lundi 1 octobre 2012

L'antisémitisme serbe

François Lustman, De l'émancipation à l'antisémitisme : histoire de la communauté juive de Paris, 1789-1880, Paris, Honoré Champion, 2006, p. 371 :

"L'action de l'Alliance [israélite] en faveur des Juifs des Balkans met en évidence, ses modes d'action privilégiés, leur efficacité, leurs limites. La question des Balkans était le problème de l'indépendance de la Bulgarie, de la Serbie, de la Roumanie. Avec l'autonomie, les mauvais traitements infligés aux Juifs y avaient augmenté. En Serbie les Juifs n'étaient pas citoyens, les tracasseries de toute nature, rapts, baptêmes forcés, croissaient en nombre."

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 74 :

"En effet, le fondateur du Parti du droit pur, qui s'était signalé à l'attention des activistes serbes de Croatie, volontiers antisémites1, par ses positions dreyfusardes, Josip Frank, et les principaux dirigeants du parti après sa mort, Ivica Frank et Vladimir Sachs, étaient d'origine juive. En ce qui concerne l'Oustacha elle-même, l'épouse d'Ante Pavelić et celle de son adjoint, le colonel Slavko Kvaternik l'étaient également, ainsi que le chef des services de renseignement de l'organisation clandestine, Vladimir Singer. (...)

1. La présence juive trahissait, pour eux, l'appartenance de la Croatie à l'aire civilisationnelle « mitteleuropéenne » à dominante germano-magyare qu'ils abhorraient."

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 182 :

"(...) de nombreux juifs militèrent dans les rangs nationalistes croates, à commencer par Josip Frank, le fondateur, célébré par l'Oustacha, du Parti du droit purifié où Pavelić entama sa carrière politique, et leur intégration à la société croate ne faisait aucun doute, comme le prouvait aisément le fait que les chefs de l'Oustacha, Ante Pavelić et Slavko Kvaternik, défenseurs sourcilleux de la croaticité, aient été mariés à des juives5. (...)

5. Les tenants du serbisme reprochaient d'ailleurs volontiers aux Croates d'être « métissés de "fils de Juda" » (Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac, op. cit., p. 82)."

Thierry Mudry, ibid., p. 167 :

"(...) Stojadinović [Premier ministre serbe de la Yougoslavie royale, de 1935 à 1939], dont l'intérêt pour les expériences italienne et allemande n'était un secret pour personne, parut évoluer vers le fascisme, sans toutefois s'y convertir totalement : il s'essaya à copier le cérémonial fasciste, se fit appeler « chef », dota son parti d'une milice en chemises brunes et imposa, à l'instar de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie, et, bien sûr, de l'Allemagne, une législation antisémite limitant l'accès des juifs à certaines professions et à l'Université."

Abderrahim Lamchichi, "La barbarie au coeur de l'Europe", Confluences Méditerranée, n° 30, été 1999, p. 81-82 :

"Ainsi que le montrent M. Grmek, M. Gjidara et N. Simac, dès la débâcle de 1941, les Serbes déclenchent un processus de vengeance non seulement contre les Croates (en réaction à l'accord serbo-croate de 1939 qui leur a reconnu une certaine autonomie, ou à cause de leur refus de défendre la Yougoslavie qu'ils considéraient comme « une prison des nations », et plus tard, à cause de la collaboration de certains de leurs dirigeants avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste) mais aussi contre les musulmans (pour les mêmes raisons, mais surtout pour « venger le Kosovo »). A cette époque, de nouveaux textes paraissent (notamment le projet de Stevan Moljevic de 1941) qui précisent le programme de réalisation d'une « Serbie homogène », largement étendue non seulement vers le sud-est mais aussi vers l'ouest. Ainsi que le soulignent les auteurs, « (...) la débâcle de l'armée yougoslave, après seulement onze jours de résistance effective (6-17 avril 1941), provoque, parmi les  officiers et hommes politiques serbes, deux types de réaction : les uns collaborent ouvertement ou de façon plus ou moins voilée avec les Allemands et les Italiens, tandis que les autres adoptent, après la brève résistance initiale, suivie de représailles allemandes massives, une attitude attentiste. Seuls quelques rares démocrates et quelques communistes s'engagent dans la résistance, ces derniers seulement à partir de la rupture du pacte germano-soviétique (22 juin 1941). L'échec de la Yougoslavie grand-serbe et la débâcle d'avril 1941 incitent les tenants des deux premières options à formuler et/ou a pratiquer le même programme, et la même politique d'expansion territoriale et de nettoyage ethnique. Le chef politique et militaire du premier courant, celui de la collaboration déclarée, est le général Milan Nedic (1879-1946). Il dirige le gouvernement de salut national de la Serbie pendant toute la durée de la guerre. Sous l'autorité des Allemands, il organise l'armée sous le nom de Garde serbe d'Etat, en regroupant les restes de l'armée yougoslave et de la gendarmerie. Il s'assure en outre la collaboration des unités armées du mouvement fasciste serbien (...) (puis celle) des tchetniks (...) Collaboration oblige : le gouvernement de Nedic s'est donc rapidement livré a un nettoyage ethnique particulier, « intérieur », sans conquête de territoire : il concerne la minorité juive de Serbie qui, dans un délai très rapide, est envoyée dans les camps de la mort et exterminée. La Serbie et Belgrade deviennent, au dire des occupants nazis, le premier pays et la premiere capitale de l'Europe Judenfrei « libérés » des juifs »."

Philip J. Cohen, Serbia's Secret War : Propaganda and the Deceit of History, College Station, Texas A&M University Press, 1996, p. 76-77 :


"Il y avait quelques Juifs dans les rangs des tchetniks durant les premiers mois de l'occupation allemande, mais la participation juive à une résistance qui ne résistait pas vraiment fut de courte durée. Comme les tchetniks devinrent ouvertement des collaborateurs, ils commencèrent également à battre la campagne à la recherche des Juifs dans la clandestinité. Souvent, ils assassinaient les Juifs dans le style tchetnik (ce qui signifiait torture, égorgement, et mutilation). Alternativement, les tchetniks remettaient leur proie aux autorités allemandes pour une récompense en argent, après le dépouillement des Juifs de tout l'argent qu'ils possédaient. Les survivants juifs témoignèrent que les tchetniks, en particulier ceux sous le commandement de Draza Mihailovic, "persécutaient les Juifs sans pitié" et les abattaient "d'une manière bestiale" (une référence à la similitude entre la pratiques tchetnike d'égorgement de la victime et les méthodes utilisés pour le dépeçage d'un cochon).

Les combattants juifs de la résistance abandonnèrent les tchetniks en faveur des partisans de Tito, confortant les tchetniks dans "la perception que les Juifs étaient parmi les principaux ennemis de la Serbie". La directive numéro 1 de Mihailovic du 2 janvier 1943, concernait les plans tchetniks pour détruire les partisans en Bosnie et contenait un passage particulièrement révélateur : "les unités de partisans sont un ramassis de coquins, tels que les Oustachis, les ennemis les plus assoiffés de sang du peuple serbe, les Juifs , les Croates, les Dalmates, les Bulgares, les Turcs, les Hongrois, et toutes les autres nations du monde. ... En raison de ce mélange, la valeur combative des unités de partisans est très faible, un fait dû en partie à leur armement médiocre"."