dimanche 7 octobre 2012

Instrumentalisation du FN par le PS : l'aveu de Roland Dumas

Emission "Face aux Français", France 2, 4 mai 2011 :

"Guillaume Durand : Le sous-entendu de Gamal [Abina] c'est quand même de dire qu'à un moment la gauche a joué le Pen pour éliminer la droite.

Roland Dumas  : C'est assez vrai, ça fait partie de la tactique électorale, de la tactique politique.

G. D. : C'est la soirée des confidences parce que ça a toujours été nié.

R. D. : Je suis là pour vous faire des confidences, sinon vous ne m'auriez pas invité.

G. D. : Il faut être précis, la fameuse lettre qui a été envoyée par le Président de la République aux directeurs de chaînes de télévision pour qu'on accueille à l'époque le Pen. A chaque fois on a dit, pour minimiser les événements, on a dit qu'il l'a fait pour des raisons de démocratie audiovisuelle. Est-ce que vous considérez qu'il l'a fait pour des raisons politiques ?

R. D. : Il y avait deux raisons, la raison apparente, et l'arrière-pensée peut-être. Je n'étais pas dans son cervelet. La question que vous me posez, je lui ai posée en ces termes. Je me souviens que nous faisions les cent pas en attendant les ambassadeurs étrangers qui venaient présenter leurs lettres de créance, c'était à l'époque de la controverse, Le Pen lui avait écrit, il me l'avait dit, il avait gardé la lettre, il avait bien réfléchi, il avait consulté, Le Pen lui disait, nous représentons tant d'électeurs, tant de pourcents des voix, et nous n'avons droit à aucun média. Il a fait venir le ministre chargé de l'information, il lui a dit regardez-moi ce problème et réglez-le.

G. D. : ça c'est la version qu'on connaît. Est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait au-delà de cela, comme pour les rendez-vous avec notre ami de la rue de Bièvre, est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait évidemment les arrière-pensées politiques ?

R. D. : Je vais vous donner un exemple sur le même sujet, la question de la loi électorale se posait. La proportionnelle. Mitterrand n'a cessé de me dire dans les entretiens qu'on avait dans les pas perdus que l'on faisait en attendant les ambassadeurs étrangers. On avait 10 minutes, on amenait l'ambassadeur de tel pays, qui marmonnait trois mots de français, puis après on repartait, on discutait. Il m'a dit, toujours dans la même tactique, mais je répète ce sont des tactiques louables, des pratiques électorales, c'est aussi ce qu'a fait la droite. Sur l'impossibilité de serrer la main d'un communiste, jusqu'à ce que Mitterrand a pris les communistes dans son gouvernement. Vous voulez me dire au nom de quelle vertu constitutionnelle on avait le droit de faire ça ? Mais c'était quand même un impératif politique qui faisait l'interdiction pour la gauche de se réunir, donc d'avoir une majorité. De là l'idée il faut que l'on trouve un moyen de les diviser, et le moyen de les diviser ça a été la loi électorale, c'est-à-dire la loi proportionnelle.

Christophe Barbier : Et Le Pen redevient député en 86, après l'avoir été en 56 trente ans plus tôt, ça c'est Mitterrand qui l'a remis à l'Assemblée.

R. D. : Je dis : il n'y a rien de critiquable dans une démocratie, que de permettre aux gens de s'exprimer. Même si c'est tactique."

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 16 :

"Un soir de mai 1988, Roland Dumas a rendez-vous sur les bords de la Marne pour un dîner chez les Faucher. Le père, Jean-André, est un ami d'enfance. Le menu des discussions s'annonce plus politique qu'intime, du fait de la présence d'un deuxième invité, Roland Gaucher. L'ancien et futur ministre des Affaires étrangères et ce membre du bureau politique du Front national n'ont pas besoin d'être présentés : ils se sont déjà rencontrés deux fois.

A priori, les deux hommes ne sont pas là pour négocier. Chacun est plutôt venu prendre le pouls de l'autre. Roland Dumas veut sonder les intentions réelles du Front national au deuxième tour : va-t-il jouer un double jeu, à l'image du Parti communiste en 1981 ? Roland Gaucher fournit d'emblée une précieuse indication à son interlocuteur : « Il n'y a aucun risque pour que je vote un jour pour un gaulliste, Chirac ou un autre ! » Et d'expliquer que la stratégie mise au point par Jean-Pierre Stirbois et son équipe consiste à faire voter en sous-main pour François Mitterrand. Depuis plusieurs jours, par des coups de téléphone ou des contacts directs, le secrétaire général du Front National et les siens s'agitent comme de beaux diables pour faire passer la consigne. Au cours du dîner, Roland Dumas donne à Roland Gaucher du grain à moudre. Il évoque un possible retour du scrutin proportionnel, lui rappelle les combats antigaullistes du président de la République et, petite note affective pour un ancien croisé de l'Algérie Française, lui remémore la réhabilitation tant controversée des généraux putschistes en 1982. A la fin de la soirée, les deux Roland repartent dans le même taxi."