samedi 20 octobre 2012

Thrace, 1934 : la lutte implacable d'İsmet İnönü et Şükrü Kaya contre l'agitation pogromiste locale

"EN TURQUIE 

L'expulsion des juifs de Thrace


Le racisme hitlérien a contaminé des pays qui, comme la Turquie, avaient, au cours des siècles, accordé aux juifs une généreuse hospitalité. Déjà depuis plusieurs mois, l'agitation antisémite s'y faisait jour et attirait l'attention de l'opinion publique. Une Revue d'inspiration germanique et hitlérienne, le Nili Inkilap, récemment fondée, devint bientôt la source où des éléments fanatiques et ignorants, dirigés par quelques fonctionnaires et quelques particuliers influents, puisaient des sentiments haineux à l'égard des juifs : l'espoir de se partager un jour les biens de la race honnie n'était pas étranger à leurs menées. C'est de cette Revue qu'est partie aussi l'agitation soulevée à l'Université d'Istamboul à la suite de la nomination d'un certain nombre de professeurs israélites réfugiés d'Allemagne. Il se forma ainsi une organisation nationaliste, le « Halk Fericassi Sameli », conçue sur le modèle du parti national-socialiste allemand et fidèle aux méthodes préconisées par lui.

Les événements qui se sont déroulés en Thrace du 28 juin au 4 juillet représentent les premiers exploits du nouveau mouvement, que les déclarations formelles faites par le gouvernement turc et les mesures rigoureuses qu'il a prises permettent d'envisager comme sans lendemain. Une certaine hostilité qui s'était manifestée en Thrace à l'égard des juifs lors de la guerre et de la lutte pour l'indépendance, mais avait été suivie d'un apaisement sous le régime républicain, offrait au nouvel antisémitisme une première chance. Prenant prétexte d'un prétendu attachement des juifs de Thrace à une culture et à une langue étrangères, incriminant les Israélites d'infidélité à la patrie et même d'espionnage, des éléments louches répandirent dans le pays de faux bruits, excitant les sentiments élémentaires des masses.

Dès le 21 juin, la population juive de Tchanak, comprenant 1.500 personnes environ, fut alertée par toute une série de troublants incidents. Des citoyens juifs furent attaqués par des individus appartenant à la pire catégorie de la population, il y eut des tentatives de pillage et de chantage.

Tout comme en Allemagne le 1er avril 1933, les magasins juifs furent gardés par des antisémites qui empêchaient les Turcs d'y faire leurs achats. Ces incidents se reproduisirent dans les autres villes de Thrace et dans les petites communautés des bords de la Mer Noire. Le préfet et le chef du parti populaire ordonnèrent à la police de protéger les biens des juifs mais les molestations continuaient, malgré la présence des gendarmes. Les notables reçurent des lettres les invitant sous menace de mort à quitter la ville. De nombreuses familles commencèrent à partir de Tchanak pour Istamboul.

Mais les événements prirent un caractère général quelques jours plus tard.

Le mouvement d'hostilité et de xénophobie contre nos coreligionnaires se déchaîna subitement et presque simultanément entre le 28 juin et le 4 juillet dans les villes de Dardanelles, Kiéchan, Ouzoun Kupru, Kirkillissé et Edirné. Les trente à quarante familles qui se trouvaient dans les deux premières furent sommées de quitter les lieux dans les 24 heures sans autre forme de procès ; elles se soumirent sans retard. Les israélites d'Ouzun Kupru obtinrent un délai de trois jours pour réaliser, tant bien que mal, leur avoir et quitter leurs foyers. Il n'en fut pas de même à Kirkillissé. A 8 heures du soir, des bandes envahirent le quartier juif, brisèrent les vitres, enfoncèrent les portes, et, durant 3 à 4 heures, se livrèrent à des excès de toutes sortes ; coups de matraque et de couteau, vols et viols. Les bandits achevèrent leurs déprédations le lendemain pendant que les victimes de cette agression inouïe, dans l'épouvante et le dénuement, s'étaient réfugiées dans le train, se dirigeant vers Istamboul.

Les autorités, témoins de tous ces actes de sauvagerie, ne firent rien pour les arrêter. Un seul gendarme, qui voulut remplir son devoir, fut assassiné. Des incidents du même ordre se produisirent dans la nuit du 3 au 4 juillet.

