dans la partie grecque de la Macédoine, où les attendaient les logements des Juifs de Salonique et des environs, également déportés. Le nord de la Grèce actuelle, longtemps disputé, fut ainsi « hellénisé »." (p. 315-318)

Karl Oberg, circulaire du 4 septembre 1942, cité par Léon Poliakov dans L'Etoile jaune, Paris, Grancher, 1999 :


"Le 26 août, le Conseil des Ministres de Bulgarie a adopté une ordonnance comportant une série de restrictions importantes pour les Juifs bulgares. En particulier, l'ordonnance introduit le port d'un insigne distinctif pour tous les Juifs de nationalité bulgare, ou étrangère résidant en Bulgarie. Lors d'une réunion de la section IV B il a été décidé que dans tous les territoires actuellement occupés par l'Allemagne, les Juifs de nationalité bulgare seront dorénavant astreints au port de l'insigne distinctif. Même si le nombre de Juifs bulgares est peu important (chiffre exact inconnu). L'extension de la mesure aura, du point de vue psychologique et de propagande, le même excellent effet que celui obtenu le 8 juillet 1942 par son extension aux Juifs de nationalité hongroise." (p. 41)

Antonela Capelle-Pogacean et Nadège Ragaru, "La dérive contestataire en Roumanie et en Bulgarie", Le Courrier des pays de l'Est, n° 1054, 2006/2 :

"L’évolution programmatique du Parti socialiste bulgare (BSP) après 2000-2001 constitue une seconde variable explicative : en décidant de s’engager sur la voie d’une social-démocratisation, il libère l’espace patriotique-nationaliste sur sa gauche. Au début des années 1990, plusieurs petites formations nationalistes, animées par d’anciens cadres intermédiaires du Parti communiste, avaient protesté contre la restitution de leurs droits aux communautés musulmanes, faisant craindre des affrontements intercommunautaires. Très vite, ces organisations étaient revenues graviter autour d’un Parti socialiste qui cultivait alors un patriotisme aux accents russophiles et nostalgiques. Relégué dans l’opposition après les mouvements sociaux de janvier 1997, en quête de reconnaissance par l’Internationale socialiste (où il sera finalement admis en 2003), le BSP renonce progressivement à ce registre discursif. Lorsqu’en mai 2000, sa direction impose un ralliement au projet d’intégration de la Bulgarie à l’Otan, l’aile conservatrice se sent trahie, à l’instar de structures comme l’Union des forces patriotiques et des militaires de réserve Zastita (Défense), et du cercle politique Zora (Aube) de Minco Mincev.

Son succès, Volen Siderov le doit à son aptitude à fédérer des représentants de l’extrême gauche nationaliste (Zastita dispose d’un large maillage d’organisations locales), des cadres de l’ancienne Sûreté d’Etat et des personnalités ayant tenté plusieurs reconversions politiques infructueuses, après un début dans les rangs de l’Union des forces démocratiques (SDS), alors la principale coalition anti-communiste. Nouveau venu en politique, Volen Siderov fait également de son inexpérience un atout : il n’a jamais bénéficié des prébendes du pouvoir. De fait, jusqu’en 2003-2004, ce chef charismatique était relativement peu connu dans l’espace public. Plus jeune de sept ans que Vadim Tudor, il avait mené jusque-là une carrière sans éclat, après des études de photographie : son plus haut fait d’armes datait de l’époque où il fut rédacteur en chef du quotidien du SDS, entre 1990 et 1992. Un temps attaché de presse d’un grand groupe gazier, il était ensuite entré comme journaliste à Monitor, un quotidien au contenu éditorial teinté de populisme, de nationalisme russophile et, parfois, d’antisémitisme. Le lancement de la chaîne de télévision câblée, SKAT, va bouleverser le cours de sa carrière : à partir de 2003, V. Siderov y anime, en effet, Ataka, une émission de dix minutes, diffusée en boucle trois fois par jour. Ses attaques au vitriol contre les échecs de la démocratie, la corruption des élites, le laisser-faire des pouvoirs publics face à la criminalité, la « tsiganisation » de la Bulgarie, la soumission aux Etats-Unis et au FMI, lui valent une certaine renommée, sur laquelle il tente de capitaliser pour diffuser des ouvrages dénonçant les méfaits de la « bulgarophobie », les complots étrangers et les juifs." (p. 46-47)

"Ce nouvel antisémitisme est lié à la dénonciation de la politique américaine (qui serait sous l’emprise d’un lobby juif) face au conflit israélo-palestinien et en Irak. Sous bénéfice d’inventaire, on pourrait avancer l’hypothèse selon laquelle l’antisémitisme, aujourd’hui présent sur un marché « globalisé » des idées « contestataires », se répandrait progressivement en Bulgarie via la dénonciation plus générale du « facteur international », sur fond de fascination pour les théories du complot." (p. 51)

vendredi 1 mars 2013

Les socialistes français sont-ils républicains ?

