samedi 20 octobre 2012

La tragédie de Salonique

"La tragédie de Salonique

Nous avons intentionnellement différé de plusieurs jours la parution de Paix et Droit, soucieux, avant d'informer nos lecteurs, de contrôler l'exactitude des rumeurs inquiétantes qui nous étaient parvenues de Salonique. Aujourd'hui, malgré les obstacles que rencontre l'envoi des journaux et des nouvelles par delà la frontière, nous connaissons, au moins dans l'ensemble, et dans leur genèse, les déplorables excès qui viennent d'ensanglanter Salonique. Sous un prétexte aussi absurde que mensonger, fielleusement exploité par une propagande « impie », selon la formule de M. Venizelos, un organe de mauvais renom, bas professionnel de l'antisémitisme, la Makedonia, a déchaîné dans sa clientèle une explosion furieuse contre la population juive. Des associations d'anciens combattants et d'étudiants nationalistes ont accepté d'emblée et sans plus ample informé l'accusation calomnieuse de haute trahison (1), dont le Président du Conseil a fait hautement justice, à la tribune parlementaire. De ce chef, elles ont multiplié pendant trois jours les attentats contre les personnes et contre les biens, semant partout la violence, les sévices, l'incendie, la terreur et les ruines.

Quatre quartiers israélites, les misérables, sales et insalubres baraquements où tant de juifs continuent, après treize ans, de végéter et de croupir, depuis l'incendie, accidentel et involontaire celui-là, qui a dévasté leur centre d'habitat quatre fois séculaire ; une synagogue, soixante maisons sont entièrement détruites et ne présentent plus que des amas de poutres et de cendres. Plus de quinze cents personnes, fuyant les flammes, fuyant la mort, ont dû demander asile aux écoles juives et au Lycée français. La plus grande partie de la population israélite, déjà si durement éprouvée dans son économie, se voit aujourd'hui guettée par la misère, une misère irrémédiable, désespérée. Tel est le bilan de ces journées tragiques, où des Sociétés, des institutions presque officielles ont cru légitime et patriotique de faire oeuvre d'incendiaires et de meurtriers.

Paix et Droit a accoutumé de se garder de toute exagération et de toute injustice, et le signataire de ces lignes n'a plus à fournir les preuves de sa sympathie — aussi ancienne que sincère — pour la Grèce et l'Hellénisme. Nous connaissons personnellement trop bien le libéralisme et la hauteur de vues du gouvernement et surtout de l'homme illustre qui dirige les destinées de son pays, pour suspecter leurs intentions envers l'élément israélite de Macédoine. Enregistrons donc sans étonnement, mais avec satisfaction, le discours magistral par lequel il a flétri la tragédie salonicienne et les responsables, agents directs ou instigateurs. Le Parlement, d'ailleurs, à l'unanimité, ministériels et opposants, a sans réserves applaudi ce langage ; et, depuis lors, l'énergie des actes semble conforme à la netteté des paroles. Déjà, M. Venizelos a annoncé à l'Agence Télégraphique Juive de Londres que le gouvernement répond de l'ordre et de la sécurité publics ; une forcé armée considérable — tout le IIIe corps — est en mesure de l'assurer.

Aujourd'hui vaut donc mieux qu'hier, et le gouvernement central fait face aux circonstances. On n'en peut dire autant des autorités locales, qui n'ont su ni pressentir, ni prévenir, ni maîtriser l'explosion du mouvement, avant qu'il eût produit d'aussi funestes conséquences. Et si le Président du Conseil a cru devoir rappeler lé précédent des autorités anglaises, lors des pogromes palestiniens de 1929, l'exemple était malheureusement topique ; car la police grecque de Salonique semble avoir rivalisé de passivité, de faiblesse et d'incurie avec la police britannique de la Terre Sainte. Une police suffisamment nombreuse et bien dans la main d'un chef énergique et résolu a vite raison du désordre et de l'émeute. Si l'on veut éviter le retour de scènes aussi honteuses que navrantes, il y aura lieu de prendre, sur place, des mesures fermes et de sévères sanctions ; mais ce n'est là qu'une des données du problème. Si le maintien de l'ordre matériel et de la sécurité publique est un besoin primordial de toute société, la condition nécessaire de l'existence et de l'honneur des Etats, ils n'en sont pas les seuls.

