mardi 23 octobre 2012

Les désordres antijuifs de Salonique (1931)

"Les désordres antijuifs de Salonique

Le Comité Central de l'Alliance Israélite a reçu d'un correspondant particulièrement qualifié les informations suivantes sur les graves événements qui se sont déroulés à Salonique dans la dernière semaine du mois de juin :

Vendredi 26 juin 1931.

Vous avez lu sans doute dans la presse le récit des incidents antijuifs qui se sont déroulés ces jours derniers dans notre ville. Je crois utile de présenter ici un aperçu d'ensemble des faits.

Il y a quelque temps, la Makedonia, principal organe de la province du Nord du parti venizeliste, dénonçait, à grand fracas, un prétendu acte de trahison qui aurait été perpétré par la société juive sportive la Maccabi. Au dire de la Makedonia, un délégué de cette société aurait assisté, l'an dernier, à un congrès de Maccabéens qui s'est tenu à Sofia et au cours duquel des orateurs auraient insisté sur la nécessité de libérer la Macédoine du joug de l'hellénisme.

Inutile de vous dire à quel point cette accusation est imaginaire et mensongère : la Maccabi est une société strictement sportive et elle est loin de se préoccuper des comitadjis bulgares et de leurs revendications.

Quoi qu'il en soit, c'est là une affaire toute personnelle à la Maccabi ou à son délégué, et si elle a une portée quelconque, elle ne peut concerner que le procureur : elle ne doit relever que des tribunaux.

Cependant, prenant prétexte de cette accusation, la Makedonia, à laquelle bientôt emboîtaient le pas divers journaux de Salonique et d'Athènes, commençait une violente campagne contre la population juive et invitait les patriotes à tirer vengeance de la trahison dont îles juifs, à l'entendre, s'étaient rendus coupables.

Une société d'étudiants nationalistes de l'Université salonicienne, se fondant sur les révélations de la Makedonia, faisait distribuer, mardi dernier 23 juin, une profusion de pamphlets dans lesquels les israélites étaient stigmatisés comme communistes ainsi que comme des comitadjis inféodés aux Bulgares. La population chrétienne y était invitée à boycotter systématiquement les juifs.

Le lendemain, une bande d'énergumènes armés de haches, envahissait le local de la Maccabi, s'y livrait à des actes de vandalisme, détruisant tous les meubles et brutalisant cruellement des personnes présentes. Un jeune homme fut si grièvement blessé à la tête qu'il se débat maintenant entre la vie et la mort.

Des proclamations diverses émanant d'un grand nombre de groupements soi-disant patriotiques, inondent depuis deux jours tous les journaux de notre ville, invitant toute la population chrétienne aux pires excès contre les juifs. Les esprits sont très surexcités. A chaque instant des incidents naissent ici et là dans la ville. Des violences regrettables sont à redouter. Devant cet état de choses, le Conseil Communal Israélite et les diverses organisations juives de la ville ont fait entendre des protestations véhémentes, soit auprès du ministre Gouverneur Général, soit auprès de M. Vénizelos et des autorités de la capitale.

Des mesures sévères sont prises pour éviter des troubles, mais il semble très difficile d'enrayer l'action des sociétés occultes qui ont pour mission de faire une guerre sans merci à tout ce qui n'est pas purement hellène. Ces sociétés sont nombreuses et bruyantes. Elles s'abritent sous le drapeau du nationalisme intégral, du chauvinisme, d'un patriotisme tapageur et haineux. L'une d'entre elles, l'E. E. E. (Ethniki Enosis « Elias ») paraît s être constituée sur le modèle des organisations hitléristes allemandes.

Hier, à la Chambre, sur l'intervention d'un député israélite et répondant aux nombreuses protestations qui sont parvenues de Salonique, M. Vénizelos ainsi que les leaders des divers partis de l'opposition, MM. Tsadaris, Zavitsanos, Papanastassiou, ont tour à tour pris la parole pour réduire à néant l'accusation de trahison lancée contre la Maccabi. Ils ont fait l'éloge de l'élément israélite dont ils ont vanté le patriotisme, la soumission aux lois et l'esprit de travail dans l'ordre, et ils ont tous affirmé le sentiment d'égalité absolue et d'irréductible libéralisme qui anime les dirigeants de la Grèce ainsi que tout le peuple hellénique dont ils se sont proclamés les fidèles interprètes.

