mercredi 20 février 2013

Philippe Pétain et Léon Blum

Herbert R. Lottman, Pétain, Paris, Le Seuil, 1984, p. 185-186 :

"(...) les élections qui eurent lieu ce printemps-là [1936] amenèrent au pouvoir le Front populaire sous Léon Blum. Durant le reste de l'année, certains événements se produisirent qui persuadèrent plus que jamais certains éléments de la droite qu'une solution extra-parlementaire serait bientôt nécessaire, et Pétain restait leur candidat favori. Après la visite à ses bureaux d'un éminent émissaire, armé d'un programme pour l'état de siège, le Maréchal dit à son bras droit, Conquet : « Vous pensez bien que je ne saurais me prêter, moi, à un coup d'Etat. » Il n'avait, en effet, aucune envie d'assumer cette écrasante responsabilité et ajoutait : « Encore faudrait-il que ce soit non pour les magnats et les douairières, mais pour le peuple. » Lors d'un déjeuner Hervieu, il plaisanta avec un voisin de table : « La présidence de la République, c'est bon pour les maréchaux vaincus ! » (Allusion au maréchal Mac-Mahon, élu après la défaite de 1871, et au maréchal von Hindenburg, après celle de 1918.) Par chance, nous possédons un témoignage convaincant concernant l'état d'esprit de Pétain au cours de ces semaines fort agitées, et provenant en outre d'une source irrécusable : ce sont les notes prises par un témoin favorable, le jeune Dr Ménétrel, immédiatement après un entretien avec Pétain, lequel eut lieu à Metz, le soir du 20 juin 1936. Ces notes furent transcrites sur le papier à lettre de l'hôtel où ils séjournaient, mais on a presque l'impression d'avoir affaire à une bande enregistrée, si celles-ci avaient été disponibles à l'époque. Les deux hommes avaient dîné avec le général Henri Giraud, qui commandait depuis Metz la VIe région ; après le repas, Pétain se laissa persuader par Ménétrel et la comtesse Maurice de Leusse de leur parler des plus brûlants sujets d'actualité. Ménétrel trouva son ami et patient « chancelant ». Il était sûr que le Maréchal avait envie d'être prié d'intervenir, même si son fond de timidité devait le pousser à refuser. Il était cependant parfaitement conscient de ce qu'il souhaitait et rarement exprima-t-il ses sentiments avec autant de clarté qu'il allait le faire ce soir-là.

Pétain estimait, nota Ménétrel, que les Français n'avaient pas encore suffisamment souffert, n'étaient pas encore tombés « assez bas » ; il faudrait qu'ils eussent peur, qu'ils fussent inquiets. La France avait besoin d'un porte-drapeau, mais ce ne serait pas lui. « Et cependant, il y pense », ajoutait aussitôt le jeune médecin, car Pétain cita les exemples de Mussolini avec son roi pour le soutenir, de Primo de Rivera avec le sien, de Hitler avec Hindenburg pour l'aider « moralement ». Quant à la France, elle avait Jacques Doriot ; Pétain pouvait l'aider. (Doriot, naguère homme de gauche, devait annoncer, avant la fin du mois, la fondation d'un parti populaire français « national » et « social ».) Il y aurait, dans le système idéal de Pétain, un grain de socialisme, mais par l'entremise de « gens propres ». Il exprimait d'ailleurs une certaine admiration pour Blum : programme erroné, peut-être, mais « de la poigne ».

Ce soir-là, de onze heures à minuit, Ménétrel travailla avec son vieil ami au discours que ce dernier devait prononcer le lendemain, pour marquer le vingtième anniversaire de la décisive victoire de Verdun. Puis le Maréchal entreprit de confier au médecin ce qu'il y avait à faire : « Prendre le gouvernement avec cinq hommes désintéressés », expliqua-t-il (mais ces hommes, il ne les avait pas encore trouvés). Il fallait un jeune dirigeant avec Pétain derrière lui. Arrivé là, Ménétrel se risqua à exprimer une opinion : le colonel de La Rocque, chef des Croix-de-Feu, devrait bien tenter quelque chose. Erreur ! rétorqua Pétain, La Rocque serait « pulvérisé ». (...)

