jeudi 8 novembre 2012

Les Juifs de Diyarbakir et le vandalisme des tribus kurdes

"Les juifs de Diarbékir

M. Nassi, directeur de l'école de l'Alliance, à Téhéran, a adressé au Comité central la relation suivante :

Dans son intéressant rapport sur les juifs de Kamechlié publié dans le numéro de Paix et Droit d'avril 1934, M. Silver a parlé des Juifs de Diarbékir.

Permettez-moi de rappeler ici quelques souvenirs sur nos coreligionnaires perdus dans cette partie du Kurdistan turc et au milieu desquels j'ai passé une quinzaine de mois.

C'était au début de 1912 ; j'avais été nommé professeur de français et d'histoire au lycée de cette ville. Celle-ci avait, dès le premier abord, attiré mon attention. Entourée d'épaisses murailles datant de l'époque grecque, romaine ou arabe, surplombant des rochers à pic au bord des ravins profonds, elle détachait au loin son imposante et terrifiante silhouette avec ses larges donjons, ses hautes tourelles et ses fins créneaux qui avait résisté non seulement aux attaques des hommes et des hordes envahissantes, mais aussi à l'usure inlassable du temps ; car tout était resté presque intact et l'on pouvait même alors visiter les souterrains, les casemates, les immenses dépôts et se promener sur cet autre mur de Chine que le génie et la persévérance humaines avaient dressé. Quatre portes solides et monumentales gardées en ce temps par des gendarmes et fermées dès le coucher du soleil, isolaient les habitants du reste des vivants et les mettaient ainsi à l'abri des surprises nocturnes ; tout ce qui était au delà de l'enceinte était abandonné à son propre sort, ce qui faisait que les endroits les plus poétiques se transformaient en de vrais coupe-gorges ou en repaires de bandits.

En bas, vers le Sud-Est, le Tigre coulait mugissant et majestueux, traversant des gorges sauvages de rocs de granit et de basalte, si bien que la ville semblait un nid d'aigle au sommet d'une montagne ; et, en effet, bien après le Moyen Age, cette ville était comptée parmi les citadelles imprenables et les sultans ottomans, avec les nombreux titres qu'ils se donnaient et les villes qui les suivaient, aimaient à mentionner ce bastion, cause d'effroi des envahisseurs qui, du Nord au Sud ou du Sud au Nord devaient passer par là pour se rendre au coeur de l'Asie-Mineure ou de la Transcaucasie, ou en Mésopotamie. Grecs, Romains, Arabes, tous s'y étaient rencontrés et avaient sur la pierre laissé la trace de leur présence et la mention de leur occupation.

La ville comptait alors 200.000 habitants, composés pour la plupart de Kurdes appartenant à toutes les tribus éparpillées depuis le Nord de l'Assyrie jusqu'au Sud, ce qui fut autrefois la Chaldée, montagnards farouches, réfractaires à toute idée nouvelle, préférant garder avec leur pittoresque costume de peau de chèvre au pantalon bouffant et le long bonnet de feutre, la liberté d'action sur les monts comme dans les plaines. Les Arméniens y étaient nombreux ; sans cesse menacés par leurs voisins qui, au moindre prétexte, faisaient irruption dans leur quartier, s'emparaient de leurs biens et souvent les massacraient, ils étaient obligés d'émigrer en Amérique ou d'aller chercher refuge dans des contrées plus clémentes et plus hospitalières. A cette époque, la population israélite était très peu nombreuse ; elle se composait d'une centaine de maisons, soit en tout 250 à 300 âmes, parquées dans la partie nord, presque à la lisière de la ville ; leur situation était très misérable ; comme, hélas ! partout dans ces lointaines contrées d'Orient qui sont restées longtemps fermées au contact des étrangers et au bienfait de la civilisation occidentale, ils se livraient au colportage, au petit commerce, à la fabrication et à la vente de l'eau-de-vie, etc. Ils parlaient le turc, le kurde, l'hébreu et le targoum, mélange de ces deux dernières langues ; ils n'avaient ni école, ni cimetière, ni talmud-torah ; un vieux rabbin enseignait dans une petite cour malpropre l'hébreu aux petits enfants ; malgré leur nombre et le manque de tous moyens d'enseignement, il arrivait à leur apprendre les premiers éléments de la langue ; de sorte qu'il n'y avait presque pas de gens ignorants ; il m'a été possible, lors de mon séjour là-bas, de leur donner à titre gratuit un maître de turc. Je m'étais intéressé à l'état de ces malheureux et j'avais attiré sur eux l'attention des autorités centrales et de la Communauté de Constantinople ; la campagne ouverte dans les journaux cessa par suite de mon déplacement.

