mardi 23 octobre 2012

Les désordres antijuifs de Salonique (1931)

"Les désordres antijuifs de Salonique

Le Comité Central de l'Alliance Israélite a reçu d'un correspondant particulièrement qualifié les informations suivantes sur les graves événements qui se sont déroulés à Salonique dans la dernière semaine du mois de juin :

Vendredi 26 juin 1931.

Vous avez lu sans doute dans la presse le récit des incidents antijuifs qui se sont déroulés ces jours derniers dans notre ville. Je crois utile de présenter ici un aperçu d'ensemble des faits.

Il y a quelque temps, la Makedonia, principal organe de la province du Nord du parti venizeliste, dénonçait, à grand fracas, un prétendu acte de trahison qui aurait été perpétré par la société juive sportive la Maccabi. Au dire de la Makedonia, un délégué de cette société aurait assisté, l'an dernier, à un congrès de Maccabéens qui s'est tenu à Sofia et au cours duquel des orateurs auraient insisté sur la nécessité de libérer la Macédoine du joug de l'hellénisme.

Inutile de vous dire à quel point cette accusation est imaginaire et mensongère : la Maccabi est une société strictement sportive et elle est loin de se préoccuper des comitadjis bulgares et de leurs revendications.

Quoi qu'il en soit, c'est là une affaire toute personnelle à la Maccabi ou à son délégué, et si elle a une portée quelconque, elle ne peut concerner que le procureur : elle ne doit relever que des tribunaux.

Cependant, prenant prétexte de cette accusation, la Makedonia, à laquelle bientôt emboîtaient le pas divers journaux de Salonique et d'Athènes, commençait une violente campagne contre la population juive et invitait les patriotes à tirer vengeance de la trahison dont îles juifs, à l'entendre, s'étaient rendus coupables.

Une société d'étudiants nationalistes de l'Université salonicienne, se fondant sur les révélations de la Makedonia, faisait distribuer, mardi dernier 23 juin, une profusion de pamphlets dans lesquels les israélites étaient stigmatisés comme communistes ainsi que comme des comitadjis inféodés aux Bulgares. La population chrétienne y était invitée à boycotter systématiquement les juifs.

Le lendemain, une bande d'énergumènes armés de haches, envahissait le local de la Maccabi, s'y livrait à des actes de vandalisme, détruisant tous les meubles et brutalisant cruellement des personnes présentes. Un jeune homme fut si grièvement blessé à la tête qu'il se débat maintenant entre la vie et la mort.

Des proclamations diverses émanant d'un grand nombre de groupements soi-disant patriotiques, inondent depuis deux jours tous les journaux de notre ville, invitant toute la population chrétienne aux pires excès contre les juifs. Les esprits sont très surexcités. A chaque instant des incidents naissent ici et là dans la ville. Des violences regrettables sont à redouter. Devant cet état de choses, le Conseil Communal Israélite et les diverses organisations juives de la ville ont fait entendre des protestations véhémentes, soit auprès du ministre Gouverneur Général, soit auprès de M. Vénizelos et des autorités de la capitale.

Des mesures sévères sont prises pour éviter des troubles, mais il semble très difficile d'enrayer l'action des sociétés occultes qui ont pour mission de faire une guerre sans merci à tout ce qui n'est pas purement hellène. Ces sociétés sont nombreuses et bruyantes. Elles s'abritent sous le drapeau du nationalisme intégral, du chauvinisme, d'un patriotisme tapageur et haineux. L'une d'entre elles, l'E. E. E. (Ethniki Enosis « Elias ») paraît s être constituée sur le modèle des organisations hitléristes allemandes.

Hier, à la Chambre, sur l'intervention d'un député israélite et répondant aux nombreuses protestations qui sont parvenues de Salonique, M. Vénizelos ainsi que les leaders des divers partis de l'opposition, MM. Tsadaris, Zavitsanos, Papanastassiou, ont tour à tour pris la parole pour réduire à néant l'accusation de trahison lancée contre la Maccabi. Ils ont fait l'éloge de l'élément israélite dont ils ont vanté le patriotisme, la soumission aux lois et l'esprit de travail dans l'ordre, et ils ont tous affirmé le sentiment d'égalité absolue et d'irréductible libéralisme qui anime les dirigeants de la Grèce ainsi que tout le peuple hellénique dont ils se sont proclamés les fidèles interprètes.