« Le fond de sa pensée », tel que l'entrevit Ménétrel ce soir-là à Metz, c'était : « trouver une poignée d'hommes qui marchent sous ses ordres ». Il les faudrait sans tares, ni physiques ni morales ; il les faudrait aussi psychologues, techniciens et désintéressés, capables de commander. Ménétrel eut le sentiment que, si l'on pouvait trouver de tels hommes à Pétain (des hommes qu'il connût déjà), il accepterait, il tenterait d'opérer ce « redressement ». Sa politique serait fondée sur la famille, l'école, l'armée ; son programme social comportait une réduction des heures de travail sans diminution salariale, le temps ainsi gagné devant être consacré à l'agriculture. Il entendait profiter de l'expérience Blum ; la France de Pétain récolterait les avantages de la discipline (la poigne) imposée par le socialiste : « Blum préparerait ainsi sans le vouloir les voies à une reprise de l'ordre et puissance par les gens droits et français. » "

Léon Blum, Le Populaire, 25 janvier 1931 :

"Si je disais qu'entre tous les chefs de la guerre le maréchal Pétain est celui dont la modestie, la gravité, le scrupule réfléchi et sensible imposent le respect, si je rappelais le rôle qu'il tint et que seul il pouvait tenir entre l'échec des offensives françaises d'avril 1917 et les grandes offensives allemandes du printemps 1918, je ne pourrais que le gêner par mon compliment, je n'aurai pas ce mauvais goût."

Léon Blum, Le Populaire, 3 mars 1939 :

"C'est aller vraiment trop loin dans l'empressement, dans la surenchère, dans la flatterie. Un tel ambassadeur [Pétain] juche tout de même trop haut l'apprenti dictateur auprès de qui on l'accrédite. Le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires n'est pas à sa place auprès du général Franco quand hier encore les divisions chocs italiennes défilaient en tête de la parade de Barcelone, quand on doit redouter pour demain, dans toute l'Espagne conquise, la plus atroce répression. (...) Pourquoi le chef du gouvernement a-t-il éprouvé le besoin d'envoyer au général Franco ce qu'il y a de mieux, l'homme qui, par son passé, son caractère, le respect général qu'il inspire, a la chance d'exercer sur lui le plus d'ascendant ?"

Sur la soi-disant "politique arabe" du général de Gaulle

Jean-Pierre Lacroix, "Diplomate : quel devoir de réserve ?", Diploweb.com, 1er septembre 2000 :

"(...) H. Vedrine dit vrai à propos de la politique arabe de la France à l’époque du général de Gaulle. Il écrit que le général de Gaulle n’a conçu de politique arabe que durant les six derniers mois de sa présence à la Présidence de la République. Il n’y a donc eu une politique étrangère arabe gaulliste que durant six mois. La politique palestinienne ne s’est développée qu’a partir du Congrès de 1969, c’est à dire sous Pompidou. On n’a intégré le mouvement palestinien à notre politique étrangère qu’à partir de 1969, le général de Gaulle ayant démissionné.

Jusqu’en 1962, compte tenu de la guerre d’Algérie, il est difficile de parler d’une politique arabe. Ensuite, la politique du général de Gaulle se dirige plutôt sur l’Iran où il va en octobre 1963. Cette date est capitale car elle marque le choix d’une politique musulmane non-arabe, avec l’Iran. Je persiste à penser que, jusqu’en 1969, le général a beaucoup hésité. Ce sont les attaques israéliennes contre Beyrouth de décembre 1968 qui ont déterminé - via l’embargo sur les mirages - un début de politique arabe. La politique arabe de Gaulle n’a donc duré que quelques mois, c’est à dire très peu de temps."

samedi 9 février 2013

Résistance de la première heure : la droite était au rendez-vous

"Résistance : la gauche n'était pas la première au rendez-vous

PAR HENRI AMOUROUX
de l'Institut

Le livre d'Alain Griotteray est né de la réaction sentimentale d'un résistant de la première heure, du fondateur du réseau « Orion », à une assimilation commune, et politiquement opportune, entre Vichy, la collaboration et la droite.