Charles Fourier, Publication des manuscrits de Charles Fourier, Paris, Librairie phalanstérienne, 1857-1858, p. 91-93 :

"On peut comparer les corps savants à certains enfants qui dans leur jeune âge donnent de brillantes espérances, comme Néron, et qui dans l'âge adulte ne tournent qu'au mal. Les savants et artistes se montrèrent noblement dans l'antiquité. Dans la Grèce, théâtre de leur enfance, ils avaient su prendre une attitude imposante et telle qu'ils devraient l'avoir dans une société bien ordonnée. Les Platon, les Aristote, vivaient dans l'opulence et frayaient avec les rois. Ils étaient rois dans leurs écoles et non pas esclaves d'un censeur comme les modernes. Un orateur fameux, un Démosthène, était communément l'oracle des conseils d'Etat. Les artistes étaient divinisés ; les sophistes mêmes jouissaient du plus grand relief, et Alexandre endurait les rebuffades de Diogène. Enfin, toute la classe des savants et artistes avait su imposer aux nations et s'élever à un rang honorable, soit dans l'opinion soit dans les affaires publiques.


Quel changement dans l'âge moderne, où ils sont pour la plupart dans un état voisin de l'indigence, et tout occupés à se diffamer, s'avilir réciproquement, se rendre suspects aux souverains et aux nations. Ils eurent encore une ombre d'éclat au dernier siècle. Ils eurent encore une ombre d'éclat au dernier siècle. On inclinait aux idées libérales, et les Grands s'honoraient de l'intimité des savants et artistes ; mais la funeste expérience de 1789 a frappé tous ces corps d'une disgrâce irréparable. Pourrait-on ne pas suspecter des hommes qui, avec leurs promesses de perfectionnement, n'aboutissent qu'à ensanglanter vingt empires pour enraciner l'indigence et la fourberie ? Depuis ce temps on envisage les philosophes comme des agitateurs à surveiller ; on enveloppe dans leur disgrâce les corps de savants et artistes, et chaque souverain tient à gages deux ou trois d'entre eux qui, sous les titres pompeux de chefs d'enseignement ou présidents d'académies, ont pour fonction réelle de contenir et bâillonner leur corporation.

L'avenir ne leur présente que des ronces et des perspectives de déclin. Les voilà de plus en plus au chemin de la misère. Il est évident que la civilisation, devenue toute mercantile, tend à ravaler les sciences, les arts et leurs disciples, d'autant plus disgraciés qu'ils se sont perdus par l'épreuve de leurs théories.

La révolution de 1789 était le fruit de leurs dogmes. Ils ne purent y obtenir aucun rang. Elle ne tourna qu'au profit de quelques démagogues forcenés qui envoyaient en masse les savants à l'échafaud. Vint ensuite Bonaparte qui, pour les maîtriser, feignit d'abord de leur accorder une ombre de faveur, en éleva quelques-uns aux fonctions éminentes, puis laissa bientôt la masse retomber dans l'obscurité et leur imposa un rigoureux silence. Eux-mêmes ont creusé le double abîme qui les engloutit, l'esprit illibéral et l'esprit mercantile. Notre génération leurrée a dû prendre en aversion ces idées libérales qui ne favorisent que l'oppression, qui attaquent un préjugé pour le recréer plus colossalement. Au prétendu despotisme de Louis XVI ils substituent celui d'un gouvernement tout militaire. Ils renversent une noblesse pour en recréer deux plus altières (car vit-on rien de plus hautain que les nobles de Bonaparte dans les derniers temps de son règne ?) (...) et les nobles d'agiotage, banquiers et coryphées de Bourse qui sont vraiment une seconde noblesse engendrée par cette philosophie dont les théories ont pour effet constant de doubler le fléau dont elle promet la destruction."

Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome I, Paris, Garnier frères, 1858, p. 366-367 :

"La démocratie du dix-neuvième siècle a crié plus haut que celle du moyen âge, Vox populi vox Dei, ce que M. Mazzini traduit par ces mots, Dio e popolo. Grâce à cette maxime. Napoléon Ier et Louis-Philippe, sortie de la dictature populaire, purent se croire aussi légitimes que Louis XVIII et Henri V. Il n’y avait de changé que le mode d’enregistrement.

La seule chose à remarquer dans ce système est qu’il témoigne d’une méfiance plus grande encore que le premier. Comme si la consécration du prêtre était inefficace, le peuple ne s’en rapporte qu’à lui-même de la révélation divine. Ainsi appuyé, le pouvoir, ce lui semble, ne pourra plus périr ni malfaire.

Hélas ! on s’est vite aperçu qu’en substituant l’investiture du peuple à celle de l’Eglise, on tombait dans une superstition pire ; qu’au lieu d’améliorer le pouvoir et de le consolider on le dépravait : de sorte qu’on se trouvait avoir sacrifié, sans compensation, le fruit de dix siècles d’élaboration politique, aux hallucinations d’une démagogie sans tradition, sans idée, et livrée à la fureur de ses instincts. Et voyez la conséquence ! Devant la transaction de 89, la révolte des Vendéens eût été coupable ; 1794 et 1804 en firent un droit et un devoir. Rien n’a plus nui à la Révolution que cette palingénésie gouvernementale, devenue le sacrement du jacobinisme, et qui n’était que l’arcanum imperii.

Religion pour religion, l’urne populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne. Tout ce qu’elle a produit a été de changer la méfiance en dégoût, et le scepticisme en haine."

Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le Parti de la Révolution, Paris, E. Dentu, 1863, p. 320-322 :

"Sous une autorité fédérale, la politique d’un grand peuple est aussi simple que sa destinée. Faire place à la liberté, procurer à tous travail et bien-être, cultiver les intelligences, fortifier les consciences, voilà pour le dedans ; au dehors, donner l’exemple. Un peuple confédéré est un peuple organisé pour la paix ; des armées, qu’en ferait-il ? Tout le service militaire se réduit à celui de la gendarmerie, des commis d’état-major et des préposés à la garde des magasins et des forteresses. Nul besoin d’alliance, pas plus que de traités de commerce : entre nations libres, il suffit du droit commun. Liberté d’échange, sauf le prélèvement du fisc, et dans certains cas débattus en conseil fédéral, une taxe de compensation : voilà pour les affaires ; — liberté de circulation et de résidence, sauf le respect dû aux lois en chaque pays : voilà pour les personnes, en attendant la communauté de patrie.

Telle est l’idée fédéraliste, et telle est sa déduction. Ajoutez que la transition peut être aussi insensible que l’on voudra. Le despotisme est de construction difficile, de conservation périlleuse ; il est toujours facile, utile et légal de revenir à la liberté.

La nation française est parfaitement disposée pour cette réforme. Accoutumée de longue main à des gênes de toute sorte et à de lourdes charges, elle est peu exigeante ; elle attendra dix ans l’achèvement de l’édifice, pourvu que chaque année l’édifice s’élève d’un étage. La tradition n’y est pas contraire : ôtez de l’ancienne monarchie la distinction des castes et les droits féodaux ; la France, avec ses Etats de province, ses droits coutumiers et ses bourgeoisies, n’est plus qu’une vaste confédération, le roi de France un président fédéral. C’est la lutte révolutionnaire qui nous a donné la centralisation. Sous ce régime, l’Egalité s’est soutenue, au moins dans les mœurs ; la Liberté s’est progressivement amoindrie."

Jean Jaurès, Histoire socialiste (1789-1900), tome I : "La Constituante (1789-1791)", Paris, Jules Rouff, 1901, p. 364 :

"Si le rêve de Mirabeau s'était accompli, si Louis XVI avait eu confiance dans la Révolution et lui avait inspiré confiance, s'il était devenu le roi de la Révolution, il n'y aurait pas eu rupture entre la France moderne et sa séculaire tradition. La Révolution n'aurait pas été acculée, par la trahison du roi et l'agression de l'étranger, aux moyens extrêmes et violents. Elle n'aurait pas surtout été obligée à l'immense effort militaire d'où à la longue la dictature napoléonienne est sortie.