M. Vénizelos s'est plu à répéter qu'il a envoyé des instructions sévères pour la prompte répression des troubles ainsi que pour la punition exemplaire des coupables et de leurs instigateurs moraux. La Chambre de Commerce de Salonique a tenu hier, tard dans la nuit, une séance plénière pour délibérer au sujet des tentatives de boycottage contre les magasins israélites : parmi les divers orateurs qui ont pris la parole et dont quelques-uns, dans le désir de ménager tout le monde, ont essayé de partager les responsabilités entre assaillants et assaillis, il faut noter l'ancien maire de Salonique, M. Nicolas Manos, le Président du Syllogue Commercial, M. Gregoriades et le Président de la Corporation des Négociants en tissus, M. Sophoclis Stamatis, qui, tous trois, avec un rare courage et beaucoup d'éloquence se sont élevés contre les fauteurs de désordre et ont stigmatisé avec la plus grande énergie les menées antisémitiques.

Mais il est certain que nous n'en avons pas fini avec cet odieux esprit d'antagonisme ethnique et économique dont certains journaux se font gloire et qui se traduit dans les actes et les propos de tant de groupements soi-disant nationalistes.

Vous n'ignorez pas que la crise actuelle est angoissante ; elle s'appesantit surtout sur l'élément juif de cette ville qui se débat en ce moment dans une misère lamentable. Les complications actuelles sont faites pour aggraver le mal. Elles finiront par acculer au désespoir une grande partie de cette malheureuse population, que tant de calamités diverses ont si douloureusement éprouvée au cours de cette dernière décade.

Mercredi, 1er juillet 1931.

Comme il était à prévoir, l'agitation antisémitique ne s'est pas bornée aux événements que j'ai relatés dans ma dernière lettre.

La journée du samedi 27 juin s'est passée dans un calme relatif, mais dans la soirée de dimanche, un faubourg habité par les israélites et désigné sous le nom de Quartier n° 6, a été attaqué par des bandes organisées de nationalistes. Les habitants, alertés et préparés à l'assaut, ont repoussé ces bandes. Il s'en est suivi des bagarres au cours desquelles il y a eu une vingtaine de blessés du côté israélite et une dizaine du côté grec. L'arrivée des forces de police a mis fin au tumulte, qui avait duré près d'une heure.

Le lendemain, les autorités présentaient cet assaut de la nuit comme ayant été provoqué par les juifs qui, de cette façon, passaient du rôle de victimes au rôle de coupables. Cependant des rapports de police très précis établissent d'une façon péremptoire que l'attaque a été menée avec méthode et discipline par des bandes de nationalistes, qui ont envahi un quartier où les orthodoxes n'ont aucun prétexte de se trouver à n'importe quel moment. Ce quartier est, en effet, dénué totalement de magasins, de boutiques, de cafés et de tout lieu d'attractions ; il ne constitue, d'ailleurs, en aucune manière un lieu de passage, puisqu'il s'étend en retrait de la route et de la ligne de tramway.

Les journaux grecs, et particulièrement l'infâme Makedonia, prenant prétexte de l'attitude prétendument provocante des juifs, ont publié dans la journée de lundi (29 juin) des articles incendiaires, où ils invitaient la population orthodoxe à tirer vengeance des juifs.

Dans la nuit de lundi, en effet, des bandes armées comprenant 2.000 individus, venaient, assaillir une autre agglomération israélite, le faubourg Campbell, récemment édifié et où vivent 220 familles. Les agresseurs, que la police, débordée, n'avait pas pu repousser, ont mis le feu à tout le pourtour de ce malheureux quartier. Onze baraquements abritant 54 familles, la synagogue, l'école, la pharmacie, la maison du rabbin, de l'administrateur du quartier, du médecin, ont été livrés aux flammes. Les assaillants avaient apporté de larges provisions de benzine dont ils ont arrosé les logements. La gendarmerie à pied et à cheval et de nombreux pelotons de police, sont accourus sur les lieux et ne sont parvenus à repousser les agresseurs qu'après un véritable combat qui a duré plus de deux heures.

Les détails que je vous cite sont tirés du rapport officiel adressé par le préfet de police de Salonique au Gouvernement central et qui est publié dans tous les journaux de la ville. C'est donc une relation atténuée des événements. Détail à retenir : deux rouleaux de la Thora qui se trouvaient dans la synagogue ont été lacérés et profanés par des pratiques obscènes.

Le lendemain, toute la population de Campbell, soit 220 familles, fuyait en toute hâte le quartier. Les habitants de tous les faubourgs Israélites, effrayés par des bruits sinistres d'attaques prochaines, abandonnaient également leurs foyers, emportant leurs pauvres hardes et c'est ainsi que, pendant toute la journée d'hier mardi, on put voir, en un lamentable exode, des milliers de familles errant, désemparées, à travers les rues de la ville. On les a logées dans les écoles israélites et au lycée français de la Mission laïque française, qui a ouvert ses portes aux fugitifs avec un généreux empressement.