A Edirné, chef-lieu de la Thrace, qui abrite encore 6.000 juifs environ, on agit avec plus de mesure et de prudence : les autorités commencèrent par interdire l'abatage rituel, empêchèrent les ouvriers israélites d'aller à leur travail, les petits commerçants de vaquer à leurs affaires, favorisèrent le boycottage des magasins juifs ; quand une délégation de la communauté, affolée, se présenta chez le Gouverneur pour lui demander les raisons de ces sévices, il lui fut répondu qu'il n'y avait dans tout ce mouvement rien d'officiel, mais que la population musulmane elle-même exigeait absolument la disparition de l'élément israélite de la ville d'Edirné, comme de toute la Thrace. D'autres grands fonctionnaires et des personnalités amies des israélites leur conseillèrent également de quitter la ville au plus tôt.

Le mardi 3 juillet, dans la soirée, des individus louches et mal intentionnés ainsi que des étudiants parcoururent les quartiers juifs en y répandant l'alarme et la terreur. Ils auraient commis des abus si la police, alertée, n'avait fait bonne garde. Mais la panique était grande et beaucoup de familles, des femmes et des jeunes filles surtout, appréhendant le même sort que celles de Kirkillissé prirent le train pour Istamboul le matin du 4 juillet. Ce n'est que le 5, le jour même où des paysans des environs, armés, entraient déjà dans la ville pour organiser, à la faveur de la nuit, un pogrome en règle dans les quartiers juifs, qu'un ordre émanant d'Ismet Pacha lui-même arrêta l'exécution de leurs funestes projets, rassura la population juive et ralentit tant soit peu l'exode précipité des familles. Mais celles-ci, croyant qu'elles avaient à quitter la ville pour toujours, vendirent ou plutôt furent forcées par les acquéreurs de vendre à des prix dérisoires meubles, immeubles et même certains magasins pleins de marchandises. Des trains bondés de juifs se dirigeaient vers Istamboul. Le spectacle que présentaient les déportés était lamentable. Ils étaient entassés comme des bestiaux dans les wagons. Il y avait parmi eux des enfants morts de fatigue et de privations.

C'est ainsi que, dans les premiers jours de juillet, 1.500 à 2.000 réfugiés de la Thrace, dont la plupart sans ressources, erraient en quelque sorte dans les rues d'Istamboul. La communauté israélite de cette ville a fait tout ce qu'elle a pu pour les soulager en leur procurant autant que possible des logis et des vivres.

Toutes ces mesures ont été prises à l'insu du gouvernement central d'Ankara. Peut-être une loi en préparation pendant deux ans, et qui avait été adoptée le 14 juin par l'Assemblée Nationale turque pouvait-elle servir de prétexte à des abus qu'elle ne prévoyait pas. Cette loi divisait la Turquie en trois zones : 1° zone où l'augmentation d'une population de culture turque est désirée ; 2° zone réservée à la colonisation par des parties de la population dont l'assimilation est poursuivie ; 3° zone dont la population peut être évacuée par ordre du ministre de l'Intérieur pour des motifs politiques, culturels, militaires, économiques et autres. L'énergique intervention du gouvernement prouve incontestablement que la loi ne pouvait aucunement justifier les mesures abusives dont eurent à souffrir les juifs de Thrace. Les arrêtés d'expulsion ont été révoqués par le gouvernement dès qu'il a été mis au courant du désastre. Un communiqué a été publié exposant les raisons de la fuite des juifs et soulignant que « l'ordre a été rétabli partout et que les juifs pourront rentrer dans leurs foyers. Le programme du gouvernement vise à assurer le calme et l'harmonie entre les différentes populations dans toute la Turquie. L'application de ce programme sera poursuivie avec toutes les forces de l'Etat et du parti populaire ».

Le premier ministre Ismet Pacha, intervint à l'Assemblée Nationale.

