dimanche 21 octobre 2012

Les manoeuvres de Gaston Defferre contre la droite RPR-UDF : l'élection de Jean Roussel au Conseil général des Bouches-du-Rhône

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 70-74 :

"Volonté de respectabilité ou suite d'un parcours à la cohérence très personnelle, Théo Ballalas [ex-FN] rejoint le Parti socialiste à la fin des années 70. Il faut dire que, depuis l'arrivée massive des pieds-noirs à Marseille, Gaston Defferre n'a pas cessé de choyer cet électorat. Un des gestes les plus spectaculaires fut la célébration, en 1969, du mariage de Jean-Jacques Susini par le maire lui-même. Le discours chaleureux qui accueillit alors un Susini tout juste rentré d'exil et sa future épouse frappa bien des esprits. Et c'est cette année-là que le ticket Defferre-Mendès concourt pour l'élection présidentielle anticipée.

Au-delà du parrainage de Bastien Leccia, Théo Ballalas se lie d'amitié avec Charles-Emile Loo, l'un des lieutenants les plus prometteurs de Gaston Defferre. Parallèlement à son ascension dans les sphères socialistes locales, Ballalas n'oublie pas ses racines politiques : il est un pigiste zélé de l'hebdomadaire Minute à Marseille. En 1985, ses contacts sont mis à profit par le maire. Gaston a une idée en tête pour les élections cantonales partielles : tout faire pour que, dans le premier canton, son adversaire historique à la mairie, Hyacinthe Santoni, perde définitivement toute assise locale. Mais, dès le premier tour, le candidat socialiste est battu. Ne restent en lice que Jean Roussel pour le Front national et Hyacinthe Santony pour le RPR. C'est alors que Ballalas intervient. L'ordre de mobilisation chez ses amis de gauche comme d'extrême droite est donné. La consigne est simple : voter Roussel pour battre Santony. Aujourd'hui, l'ancien restaurateur se fait prier pour raconter l'épisode :

« Pour comprendre, regardez les chiffres...
- Justement, à la lecture, il apparaît que des voix socialistes ont dû se reporter sur le Front national
- Vous savez, il y a des fois où il vaut mieux un Front national qui annonce sa couleur plutôt que la droite...
- Comment fait-on concrètement dans ces cas-là ?
- Oh là là, mais c'est bien simple. Ah, mais il est sûr que vous ne retrouverez rien d'écrit ! Il n'y a pas eu de trace... pas un tract.
- Oui, mais il faut être efficace.
- Oh, c'est pas difficile ! Moi, en six heures je vous le fais. Il suffit d'avoir des amis qui appellent d'autres amis et ainsi de suite...
- C'est donc ce que vous avez fait : appeler des militants socialistes pour qu'ils votent Front national ?
- Disons que, sur ce chapitre, je ne vous démentirai pas. Vous savez, on peut se marier avec le diable, j'en parle en connaissance de cause. »

Comme le souhaitait Gaston Defferre, et grâce à l'efficacité de Théo Ballalas, Jean Roussel sera le premier élu du Front national dans un conseil général. (...)

Devenu ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, Gaston Defferre est, à la veille des élections municipales de mars 1983, préoccupé par son sort de maire socialiste. Après deux ans de pouvoir, le PS est dans la tourmente des virages économiques et de l'impopularité croissante. A Marseille, l'UDF Jean-Claude Gaudin a supplanté Hyacinthe Santony dans le rôle du prétendant numéro un à la mairie. Pour continuer à régner, le premier magistrat de la cité phocéenne cherche à reconduire une stratégie de division de la droite qui a déjà fait ses preuves. Cette fois, il suscite une liste dont l'intitulé mise sur l'air du temps : « Marseille Sécurité ». Intronisé tête de liste, Bernard Manovelli, ancien des Jeunesses UDR reconverti dans la défense des thèses ultra-sécuritaires. Mais « à l'époque, vous savez, tout le monde s'entendait avec Defferre, alors pourquoi pas moi ? », explique l'intéressé. Les mots d'ordre de la liste ne s'embarrassent pas de complexité et plaident pour une « plus grande sécurité » en dénonçant « la délinquance qui accompagne une immigration maghrébine trop massive ». Pour monter l'opération, Gaston Defferre a chargé Bastien Leccia d'une mission : contacter Manovelli. Ce dernier relativise aujourd'hui son rôle : « Defferre a tout organisé lui-même. Moi, j'ai suivi ça de loin. Ce que je peux vous dire avec la plus grande assurance, c'est qu'il les a payés. Pour Untel, c'était un permis de construire, pour un autre, c'est le conseil municipal qui lui a facilité les démarches... Vous savez, beaucoup de choses se passent ici comme ça : par convivialité ou par intérêt. » Flairant le stratagème, Jean-Claude Gaudin prend contact à plusieurs reprises avec Manovelli pour tenter de le convaincre de se retirer en sa faveur. Mais en vain.

Au deuxième tour, les murs de la ville voient fleurir des affiches avec pour slogan : « Defferre, c'est Marseille Sécurité. » La filiation avec la petite liste d'extrême droite du premier tour devient alors évidente. Quatre colistiers de Bernard Manovelli décident même d'apporter publiquement leur soutien au maire sortant. Parmi eux, le fameux Dédé Lambert, propriétaire d'un café sur le Vieux-Port, déjà connu pour ses positions extrémistes. Il deviendra par la suite l'une des figures locales du Front national. Les coups de feu tirés dans son établissement contre un jeune Beur lui vaudront à la fois les projecteurs de l'actualité nationale et une condamnation. A cause des 5 % des suffrages qui se sont portés sur la liste Manovelli, Jean-Claude Gaudin n'aura pas la mairie au premier tour. Et, au second, il lui sera impossible de rattraper les voix perdues. Gaston Defferre est réélu. Peu après, Manovelli, qui connaît la valeur des choses, n'hésite pas à se rendre à la mairie. Il présente ses requêtes au maire, qui se montre reconnaissant. L'atmosphère est détendue, conviviale même. Manovelli veut tirer d'affaire un jeune Tunisien qui l'a soutenu pendant la campagne et qui est l'objet d'un arrêté d'expulsion. « Ne vous inquiétez pas, répond le maire, c'est comme si c'était fait ! » Besoin d'une secrétaire ? Gaston Defferre la trouve en deux temps, trois mouvements. Manovelli souhaite un bureau qui ne soit pas au troisième étage mais plutôt au premier ? C'est comme si c'était fait. Le maire ne peut rien refuser à son sauveur électoral. L'entente entre les deux hommes a beau ne faire aucun doute, là encore, le Parti socialiste préfère fermer les yeux ou feindre d'ignorer."