Le plan de Mirabeau préservait donc la France du césarisme et de la « servitude militaire, la plus dégradante de toutes ». Il la préservait aussi de la prédominance d'une oligarchie bourgeoise, et le régime censitaire de Louis-Philippe était aussi impossible que le régime guerrier de Napoléon. Malgré la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, la Révolution a créé, d'emblée plus de quatre millions d'électeurs, et la royauté, selon les vues de Mirabeau, pour porter en elle la force du peuple entier, aurait donné le suffrage universel.

Ainsi c'est une monarchie à la fois traditionnelle, moderne, parlementaire et démocratique qui aurait ordonné et stimulé de haut les mouvements d'un grand peuple libre. Sans doute, elle n'aurait pu faire violence à l'évolution économique. Elle n'aurait pu empêcher, dans le sein de la société industrielle, l'antagonisme croissant du capitalisme et du prolétariat, mais habituée déjà par une grande audace révolutionnaire à se dégager des entraves du passé et à coordonner son action à l'action des forces nouvelles, elle aurait pu s'incliner peu à peu vers la classe ouvrière et seconder son mouvement. Les forces gaspillées par la France en révolutions périodiques et en formidables dépenses militaires, auraient été consacrées tout entières à un développement intérieur, continu et paisible.

Voilà les perspectives qu'ouvre à la pensée le génie de Mirabeau, et on y entre un moment avec quelque complaisance."

Jean Jaurès, Histoire socialiste (1789-1900), tome II : "La Législative (1791-1792)", Paris, Jules Rouff, 1901, p. 836-837 :

"Dans ce désarroi général et dans cette sorte de paralysie momentanée des partis et des forces, Brissot, avec une audace extraordinaire, vit dans la guerre le seul moyen de déterminer un mouvement nouveau, d'aiguillonner l'énergie révolutionnaire, de mettre à l'épreuve le roi et de le soumettre enfin à la Révolution ou de le renverser.

La guerre agrandissait le théâtre de l'action, de la liberté et de la gloire. Elle obligeait les traîtres à se découvrir, et les intrigues obscures étaient abolies comme une fourmilière noyée par l'ouragan.

La guerre permettait aux partis du mouvement d'entraîner les modérés, de les violenter au besoin ; car leur tiédeur pour la Révolution serait dénoncée comme une trahison envers la patrie elle-même.

La guerre enfin, par l'émotion de l'inconnu et du danger, par la surexcitation de la fierté nationale, ravivait l'énergie du peuple. Il n'était plus possible de le conduire directement par les seules voies de la politique intérieure à l'assaut du pouvoir royal. Une sorte de cauchemar d'impuissance semblait peser sur la Révolution. Quoi ! Ni au 14 juillet, ni au 6 octobre, ni même après Varennes, nous n'avons pu ou renverser ou subordonner le roi ! Bien mieux, à chacun des combats qu'elle soutient, à chacune même des fautes qu'elle commet, la royauté semble grandir en force ; et à l'heure où c'est le roi qui devrait être châtié, il n'y a que les démocrates qui soient poursuivis ! Pour rompre ce charme séculaire de la royauté, il faut qu'elle s'abandonne enfin à la Révolution ou que par la trahison flagrante contre la patrie, elle suscite contre elle la colère des citoyens déjà enfiévrés par la lutte contre l'étranger.

Ainsi la Gironde voulait faire de la guerre une formidable manœuvre de politique intérieure. Terrible responsabilité ! Quand nous pensons aux épreuves inouïes que la France va subir, quand nous songeons que cette surexcitation d'un moment sera payée par vingt années de césarisme sanglant et qu'ensuite de 1815 à 1848, on peut dire de 1815 à 1870, la France aura moins de liberté qu'elle n'en avait sous la Constitution de 1791, quand on songe que la propagande armée des principes révolutionnaires a surexcité contre nous le sentiment national des peuples et créé le formidable état militaire sous lequel plient les nations, on se demande si la Gironde avait le droit de jouer cette extraordinaire partie de dés."

Georges Valois, La monarchie et la classe ouvrière, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1909, p. 150-152 :

"On ne peut donc comprendre le mouvement ouvrier sans tenir compte des opinions que forment les intellectuels sur le syndicalisme.