Le discours du premier ministre reçut l'approbation de tous les députés et fut souvent interrompu par des applaudissements soutenus. En voici les passages essentiels :

« J'ai appris qu'un certain nombre de citoyens juifs de la Thrace ont été obligés d'émigrer et se sont réfugiés à Istamboul. En Turquie, tout individu se trouve sous la sécurité et la garde des lois républicaines. L'antisémitisme n'est ni un produit de la Turquie, ni une forme de la mentalité turque : il pénétré de temps en temps de l'étranger dans notre pays et il est aussitôt enrayé. Cette effervescence est due probablement à une contagion de ce genre. Nous ne permettrons jamais de tels courants d'idées. J'ai eu connaissance des faits aussitôt après mon retour à Ankara. A la suite des ordres catégoriques que j'ai donnés, ce courant a été entièrement arrêté. Les citoyens venus à Istamboul sont libres de rentrer chez eux. Les responsables ont été et seront déférés aux tribunaux. J'envoie aujourd'hui même le ministre de l'Intérieur sur les lieux. Les coupables seront sévèrement punis. »

D'autre part, Chukru Kaya bey, ministre de l'Intérieur, ordonna télégraphiquement au préfet de cette ville d'ouvrir une enquête pour établir les responsabilités. Accompagné de l'inspecteur général de la Thrace, il partit pour Edirné. Avant de s'embarquer, il fit la déclaration suivante à la presse :

« Sur l'ordre du président du Conseil, Ismet Pacha, je me rends en Thrace pour me livrer sur les lieux mêmes, à la recherche des causes de l'exode collectif des israélites de la Thrace. D'après ce que nous savons, l'incident se réduit au départ des israélites pour Istamboul, à la suite d'une certaine propagande. Le véritable caractère de l'affaire sera mieux compris sur les lieux et je procéderai aux mesures qu'elle comporte, je les transmettrai à mon gouvernement. Toutes les personnes indigènes ou étrangères résidant en Turquie se trouvent sous la protection des lois de la République. Les lois turques sauvegardent les droits et la liberté de tous les concitoyens du pays, sans distinction aucune. La principale tâche de la Turquie kémaliste est d'appliquer ces lois. Les courants antisémites qui se manifestent dans les autres pays, ont parfois leur répercussion en notre pays. Ainsi que je l'ai exposé déjà à Istamboul, nous voulons toujours préserver notre pays et nos concitoyens de la contagion et de la réaction de ces idées. La politique intérieure et les controverses intérieures d'aucun pays ne peuvent et ne doivent exercer la moindre influence sur les affaires intérieures du nôtre. Le principe essentiel de notre politique intérieure a pour base nos propres conditions et nos propres lois. Ramener à la raison ceux qui se livrent à des publications et à des insinuations contre les israélites, à notre appartient gouvernement et aux tribunaux chargés d'appliquer les lois.

« Tels sont les ordres et les instructions que j'ai toujours reçus de mes chefs à l'endroit de tous. Je considère comme un devoir patriotique de le rappeler encore une fois à ceux qui ont tendance à chercher leur profit dans les moindres incidents. S'ils sont nos concitoyens, ils font du tort au pays ; s'ils sont étrangers, ils agissent inamicalement envers cette nation. »

La présence du ministre de l'Intérieur en Thrace eut un effet bienfaisant sur les autorités locales. Le voyage et l'enquête du ministre durèrent plusieurs jours. Il visita Kirkillissé, Edirné. A Ouzoun Kupru, où il n'est resté aucun israélite, Chukru Kaya bey s'arrêta 35 minutes ; il poursuivit sa tournée vers l'Ouest en visitant Kéchan, Tékirdag, Ghelibolou. Les présidents de la municipalité et de la chambre de commerce de Kirkillissé furent arrêtés, le vali d'Edirné destitué, le chef de police de Kirkillissé mis en disponibilité. Des arrestations en masse eurent lieu. Un Turc de Kirkillissé qui, le revolver en main, avait obligé un commerçant israélite à lui céder pour 50 livres une propriété qui en valait 1.500, fut arrêté et transféré à Istamboul pour être jugé par un tribunal spécial.

Tous les auteurs des actes de pillage, parmi lesquels se trouvent des personnalités de la haute société, furent également arrêtés, leur demande de mise en liberté provisoire fut rejetée. Traduits devant la Cour criminelle d'Edirné, ils ont été condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison. La procédure a été rapide.