Assimilation qui n'est même plus discutée alors qu'elle demeure historiquement discutable.

Car il est bien vrai, comme l'affirme Griotteray, qu'en 1940 les premiers résistants étaient pour la plupart des hommes de droite groupés autour d'un homme de droite - De Gaulle - dont les communistes, dans leurs journaux clandestins, dénonceront pendant plusieurs mois l'entourage « cagoulard », tandis qu'en janvier 1941 ils se refuseront encore à choisir entre « la guerre sous le signe de la collaboration ou la guerre sous le signe d'une prétendue résistance à l'oppresseur ».

De leur côté, mais avec une méfiance moindre, les socialistes discuteront longtemps du républicanisme de De Gaulle. Arrivé à Londres le 20 juin 1940, Georges Gombault écrit, après son premier entretien avec De Gaulle : « Si on m'avait dit que j'aurais un jour une conversation avec le général Boulanger, j'aurais été étonné. »

Deux ans passent. En mai 1942, Léon Blum, indiscutable opposant, alors interné à Bourrassol, demande à Félix Gouin de se rendre à Londres pour « y voir clair dans le jeu qui se mène aussi bien dans l'entourage du Général que dans les rangs de ceux de nos amis qui s'en tiennent à l'écart ».

Aussi, à l'appui de ce qui est moins une thèse qu'un rappel d'une part de la vérité historique - en 1940 des hommes de droite étaient au rendez-vous de la résistance - Alain Griotteray a-t-il tracé le portrait d'une femme - Marie-Madeleine Fourcade - et de treize hommes (...).

Voici l'admirable d'Estienne d'Orves dont les lettres de prison devraient être données en lecture dans toutes nos écoles ; voici Rémy, dont le réseau portera sans doute les coups les plus cruels à l'occupant ; Maurice Duclos « cagoulard » au temps du Front populaire ; Loustanau-Lacau, Charles Vallin, les colonels Groussard, Arnould, Fourcault ; Henri Frenay injustement méconnu ; le romantique Pierre de Bénouville, Henri d'Astier de La Vigerie, follement courageux.

Hommes d'action qui, plus tard, ne chercheront généralement pas à se « placer » en politique, ce qui explique la part modeste qui leur est réservée par certains historiens, ces hommes ne prétendent certes pas avoir été seuls à détenir l'esprit de lutte.

L'originalité de la Résistance consiste précisément à avoir abattu beaucoup de cloisons, mêlé ceux qui paraissaient ne jamais pouvoir l'être, rapproché ceux qui semblaient destinés à demeurer toujours étrangers : communistes, monarchistes, modérés, socialistes, croyants, laïcs, anarchistes.

Sans doute une fraction de la droite se retrouva-t-elle, - par antibolchevisme puisque tel était le mot alors utilisé -, dans les rangs de la collaboration. Sans doute une bonne partie de la droite, par fidélité au vainqueur de Verdun, hostilité au front populaire et amour des vertus classiques, suivra-t-elle longtemps le maréchal Pétain.

Mais la droite, pas plus que la gauche, n'était un bloc. Griotteray le montre avec beaucoup de talent et de force de conviction - tous ceux dont il parle ont été ou sont des amis de combat des années 1940-1944 - dans un livre brillant, rapide, passionnant parce que passionné et qui a le mérite de rétablir une vérité trop longtemps masquée.

Qui furent les premiers résistants ? d'Alain Griotteray, Robert Laffont, 260 p., 82 F."

Source : Le Figaro Magazine, 14 décembre 1985.