Au milieu des huttes et des maisons misérables construites en terre, composées d'un petit espace de quelques mètres carrés abritant quatre ou cinq familles, véritables taudis où s'entassaient pêle-mêle hommes, femmes, enfants et vieillards, s'élevait une synagogue, coquette avec ses colonnes de pierre noire et ses voûtes élancées qui détonnaient dans ce dénuement. Vous n'allez point vous étonner quand vous saurez qu'elle a pu être érigée grâce au don de 100 livres sterling que Sir Moses Montefiore fit à la Communauté en 1881, don accompagné d'une lettre en hébreu de l'illustre philanthrope ; en signe de gratitude, elle l'avait fidèlement conservée, à côté d'un vieux rouleau de la Loi écrite sur une peau de gazelle. Sir Montefiore accusait réception d'une dépêche que nos frères lui avait lancée, probablement soit à l'occasion d'une épidémie, soit lors d'une famine qui, autrefois, décimait la population entière d'une contrée.

Dans la cour attenante à la synagogue, les morts reposent presque au contact des vivants, contrairement à toute règle de l'hygiène la plus élémentaire ; ce soin avait sa raison d'être, car il m'a été dit que, durant les années de sécheresse, les Kurdes avaient l'habitude de couper la tête d'un mort juif et de la jeter au Tigre : il fallait donc mettre les morts à l'abri de cette offense et voilà pourquoi dans la petite cour, derrière le temple, les tombes s'entassaient les unes sur les autres. Un autre procédé grossier était en usage pour avoir l'eau du ciel. Placé sur le toit, un homme devait, paraît-il, guetter un convoi mortuaire et cracher sur le cercueil qui portait le juif à sa demeuré dernière. Le fait m'avait profondément frappé ; et j'avais demandé au Gouverneur général de la contrée l'abolition de ces coutumes aussi barbares qu'humiliantes.

Les juifs, épousant le caractère de leurs voisins kurdes, m'avaient paru fort susceptibles et quelque peu belliqueux, et il m'est arrivé une fois de me rendre au quartier, durant les fêtes de Tichri pour ramasser les armes, car les fidèles s'échappant du temple au milieu de l'office, s'étaient, je ne sais à la suite de quel ridicule incident, postés sur les toits, se menaçant les uns les autres.

Les femmes sortaient voilées et j'ai été très étonné de voir la femme du Rabbin, le soir de Pâques, accroupie derrière la porte-pour écouter le récit de la délivrance de nos aïeux de la terre de l'esclavage.

L'Alliance Israélite s'était jadis intéressée à cette Communauté, et j'ai sous les yeux la lettre en hébreu qu'Isidore Loeb lui avait adressée le 11 mai 1876 et une autre de la même année dans laquelle le regretté secrétaire lui disait que « la nuit serait changée en jour » ; cette correspondance s'échangeait par l'entremise de M. Fesani, probablement le Consul français de la contrée.

Mais une suite de circonstances malheureuses et la guerre générale qui bouleversa et désorganisa tout, ne permirent point de mettre ce projet à exécution, de sorte que cette « nuit » pèse encore bien lourdement sur ces pauvres gens."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 14e année, juin 1934, p. 8-9.