Le ministre de l'Intérieur a tenu à visiter personnellement une bonne partie des maisons juives d'Edirné et à donner des assurances formelles aux israélites qui rentraient. Il reçut une délégation de la population juive à laquelle il donna en termes bienveillants l'assurance que l'antisémitisme ne saurait prendre pied en Turquie, et il déclara : « Au milieu de notre population, les juifs ne constituent qu'une faible minorité. Ils pourraient être plus nombreux encore pour mieux travailler à la grandeur du pays. »

Voici ce qu'il dit de la situation actuelle et des mesures prises par le gouvernement :

« a) Les agents de l'autorité sont partout les maîtres de la situation. Ils sont affranchis de toute influence néfaste. Ceux dont l'activité a été jugée insuffisante au cours des incidents ont été l'objet de mesures administratives et judiciaires

« b) Les incidents survenus a Kirkillissé ont été suivis de près et continuent à l'être. Grâce aux mesures administratives et judiciaires intervenues, 75 % des objets dérobés aux israélites dans les journées des 3 et 4 juillet ont été retrouvés et restitués à leurs propriétaires. Le procureur général a fait arrêter les instigateurs et les fauteurs des désordres et les a déférés aux tribunaux. Les israélites qui, sous l'empire de la frayeur, avaient quitté leurs foyers, ont commencé à les réintégrer ;

c) D'autre part, il a été porté à la connaissance de tous ceux qui étaient partis, que rien ne s'opposait à leur retour.

« Le gouvernement est convaincu qu'il aura raison de tous les effets néfastes de la propagande étrangère. »

« Le gouvernement procède au règlement des transactions, des dettes et des créances en ce qui concerne leur côté juridique. Il a le devoir d'élaborer pour l'avenir sa ligne de conduite, de manière à éviter toute hésitation.

« 1. — Le gouvernement s'opposera à toutes les pressions d'exode et à toutes les tentatives de boycottage, sous quelque forme qu'elles se présentent ;

« 2. — Les délits dont la justice se trouve saisie seront promptement jugés ;

« 3. — Il ne sera fait aucun obstacle au retour dans leurs foyers des israélites qui les quittèrent ;

« 4. — La parfaite harmonie et la confiance entre tous les éléments du peuple importent avant tout au gouvernement.

« On peut considérer comme un facteur de prompte amélioration de la situation les efforts déployés par la majorité des Turcs pour aider et protéger les israélites contre la propagande venimeuse, la répugnance qu'ils manifestent à l'endroit de toute agression antijuive ;

« 5. — Le gouvernement ne tolérera pas les incitations et les insinuations d'hostilité. Le gouvernement s'attend à ce que la presse se montre vigilante pour enrayer toute propagande susceptible de semer la discorde entre citoyens ;

« 6. — Les fonctionnaires et les agents du gouvernement consacreront tous leurs efforts à suivre les instructions qui leur sont données.

« Une enquête est ouverte au sujet des conseils d'administration qui n'ont pas accompli convenablement leur devoir. Ceux qui ont abusé des fonctions que leur conféra le parti, seront l'objet de sanctions. »

Ajoutons enfin que toute la presse turque a commenté avec sympathie les mesures du gouvernement et condamné l'antisémitisme. Le gouvernement a suspendu la revue antisémite Nilli Inkilap.

Toutefois la confiance a été longue à renaître parmi la population juive. Au moment où une partie des familles réfugiées à Istamboul retournaient déjà dans leur foyer, des trains étaient encore pleins de juifs qui s'enfuyaient de la Thrace. Dans la deuxième semaine de juillet à Edirné, quelques lettres de menaces et de nouveaux essais de boycottage, vivement réprimés d'ailleurs, avaient un moment arrêté le retour des émigrés et la reprise des transactions. De même, au début du mois d'août, les juifs turcs des différentes villes, Istamboul, Couscoundjouk, Haskeuy, Balat, Ortakeuy, reçurent des lettres leur enjoignant, sous peine de mesures rigoureuses, de quitter le pays.

Mais, dans l'ensemble, la situation est devenue normale. Les juifs ont rejoint leurs foyers. Les hommes partirent les premiers pour tâcher de retrouver ou de récupérer leurs effets pillés ou cédés à vil prix et pour recommencer à travailler. Leurs familles les suivirent.

Il est bien probable cependant que, comme pendant et après les guerres balkaniques et mondiale, des familles aisées, lasses des calamités qui ne cessent de sévir dans cette région de frontières, se décideront à réaliser biens et créances pour s'établir à Istamboul ou ailleurs."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 7, 14e année, septembre 1934, p. 15-16.