M. Vénizelos s'est plu à répéter qu'il a envoyé des instructions sévères pour la prompte répression des troubles ainsi que pour la punition exemplaire des coupables et de leurs instigateurs moraux. La Chambre de Commerce de Salonique a tenu hier, tard dans la nuit, une séance plénière pour délibérer au sujet des tentatives de boycottage contre les magasins israélites : parmi les divers orateurs qui ont pris la parole et dont quelques-uns, dans le désir de ménager tout le monde, ont essayé de partager les responsabilités entre assaillants et assaillis, il faut noter l'ancien maire de Salonique, M. Nicolas Manos, le Président du Syllogue Commercial, M. Gregoriades et le Président de la Corporation des Négociants en tissus, M. Sophoclis Stamatis, qui, tous trois, avec un rare courage et beaucoup d'éloquence se sont élevés contre les fauteurs de désordre et ont stigmatisé avec la plus grande énergie les menées antisémitiques.

Mais il est certain que nous n'en avons pas fini avec cet odieux esprit d'antagonisme ethnique et économique dont certains journaux se font gloire et qui se traduit dans les actes et les propos de tant de groupements soi-disant nationalistes.

Vous n'ignorez pas que la crise actuelle est angoissante ; elle s'appesantit surtout sur l'élément juif de cette ville qui se débat en ce moment dans une misère lamentable. Les complications actuelles sont faites pour aggraver le mal. Elles finiront par acculer au désespoir une grande partie de cette malheureuse population, que tant de calamités diverses ont si douloureusement éprouvée au cours de cette dernière décade.

Mercredi, 1er juillet 1931.

Comme il était à prévoir, l'agitation antisémitique ne s'est pas bornée aux événements que j'ai relatés dans ma dernière lettre.

La journée du samedi 27 juin s'est passée dans un calme relatif, mais dans la soirée de dimanche, un faubourg habité par les israélites et désigné sous le nom de Quartier n° 6, a été attaqué par des bandes organisées de nationalistes. Les habitants, alertés et préparés à l'assaut, ont repoussé ces bandes. Il s'en est suivi des bagarres au cours desquelles il y a eu une vingtaine de blessés du côté israélite et une dizaine du côté grec. L'arrivée des forces de police a mis fin au tumulte, qui avait duré près d'une heure.

Le lendemain, les autorités présentaient cet assaut de la nuit comme ayant été provoqué par les juifs qui, de cette façon, passaient du rôle de victimes au rôle de coupables. Cependant des rapports de police très précis établissent d'une façon péremptoire que l'attaque a été menée avec méthode et discipline par des bandes de nationalistes, qui ont envahi un quartier où les orthodoxes n'ont aucun prétexte de se trouver à n'importe quel moment. Ce quartier est, en effet, dénué totalement de magasins, de boutiques, de cafés et de tout lieu d'attractions ; il ne constitue, d'ailleurs, en aucune manière un lieu de passage, puisqu'il s'étend en retrait de la route et de la ligne de tramway.

Les journaux grecs, et particulièrement l'infâme Makedonia, prenant prétexte de l'attitude prétendument provocante des juifs, ont publié dans la journée de lundi (29 juin) des articles incendiaires, où ils invitaient la population orthodoxe à tirer vengeance des juifs.

Dans la nuit de lundi, en effet, des bandes armées comprenant 2.000 individus, venaient, assaillir une autre agglomération israélite, le faubourg Campbell, récemment édifié et où vivent 220 familles. Les agresseurs, que la police, débordée, n'avait pas pu repousser, ont mis le feu à tout le pourtour de ce malheureux quartier. Onze baraquements abritant 54 familles, la synagogue, l'école, la pharmacie, la maison du rabbin, de l'administrateur du quartier, du médecin, ont été livrés aux flammes. Les assaillants avaient apporté de larges provisions de benzine dont ils ont arrosé les logements. La gendarmerie à pied et à cheval et de nombreux pelotons de police, sont accourus sur les lieux et ne sont parvenus à repousser les agresseurs qu'après un véritable combat qui a duré plus de deux heures.

Les détails que je vous cite sont tirés du rapport officiel adressé par le préfet de police de Salonique au Gouvernement central et qui est publié dans tous les journaux de la ville. C'est donc une relation atténuée des événements. Détail à retenir : deux rouleaux de la Thora qui se trouvaient dans la synagogue ont été lacérés et profanés par des pratiques obscènes.

Le lendemain, toute la population de Campbell, soit 220 familles, fuyait en toute hâte le quartier. Les habitants de tous les faubourgs Israélites, effrayés par des bruits sinistres d'attaques prochaines, abandonnaient également leurs foyers, emportant leurs pauvres hardes et c'est ainsi que, pendant toute la journée d'hier mardi, on put voir, en un lamentable exode, des milliers de familles errant, désemparées, à travers les rues de la ville. On les a logées dans les écoles israélites et au lycée français de la Mission laïque française, qui a ouvert ses portes aux fugitifs avec un généreux empressement.

Près de 140 familles campent depuis hier dans les deux écoles de l'Alliance Israélite. Un service d'ordre et de propreté y a été organisé. Des secours sont distribués.