Dans un pays troublé par les passions, désaxé par les souffrances économiques et le débridement des appétits, il n'importe pas moins de restaurer l'ordre moral et la confiance. L'ordre matériel est la garantie du présent, du présent immédiat, l'ordre moral seul peut assurer l'avenir.

La communauté israélite est assurément bien fondée à réclamer une enquête judiciaire pour mettre à néant l'odieuse calomnie dont tous ses membres sont victimes, et pour confondre ses ennemis. Certes, le témoignage du plus grand des citoyens hellènes, de l'homme d'Etat le plus illustre de la Grèce moderne, pouvait suffire comme caution ; néanmoins, il faut compter avec la passion politique : il est bon qu'on projette sur les yeux les plus rebelles, l'évidence éclatante d'une enquête et d'une sentence judiciaire. Mais si elles suffisent comme réparation, elles ne résoudront pas définitivement la question judéo-salonicienne, qui restera entière, et qui se reposera demain sous une nouvelle forme. L'odieuse accusation dirigée contre la population israélite n'aurait pas trouvé d'écho ni de crédit, même auprès des cerveaux les plus exaltés, si Salonique n'eût présenté un terrain propice à l'éclosion de tous les germes de haine ethnique, et au succès de toutes les prédications d'un chauvinisme intolérant. Une explosion de cette violence ne paraît pas être issue d'une génération spontanée ; elle est le fruit d'un long travail, d'une propagande active autant qu'insidieuse, et sur quoi ne saurait prévaloir qu'une propagande contraire, vigoureuse, tenace et menée à bonne fin. Un tel revirement est-il possible ? Comporte-t-il quelque chance de succès ? Interrogation qui revient à poser la question judéo-salonicienne, en ces termes plus précis et plus directs : l'anti-judaïsme des Grecs orthodoxes constitue-t-il un phénomène accidentel, local, limité dans le temps et dans l'espace, causé ou accru par des circonstances économiques exceptionnellement difficiles, par une concurrence d'intérêts importants mais transitoires ?... N'est-il encore qu'une survivance de préjugés ethniques et confessionnels, mal combattus par le fait d'une culture insuffisante, entretenus par l'ignorance populaire et développés jusqu'à la haine par des excitations « impies », sous l'influence d'hommes trouvant profit à provoquer des divisions au sein du pays ?

Ou bien y a-t-il entre les deux éléments un antagonisme ethnique fondamental, chacun s'affirmant par un génie et une mentalité irréductibles, qui les dresseront toujours, fatalement, l'un contre l'autre, en dépit des rapprochements factices et des réconciliations de forme ? tels l'esprit unitaire et sec du désert contre la faculté imaginative et mythique de la souriante Hellade, la morale austère et réaliste du Décalogue contre la complexité subtile de l'idéologie platonicienne ; telles aussi et peut-être plus encore que leurs dissemblances, les grandes similitudes de ces deux Ethnos, également actifs, âpres et ambitieux. Cette vue n'est pas une simple boutade ; elle procède d'une observation plus aiguë de la réalité que les précédentes ; elle compte nombre de partisans, parmi les plus éminents esprits. Elle me fut exprimée en 1912 par le Ministre des Affaires étrangères avec lequel j'eus, au quai d'Orsay, un entretien sur l'attribution de Salonique à la Grèce. Il la voyait très probable, non sans émettre quelques doutes sur l'accord entre les Hellènes et les Israélites, « qui se ressemblaient peut-être trop pour s'entendre ».

A la vérité, les difficultés sont le pain quotidien de la vie des peuples, comme des particuliers ; et quelle qu'en soit la cause, l'art de la politique consiste à les aplanir.

M. Venizelos n'était pas non plus exempt d'inquiétude quant aux rapports des anciens Saloniciens et des nouveaux maîtres des Juifs. Ils avaient été trop heureux et trop prospères sous l'ancien régime turc, pour ne pas ressentir le regret de sa chute, et — il le répétait l'autre jour à la tribune — ce sentiment, qu'ils n'ont pas caché, aux premiers temps de l'annexion, était tout à l'honneur de la population israélite. Mais il espérait, et il travailla en ce sens, qu'une ferme et bonne volonté réciproque adoucirait les heurts et préviendrait les conflits périlleux ; qu'à la longue, la symbiose et la communauté d'intérêts aidant, s'opérerait le rapprochement moral. Politique modérée, sage et libérale qui ne pouvait manquer son but, et qui, dans les premières années de l'incorporation, marqua des points à son actif. Elle eût vraisemblablement réussi si des facteurs extérieurs imprévus ne s'étaient jetés à la traverse, et si la masse du pays et tous les collaborateurs du grand chef eussent été capables de la comprendre et de l'appliquer loyalement.

