mercredi 16 janvier 2013

Le socialiste montpelliérain Georges Frêche, l'ex-OAS Guy Montero et le FN

Karim Maoudj, Georges Frêche, grandes heures et décadence, Paris, Les Editions de Paris, 2007, p. 53-56 :

"La tentative de séduction du Front national par Georges Frêche a lieu à la toute fin de l'hiver 1973. Entre les deux tours des élections législatives qui le verront, au bout du compte, décrocher son premier mandat au suffrage universel. Secrétaire départemental du Front national, André Troise porte alors les couleurs du parti de Jean-Marie Le Pen. Il a, pour suppléante, la femme d'Alain Jamet, leader régional du FN. A l'issue du premier tour, le FN réalise autour de 5 % des suffrages. Sitôt le résultat connu, Alain Jamet se rend à Paris, au siège du FN, pour prendre les instructions sur l'attitude à adopter au second tour. On lui donne, pour toute réponse, le message suivant : tout sauf la gauche, tout sauf les gaullistes. L'instruction est on ne peut plus claire, il ne faut soutenir ni Georges Frêche (la gauche), ni René Couveinhes (le gaulliste). A son retour de Paris, il apprend qu'André Troise et Guy Montero, un ancien de l'OAS (qui fera partie de la liste de Georges Frêche aux élections municipales victorieuses de 1977), ont décidé, sans l'en informer, d'un rendez-vous avec le candidat socialiste. André Troise raconte que Georges Frêche prend langue avec lui, par l'intermédiaire d'un officier des sapeurs-pompiers, un certain Perez, pied-noir comme lui. Ce dernier emmène le candidat frontiste au domicile de Georges Frêche, à Montferrier-sur-Lez. Autour d'un thé et de petits gâteaux, il dit, sans ambages, à André Troise : « Vous n'aimez pas les gaullistes. Moi, j'ai de la haine. Vous les détestez plus que moi, on peut s'entendre. » Réponse du candidat du FN : « Je ne choisis pas entre la peste et le choléra. » A en croire encore André Troise, la rencontre s'arrête là.

Mais une autre rencontre a lieu un peu plus tard. A la toute nouvelle permanence du Front national, située dans le quartier populaire du faubourg Figuerolles. Alain Jamet le dit, aujourd'hui, à qui veut bien l'entendre, il ne voulait voir ni l'un ni l'autre des finalistes du second tour. Pourtant, Georges Frêche se rend bien au rendez-vous donné, accompagné de Guy Montero. C'est un jour de mars, un jour de grand froid. Lorsque le candidat PS arrive discrètement à la permanence du FN, il fait déjà nuit dehors. Il attend durant une demi-heure, avant d'être reçu. Dans le local, une demi-douzaine de militants s'affaire, lorsqu'ils voient surgir, à leur grand étonnement, la grande carcasse du candidat socialiste. Certains sortent de leurs gongs et veulent en venir aux mains, face à autant de culot. D'autres reprochent à Guy Montero sa démarche. Georges Frêche choisit de les séduire, en leur disant tout le bien qu'il pense alors du FN et tout le mal de l'UNR [UDR]. Selon Alain Jamet, devant son refus de le recevoir, le candidat socialiste finit par quitter les lieux. Mais selon un militant, présent ce soir-là, Alain Jamet a bien reçu Georges Frêche. « L'entretien a duré environ une demi-heure. Tous deux sont entrés dans le bureau d'Alain Jamet, situé sur la droite en entrant. À la fin de l'entretien, Georges Frêche et Guy Montero sont sortis très vite de la permanence, sans s'attarder. On a alors vu apparaître Jamet qui nous a dit : "Il est venu chercher des voix." On n'en a plus reparlé ensuite », raconte le témoin de la scène.

