mercredi 7 novembre 2012

Bernard Lecache et l'affaire Petlioura : aux origines de la LICA

Alain Vincenot, Les larmes de la rue des Rosiers, Paris, Editions des Syrtes, 2010, p. 194, note 1 :

"En 1926, un anarchiste juif, Samuel Schwartzbard, abat à Paris un nationaliste ukrainien, Simon Petlioura. Il l'accuse d'avoir dirigé des pogroms qui ont décimé sa famille. Fils d'immigrés juifs ukrainiens, né à Paris en 1895, un journaliste, Bernard Lecache, prend sa défense et fonde la Ligue internationale contre les pogroms pour dénoncer les crimes dont sont victimes les juifs d'Europe centrale. Il reçoit le soutien de Léon Blum, d'Albert Einstein, de Joseph Kessel, de Romain Rolland, de la comtesse de Noailles, de Victor Basch, de Maxime Gorki et d'Henry Torrès, l'avocat de Samuel Schwartzbard. Celui-ci est acquitté le 26 octobre 1927. En 1928, la Ligue internationale contre les pogroms devient la Ligue internationale contre l'antisémitisme (Lica) que présidera Bernard Lecache pendant quarante ans."

Iaroslav Lebedynsky, Ukraine. Une histoire en questions, Paris, L'Harmattan, 2008, p. 177-179 :

"La question des pogroms de 1919 a parfois donné lieu à une véritable désinformation. Dès le début des années 1920, l'idée se répandit que leur principal responsable était Petlioura. Quand celui-ci fut assassiné à Paris en 1926, par le Juif Samuel Schwarzbard manipulé par les services secrets soviétiques, et que l'assassin fut acquitté par la justice française au motif qu'il avait en quelque sorte « vengé les pogroms », cette idée acquit force de loi. Elle est encore très vivante chez certains Juifs.

Mais il faut se souvenir que l'histoire est écrite par les vainqueurs (ou du moins, en général, par ceux qui peuvent faire entendre leurs thèses). En 1920, tout le monde avait intérêt à trouver un bouc émissaire dépourvu d'influence. La vérité est en effet qu'en Ukraine, en 1919, toutes les armées en présence se rendirent coupables de violences antijuives. Cela vaut, certes, pour des unités ukrainiennes plus ou moins subordonnées au Directoire ; mais aussi pour les Russes « blancs » de Dénikine, qui voyaient dans les Juifs le virus du bolchévisme ; mais aussi pour les bolcheviks et les anarchistes, parce que les Juifs incarnaient le capitalisme bourgeois.

Le Directoire n'avait aucune attitude hostile aux Juifs, bien au contraire. Comme auparavant l'hetman Skoropadsky et la Rada centrale, il nomma des ministres juifs. En juillet et août 1919, des lois interdirent les violences contre les Juifs et les punirent de mort, tandis que Symon Petlioura lui-même, dont on ne peut citer une seule phrase hostile aux Juifs, écrivait dans une proclamation du 12 octobre 1919 : « Officiers et Cosaques de l'armée ukrainienne ! [...] Les masses travailleuses ukrainiennes et juives vous considèrent comme des libérateurs [...]. Soyez sans pitié avec les provocateurs qui commettent eux-mêmes des pogroms [...]. La peine de mort doit s'abattre sur la tête des pogromistes... »

En 1921, Petlioura en exil échafaudait avec le dirigeant sioniste Vladimir Jabotinski des projets de gendarmerie juive destinée à protéger les communautés juives d'Ukraine après une hypothétique reconquête. Tout au plus peut-on lui reprocher, au nom de la responsabilité morale de tout chef, de ne pas avoir pu exercer un contrôle réel sur toutes les unités qui se réclamaient de la République populaire d'Ukraine, et encore moins sur l'ensemble de la situation. Le personnage, beaucoup trop idéalisé par les patriotes ukrainiens, a été injustement diabolisé (souvent par ignorance ou par commodité). Laissons le dernier mot à Jabotinski : « Ni Petlioura, ni Vynnytchenko, ni le reste des principaux membres de ce gouvernement ukrainien n'ont jamais été des "pogromistes" [...]. J'ai mené avec eux la lutte contre les antisémites et la russification. On ne convaincra ni moi-même, ni le reste des sionistes pensants du Sud de la Russie, que des gens de ce type puissent être considérés comme des antisémites. » (The Jewish Morning Journal, 4 juillet 1926)."

Stéphane Courtois, "Du passé faisons table rase !", in Stéphane Courtois (dir.), Du passé faisons table rase ! Histoire et mémoire du communisme en Europe, Paris, Robert Laffont, 2002, p. 83 :

"Trotsky fut le fondateur des camps de concentration soviétiques à l'été 1918 et il couvrit de son autorité d'innombrables massacres perpétrés par « son » armée, y compris des massacres de Juifs."

Isaac-Leib Peretz, Les oubliés du Shtetl : Yiddishland, Paris, Plon, 2007, p. 306 :

"Les archives secrètes, désormais accessibles depuis la chute de l'URSS, nous apprennent que la seule réaction de Lénine, lorsqu'il fut dûment informé de cette campagne de tueries entreprise par sa célèbre « Cavalerie rouge », fut d'ordonner que le rapport dénonçant les pogroms soit... archivé. Et lorsque le Bureau central de la section juive du PC de Russie lui adressa un appel angoissé, daté du 6 juillet 1921, en soulignant que la passivité des autorités incitait les fauteurs de pogroms en Biélorussie à croire que le Kremlin restait indifférent à ces tueries, Lénine confirmera implicitement cette appréciation des pogromistes en ordonnant à nouveau le classement vertical du rapport. Même indifférence criminelle de la part du commandant de l'Armée rouge : Trotski reçut des centaines de rapports relatifs aux pogroms perpétrés par ses propres soldats en Ukraine. Mais jamais il ne fit la moindre référence à ces atrocités, ni dans ses déclarations officielles ni dans ses communications confidentielles au gouvernement à Moscou. C'est bien simple : le terme « pogrom » ne figure même pas dans l'index du volume contenant ses discours et directives de l'année 1919."