mercredi 16 janvier 2013

Théo Balalas : un cadre socialiste issu de l'OAS, d'Ordre nouveau et du FN

Rémi Kauffer, OAS : histoire d'une guerre franco-française, Paris, Le Seuil, 2002, p. 410 :

"Dans le Sud-Est où les rapatriés sont nombreux, l'OAS n'a pas aussi mauvaise presse que dans le reste du pays. Ancien de l'organisation secrète où il a travaillé avec Gilles Buscia puis cofondateur en 1972 du Front national à Marseille, Théo Ballalas peut ainsi adhérer... au PS vers la fin des années 70." 

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 68-72 :

"Le verbe haut, des mains qui s'agitent et tournoient pour vous décrire le monde, un sourire patiné par une cinquantaine de printemps, Ballalas pourrait être l'archétype du Méridional. Portant sa bonhomie et son embonpoint comme un drapeau, Théo, comme tout le monde l'appelle sur le vieux port, a pourtant un rien d'efféminé, de trop soigné dans sa tenue qui détonne. Fils d'émigrés grecs, il n'a pas mis longtemps à devenir plus marseillais que les Marseillais eux-mêmes. Proche des Jeunesses socialistes (« Quand on était jeune à Marseille, on était là-bas »), il va vivre et évoluer au rythme des coups de cœur, déchirements et fractures de la cité phocéenne. Son premier engagement est passionnel : le maintien de l'Algérie française à tout prix. Dès lors, le parcours de Ballalas, pris dans le tourbillon algérien, est celui d'un nationaliste, avec ses erreurs, ses coups de sang aussi : « J'adhère alors à l'OAS. Mes exploits ont même eu les honneurs d'un livre. Vous savez, l'important dans ces cas-là, c'est de ne pas se faire pincer. Moi, on m'a coincé un jour, mais on n'a rien pu prouver. Heureusement, après quatre années d'exil, la soif de revanche des gaullistes était un peu retombée et je n'ai écopé que de cinq ans avec sursis dans ce qu'on a appelé le "procès de la dernière vague". Sinon, comme tout le monde en 1965, j'ai voté Tixier-Vignancour, puis François Mitterrand. Après, j'ai été à Ordre nouveau, pour m'amuser. En 1972, j'ai fondé le Front national sur Marseille avec de vieux amis comme Perdomo, le docteur Rollet, Berberiaux et Gilbert Victor, qui nous a rejoints en 1974. J'étais un proche de Jean-Jacques Susini, qui est resté mon ami. » L'Algérie « abandonnée », Théo n'a plus qu'un objectif : le faire payer aux gaullistes, ces « traîtres ». Quitte à nouer des alliances contre nature.

En 1967, Théo est encore une fois derrière le comptoir du restaurant de sa mère, le Tonneau, quand entre un ami de la famille, Bastien Leccia. Depuis 1946, de l'UDSR à la FGDS, en passant par la Convention, Leccia a épousé le parcours politique de son ami François Mitterrand. Cette année-là, il se présente dans la première circonscription de Marseille, celle-là même qui n'a pas voté à gauche depuis l'élection de Gambetta. Il sait que le pari est osé. Il lui faut trouver la faille, semer le trouble dans l'électorat de droite. Naturellement, il sollicite alors les services du petit Théo. Agité et populaire, il est le candidat idéal pour cristalliser une droite « ultra ». « Il se présentait dans ma circonscription, il m'a demandé de le faire aussi. Pourquoi aurais-je refusé, puisque c'était un ami de ma mère ? Il m'a connu gamin. Je pouvais fixer plusieurs dizaines ou centaines de voix sur mon nom, c'est ce qui s'est passé. »

Bastien Leccia revendique la stratégie, confirme point par point l'opération, même s'il tente de la relativiser : « C'est vrai que j'ai demandé à Théo de se présenter, mais, vous savez, j'ai gagné 4000 voix dans l'entre-deux-tours. Et pour faire cela, il faut mouiller sa chemise. J'organisais un peu partout dans le quartier des réunions tupperware où une amie invitait quinze copines. C'est comme ça aussi que j'ai gagné. » Son succès sera de courte durée. Après la dissolution de l'Assemblée, en juin 1968, Bastien Leccia est battu. Volonté de respectabilité ou suite d'un parcours à la cohérence très personnelle, Théo Ballalas rejoint le Parti socialiste à la fin des années 70. Il faut dire que, depuis l'arrivée massive des pieds-noirs à Marseille, Gaston Defferre n'a pas cessé de choyer cet électorat. Un des gestes les plus spectaculaires fut la célébration, en 1969, du mariage de Jean-Jacques Susini par le maire lui-même. Le discours chaleureux qui accueillit alors un Susini tout juste rentré d'exil et sa future épouse frappa bien des esprits. Et c'est cette année-là que le ticket Defferre-Mendès concourt pour l'élection présidentielle anticipée.

Au-delà du parrainage de Bastien Leccia, Théo Ballalas se lie d'amitié avec Charles-Emile Loo, l'un des lieutenants les plus prometteurs de Gaston Defferre. Parallèlement à son ascension dans les sphères socialistes locales, Ballalas n'oublie pas ses racines politiques : il est un pigiste zélé de l'hebdomadaire Minute à Marseille. En 1985, ses contacts sont mis à profit par le maire. Gaston a une idée en tête pour les élections cantonales partielles : tout faire pour que, dans le premier canton, son adversaire historique à la mairie, Hyacinthe Santoni, perde définitivement toute assise locale. Mais, dès le premier tour, le candidat socialiste est battu. Ne restent en lice que Jean Roussel pour le Front national et Hyacinthe Santony pour le RPR. C'est alors que Ballalas intervient. L'ordre de mobilisation chez ses amis de gauche comme d'extrême droite est donné. La consigne est simple : voter Roussel pour battre Santony. Aujourd'hui, l'ancien restaurateur se fait prier pour raconter l'épisode :

« Pour comprendre, regardez les chiffres...
- Justement, à la lecture, il apparaît que des voix socialistes ont dû se reporter sur le Front national
- Vous savez, il y a des fois où il vaut mieux un Front national qui annonce sa couleur plutôt que la droite...
- Comment fait-on concrètement dans ces cas-là ?
- Oh là là, mais c'est bien simple. Ah, mais il est sûr que vous ne retrouverez rien d'écrit ! Il n'y a pas eu de trace... pas un tract.
- Oui, mais il faut être efficace.
- Oh, c'est pas difficile ! Moi, en six heures je vous le fais. Il suffit d'avoir des amis qui appellent d'autres amis et ainsi de suite...
- C'est donc ce que vous avez fait : appeler des militants socialistes pour qu'ils votent Front national ?
- Disons que, sur ce chapitre, je ne vous démentirai pas. Vous savez, on peut se marier avec le diable, j'en parle en connaissance de cause. »

Comme le souhaitait Gaston Defferre, et grâce à l'efficacité de Théo Ballalas, Jean Roussel sera le premier élu du Front national dans un conseil général."