Les autorités locales et le Gouvernement central ont fait tous leurs efforts pour réprimer ces désordres, mais ils ont été débordés. Les forces nationalistes sont fortement organisées et paraissent obéir à une discipline de fer. Elles ont des ramifications nombreuses dans tous les faubourgs des réfugiés qui s'étendent sur la périphérie de la ville, et abritent plus de 250.000 orthodoxes originaires de Thrace et d'Asie Mineure qui sont venus en cette ville depuis 1922, à la suite de l'échange de populations.

M. Venizelos est indigné et consterné par les événements. Il a fait de nouvelles déclarations à la Chambre pour stigmatiser la conduite des bandes irresponsables. En outre, il a donné des ordres sévères pour la répression immédiate des troubles. Il a mis le 3e corps d'armée sous les ordres du Ministre Gouverneur général. Des mesures rigoureuses ont été prises. Des patrouilles nombreuses circulent à travers la ville et gardent tous les quartiers israélites menacés, ainsi que les points tels que synagogues, écoles, centres communaux et philanthropiques qui paraissent être désignés à la ragé des antisémites.

Depuis hier soir et pendant toute la journée d'aujourd'hui, des mains inconnues ont tracé des signes conventionnels sur un très grand nombre de maisons et de magasins israélites. La population juive, croyant être ainsi dénoncée à la vindicte des nationalistes, est fortement effrayée, en dépit des déclarations rassurantes et réitérées des organes de l'autorité.

La nuit d'hier s'est passée dans un calme relatif. On n'a signalé que de menus incidents sporadiques.

Ce matin, deux ministres sont arrivés à Salonique : M. Zannas, ministre de l'Air, un enfant de cette ville, qui connaît les israélites, les aime et est aimé d'eux ; M. Avraam (orthodoxe du Péloponèse), ministre de la Justice, dont l'énergie et l'esprit de décision sont bien connus. Le premier vient apporter à la population juive l'expression de toute la sympathie de M. Venizelos et l'assurance que le Gouvernement fera tout pour rester maître de la situation. Le second vient activer les enquêtes judiciaires et administratives qui devront aboutir, d'une part, à apaiser les esprits, et, de l'autre, à établir les responsabilités et à dicter les sanctions.

Dans un long entretien que M. Zannas a eu avec un représentant qualifié de la Communauté, le ministre a donné des assurances formelles sur les dispositions extrêmement bienveillantes du Gouvernement central, sur l'efficacité des mesures prises, sur la décision de M. Venizelos de faire rechercher activement tous les coupables pour leur appliquer les sanctions prévues par la loi. Toutes les victimes des agressions de ces derniers jours seront indemnisées sans retard. Dix-sept israélites qui ont été détenus seront promptement élargis.

Un mémoire a été remis à M. Avraam, dans lequel la Communauté juive demande la pleine lumière sur l'accusation portée contre la Maccabi, l'ouverture d'une enquête judiciaire et administrative pour établir le rôle du Bureau de la Presse, de la Makedonia et des Associations nationalistes dans les derniers événements. M. Avraam reste à Salonique et surveille lui-même l'ouverture de l'enquête.

Le Gouverneur général et le préfet de police déploient la plus grande activité pour assurer l'ordre et ramener le calme. Le Gouvernement a réuni hier tous les directeurs de journaux de la ville et les a conjurés de cesser toute campagne d'excitation. Tous les journaux ont déféré à cette prière, sauf la Makedonia qui, ce matin encore, accuse les israélites de s'approvisionner abondamment d'armes pour assaillir l'élément chrétien.

Le Gouvernement a décidé de faire réédifier promptement les logements de Campbell qui ont été la proie de l'incendie.

Les mesures d'ordre prises avec tant d'énergie commencent à ramener un peu de calme dans les esprits, mais on ne peut guère affirmer encore que tout danger soit passé. L'effervescence continue dans les quartiers des réfugiés et des bruits alarmants viennent à tout moment accroître la terreur de la population israélite.

Jeudi, 2 juillet.

La nuit d'hier s'est passée dans le calme le plus parfait. Aucun incident n'est signalé. L'autorité paraît être devenue définitivement maîtresse de la situation.

Le correspondant de l'Agence Havas s'évertue, dans ses communications, à donner une version absolument fausse des événements de Salonique. Il essaye de renverser odieusement les rôles et veut faire passer les israélites de Salonique comme les auteurs ou, tout au moins, les responsables des scènes qui ont déshonoré cette ville. Il mêle à ses récits télégraphiques je ne sais quelle fable de communistes inventée de toutes pièces. Je ne doute pas que la vérité sera rétablie. Il est facile de reconstituer les événements dans leur affreuse véracité en lisant dans les numéros des journaux en langue française l'Indépendant et le Progrès le récit de ces journées tragiques."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 5-6.