Il faut parler sans ambages : la majorité du peuple hellène, si brillamment doué à tant d'égards, est encore très loin de son élite. Celle-ci est au niveau des hommes les plus éminents des pays d'Occident, au point de vue du progrès intellectuel et de la civilisation. Les masses profondes, au contraire, retardent sur les catégories similaires des autres Etats européens. Elles sont imbues du préjugé ethnique, d'un exclusivisme chauvin et confessionnel, d'une crédulité superstitieuse à base d'ignorance, qui forment un contraste disproportionné avec la culture générale et la largeur d'idées de leur élite : défauts parfaitement curables, mais très invétérés, et dont la guérison devait solliciter impérieusement les préoccupations des dirigeants de l'Hellénisme.

Malheureusement, les contingences de la politique ne leur ont pas encore permis de resserrer l'intervalle et d'entreprendre cette oeuvre d'éducation et de relèvement nécessaire, non plus que la série des calamités qui devaient fondre sur la ville autrefois convoitée : d'abord l'incendie de 1917 qui dévore un tiers de la cité et ruine la moitié de ses habitants, pour la plupart israélites. Dès lors, Salonique ne cesse de décliner ; d'année en année le commerce languit, le chômage étend ses ravages. En 1922, déferle la vague de treize cent mille réfugiés micrasiates ; un grand nombre, vient encore engorger la ville en décadence. Après les réfugiés, les échangés de Thrace, qui s'installent en Nouvelle-Grèce, en vertu de la Convention turco-grecque, et viennent consommer la déchéance économique des juifs.

Avec leur misère et leurs appétits, les nouveaux venus apportent leurs rancunes, leur fanatisme, leur impulsivité. Haïsseurs des juifs, ils ne voient pas en eux les créateurs de l'ancienne prospérité salonicienne, des devanciers séculaires, ou du moins, des citoyens respectables ; non ce sont des intrus, des étrangers, jusqu'au jour où ils les dénonceront comme traîtres à la patrie hellénique. Leur nombre en fait les maîtres de la municipalité. Ils inaugurent une politique d'intolérance et d'exclusion que jamais ne connut la vieille Grèce ; toutes les mesures, toutes les lois sont dirigées contre les concurrents juifs : l'obligation du repos dominical, le boycott des magasins et celui des ouvriers. C'est un plan d'extermination commerciale contre l'élément générateur du travail et de l'opulence de l'ancien Salonique, lequel sombre aujourd'hui dans la faillite, le suicide et la faim.

Les événements des dernières semaines apparaissent comme le couronnement de cette entreprise de mort. Ce que nous avons dénommé la tragédie de Salonique, ce n'est pas tant l'exécution matérielle des attentats perpétrés par les bandes armées, que l'élimination froidement concertée des juifs de la cité qui fut leur oeuvre ; c'est la scission morale que certains veulent créer entre les deux éléments, en attendant la disparition totale du plus faible. Assurément, les gouvernants actuels du pays répudient de semblables pensées ; mais le mal est déjà profond. Il ne suffit pas d'en pallier plus ou moins temporairement les conséquences immédiates ; il s'agirait de l'extirper. Pour y parvenir, un travail de longue haleine est nécessaire, un travail de rééducation morale, un redressement de la mentalité ; il faut l'entreprendre sans délai. Assurément, il n'est pas au-dessus des forces et du courage de l'homme qui, par son génie, son coeur et sa volonté, a su, en trente ans, libérer la Crète et rénover la Grèce.

En lui réside le dernier espoir d'une population terrorisée. Si, pour une cause quelconque, il manque à cette tâche, s'il vient à disparaître de la scène politique, le sort du judaïsme salonicien apparaît comme bien sombre, et l'on peut concevoir l'angoisse avec laquelle il se demande : de quoi demain sera-t-il fait ?

Alfred BERL.

(1) Une Société sportive juive, la Maccabi, avait été invitée par une société similaire de Sofia. Un des membres de la société bulgare prononça, un discours pour réclamer l'autonomie de la Macédoine grecque. Les collègues israélites hellènes avaient déjà quitté la salle de réception. La Makedonia ne les accusa pas moins de s'être associés aux revendications bulgares."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 1-3.