A les examiner aujourd'hui, on peut faire une remarque extrêmement intéressante ; l'action de ces intellectuels, qui tendait naguère à la domination, à la direction des forces ouvrières, tend aujourd'hui à se nier elle-même en refusant de se reconnaître tout droit à une direction quelconque, et même à une création quelconque de « valeurs » devant animer la vie ouvrière. C'est ce que l'on peut constater chez les socialistes de la nouvelle école qu'a groupés M. Lagardelle au Mouvement socialiste et qui suivent les enseignements de M. Georges Sorel. Il se forme ainsi une catégorie d'intellectuels dont l'action aura pour but la destruction totale de tous les apports intellectuels du siècle passé dans la philosophie ouvrière.

Or notez bien que ces apports, ce sont toutes les idées socialistes, tous les systèmes socialistes, et les jugements et les idées anarchistes, qui font parfois du syndicalisme, qui est essentiellement une haute oeuvre d'ordre, un dissolvant de l'état social, de la civilisation. Ce sont précisément ces idées qui séparent le syndicalisme révolutionnaire du syndicalisme royaliste, alors que nous nous unissons étroitement, et de la manière la plus heureuse, par les pures idées syndicalistes : 1° organisation fondée sur la conscience de classe, sur les caractères de classe ; 2° action directe. Ces idées détruites, la jonction est inévitable, et tant de mouvements syndicalistes qui s'opposent aujourd'hui ou luttent séparément se rejoignent, se fondent, pour une commune action purement ouvrière, laissant l'Etat à qui peut le tenir. La critique des néo-socialistes tend donc à la restauration de la plus pure tradition française. Il faudra bien aller jusqu'au bout, et l'heure venue de conclure, conclure à la monarchie.

C'est ce qu'à fait M. Michel Darguenat, qui est un de ces intellectuels syndicalisants, et qui est venu au Roi par les étapes mêmes que marquent les néo-socialistes, du socialisme politique au socialisme antiparlementaire, puis au syndicalisme révolutionnaire, et de là au syndicalisme royaliste. C'est là le grand intérêt de l'évolution de sa pensée, dont les transformations ont été commandées par l'intérêt ouvrier et qui a suivi rigoureusement la voie sociale : d'Allemane à Sorel, et de Sorel à Maurras, sans heurt, et notez bien ceci, c'est très important : sans reniement.

Du Mouvement socialiste à l'Action Française, c'est un logique aboutissement."

Léon Blum, A l'échelle humaine, Paris, Gallimard, 1945, p. 106 :

"L'expérience anglaise ou belge a montré que la souveraineté monarchique n'était pas incompatible, en fait, avec une démocratie réelle. Mais en France, elle a cessé depuis un siècle d'incarner l'unité nationale, et elle ne pourrait se fonder ni sur une aristocratie persistante, ni sur une bourgeoisie consistante, ni sur un peuple « loyaliste »."

Guy Mollet, cité dans un document retranscrivant une conversation entre Anthony Eden et Norman Brook, 28 septembre 1956 (source : Guardian.co.uk, 15 janvier 2007) :

"Je ne pense pas qu'il devrait y avoir des difficultés quant à l'acceptation par la France de la direction de Sa Majesté [en cas de rattachement au Commonwealth]. Les Français seraient favorables à des dispositions relatives à une citoyenneté commune sur la base de celle de l'Irlande."

François Mitterrand, Le Coup d'Etat permanent, Paris, Plon, 1964, p. 84 :

"Une monarchie constitutionnelle comme en Grande-Bretagne et dans les Pays Scandinaves s'accommode de contradictions qui finissent par se compenser et par s'insérer dans un ordre politique lorsque les institutions ont quelque souplesse et les hommes qui les régissent quelque sagesse. Mais une dictature ne peut sans se contredire et donc sans se détruire manquer à sa logique qui est de soumettre à sa loi les hommes et les choses, de concentrer les activités, les échanges, les besoins, les passions sur le but qu'elle s'assigne, de magnifier la personne du chef, omnipotent, omniprésent, père et maître, guide et juge, principe et symbole, de mobiliser à son exclusif service les vieilles fées malsaines qui procurent au peuple l'illusion des renaissances équivoques."

François Mitterrand, interview à L'Express, 14 juillet 1989 :

"La monarchie a été atteinte mortellement à partir de Louis XIV, et non à partir de Louis XVI, lorsque le roi, prenant le parti des privilégiés, s'est isolé du peuple. Cela lui a fait manquer le passage, réussi en Angleterre, vers la monarchie constitutionnelle. Dès ce moment, elle a sombré. 1789 représente, de ce fait, une césure sans pareille de notre histoire."