Restait à avoir la version de celui qui est à l'origine de cet épisode : Guy Montero. Ce dernier a accepté de recevoir l'auteur pour lui donner sa version, plus détaillée, de l'épisode. Il raconte sa haine pour le gaullisme. Emprisonné pour sa participation aux actions de l'OAS, ce pied-noir d'Oran n'a qu'un objectif : « Avoir la peau des gaullistes. » En 1970, il rencontre Jean Cesari, Corse d'origine, alors patron des socialistes sur Montpellier, qui lui propose d'entrer à la SFIO. Il accepte. Il a, pour parrains, Jean Cesari et Georges Frêche. Son passage chez les socialistes est de courte durée, il n'y reste que six mois, six mois durant lesquels il participe activement à la campagne du candidat Frêche, engagé dans son premier grand défi : ravir la mairie à François Delmas, à l'occasion des élections municipales de 1971. Il échoue. Deux ans plus tard, Georges Frêche est à nouveau sur la brèche, il est candidat aux élections législatives. Entre les deux tours, Georges Frêche va voir Guy Montero, qui tient la cafétéria Le Macumba, au bas de la rue de l'Université. Il lui dit, en substance : « Il me manque une centaine de voix pour battre René Couveinhes. Je ferai n'importe quoi pour les avoir. » Il ne lui parle pas ouvertement du Front national. Mais Guy Montero comprend vite le message. Il lui répond qu'il garde quelques amitiés au Front national. Il lui propose de lui organiser un rendez- vous. Ils se rendent tous les deux, à bord de la vieille Peugeot de Georges Frêche, à la nouvelle permanence montpelliéraine du FN, faubourg Figuerolles. C'est un mardi après-midi, il fait un temps d'hiver. Le local est en haut d'un escalier, dans une petite maisonnette. Guy Montero tente une approche. Le patron montpelliérain du FN refuse de les recevoir. « Jamais je ne discuterai avec les marxistes », lui lance-t-il. Guy Montero lui tend alors son livret militaire et lui dit : « Je suis venu vous demander de battre les gaullistes. » Après quelques éclats de voix, les quelques militants présents pressent Alain Jamet de laisser parler le candidat socialiste. Ce dernier se lance alors dans un discours qui caresse, dans le sens du poil, l'orgueil de ces nostalgiques de l'Algérie française. « Mon père était pour l'Algérie française », leur dit-il. Il est applaudi par les militants. Alain Jamet, lui, ne dit rien. Guy Montero assure que les militants du FN ont participé, en sous-main, à la campagne du second tour de Georges Frêche. Le lundi suivant, au lendemain de son élection, ce dernier va voir Guy Montero, à sa cafétéria, pour le remercier. Ils trinquent ensemble à la victoire. Les deux hommes se perdent ensuite de vue, jusqu'à ce jour de fin d'année 1976, où le jeune député de l'Hérault revient voir l'ancien de l'OAS. Il lui propose de faire partie de sa liste, dans la perspective des municipales du printemps suivant. Guy Montero donne son accord à une condition : qu'une stèle à la mémoire de l'Algérie française soit érigée, s'il devient maire de Montpellier. Le candidat Frêche donne son accord. Guy Montero est chargé de mettre sur pied le service d'ordre du candidat de la gauche, environ 200 personnes, tous anciens militaires, pieds-noirs et harkis. Un incident se déroule alors qui provoque la méfiance de Georges Frêche à l'égard de l'ancien membre de l'OAS. La veille du premier tour des municipales, une bagarre éclate entre des membres du service d'ordre et des partisans de François Delmas, parmi lesquels figure maître Rigaud. L'équipe de Delmas est venue afficher, juste en face du quartier général de Georges Frêche, dans le quartier de Dom Bosco. Les premiers y ont vu là une provocation. Bilan : plusieurs blessés, dont maître Rigaud. Guy Montero sera inculpé par la justice pour coups et blessures, une semaine après l'élection de Georges Frêche. Il est néanmoins élu conseiller municipal. Mais il garde, en lui, l'amertume d'avoir été lâché par le candidat socialiste. Il se ralliera à Jean-Pierre Vignau, le premier adjoint, lors de la future bagarre pour le pouvoir, quelques mois plus tard."