Près de 140 familles campent depuis hier dans les deux écoles de l'Alliance Israélite. Un service d'ordre et de propreté y a été organisé. Des secours sont distribués.

Les autorités locales et le Gouvernement central ont fait tous leurs efforts pour réprimer ces désordres, mais ils ont été débordés. Les forces nationalistes sont fortement organisées et paraissent obéir à une discipline de fer. Elles ont des ramifications nombreuses dans tous les faubourgs des réfugiés qui s'étendent sur la périphérie de la ville, et abritent plus de 250.000 orthodoxes originaires de Thrace et d'Asie Mineure qui sont venus en cette ville depuis 1922, à la suite de l'échange de populations.

M. Venizelos est indigné et consterné par les événements. Il a fait de nouvelles déclarations à la Chambre pour stigmatiser la conduite des bandes irresponsables. En outre, il a donné des ordres sévères pour la répression immédiate des troubles. Il a mis le 3e corps d'armée sous les ordres du Ministre Gouverneur général. Des mesures rigoureuses ont été prises. Des patrouilles nombreuses circulent à travers la ville et gardent tous les quartiers israélites menacés, ainsi que les points tels que synagogues, écoles, centres communaux et philanthropiques qui paraissent être désignés à la ragé des antisémites.

Depuis hier soir et pendant toute la journée d'aujourd'hui, des mains inconnues ont tracé des signes conventionnels sur un très grand nombre de maisons et de magasins israélites. La population juive, croyant être ainsi dénoncée à la vindicte des nationalistes, est fortement effrayée, en dépit des déclarations rassurantes et réitérées des organes de l'autorité.

La nuit d'hier s'est passée dans un calme relatif. On n'a signalé que de menus incidents sporadiques.

Ce matin, deux ministres sont arrivés à Salonique : M. Zannas, ministre de l'Air, un enfant de cette ville, qui connaît les israélites, les aime et est aimé d'eux ; M. Avraam (orthodoxe du Péloponèse), ministre de la Justice, dont l'énergie et l'esprit de décision sont bien connus. Le premier vient apporter à la population juive l'expression de toute la sympathie de M. Venizelos et l'assurance que le Gouvernement fera tout pour rester maître de la situation. Le second vient activer les enquêtes judiciaires et administratives qui devront aboutir, d'une part, à apaiser les esprits, et, de l'autre, à établir les responsabilités et à dicter les sanctions.

Dans un long entretien que M. Zannas a eu avec un représentant qualifié de la Communauté, le ministre a donné des assurances formelles sur les dispositions extrêmement bienveillantes du Gouvernement central, sur l'efficacité des mesures prises, sur la décision de M. Venizelos de faire rechercher activement tous les coupables pour leur appliquer les sanctions prévues par la loi. Toutes les victimes des agressions de ces derniers jours seront indemnisées sans retard. Dix-sept israélites qui ont été détenus seront promptement élargis.

Un mémoire a été remis à M. Avraam, dans lequel la Communauté juive demande la pleine lumière sur l'accusation portée contre la Maccabi, l'ouverture d'une enquête judiciaire et administrative pour établir le rôle du Bureau de la Presse, de la Makedonia et des Associations nationalistes dans les derniers événements. M. Avraam reste à Salonique et surveille lui-même l'ouverture de l'enquête.

Le Gouverneur général et le préfet de police déploient la plus grande activité pour assurer l'ordre et ramener le calme. Le Gouvernement a réuni hier tous les directeurs de journaux de la ville et les a conjurés de cesser toute campagne d'excitation. Tous les journaux ont déféré à cette prière, sauf la Makedonia qui, ce matin encore, accuse les israélites de s'approvisionner abondamment d'armes pour assaillir l'élément chrétien.

Le Gouvernement a décidé de faire réédifier promptement les logements de Campbell qui ont été la proie de l'incendie.

Les mesures d'ordre prises avec tant d'énergie commencent à ramener un peu de calme dans les esprits, mais on ne peut guère affirmer encore que tout danger soit passé. L'effervescence continue dans les quartiers des réfugiés et des bruits alarmants viennent à tout moment accroître la terreur de la population israélite.

Jeudi, 2 juillet.

La nuit d'hier s'est passée dans le calme le plus parfait. Aucun incident n'est signalé. L'autorité paraît être devenue définitivement maîtresse de la situation.

Le correspondant de l'Agence Havas s'évertue, dans ses communications, à donner une version absolument fausse des événements de Salonique. Il essaye de renverser odieusement les rôles et veut faire passer les israélites de Salonique comme les auteurs ou, tout au moins, les responsables des scènes qui ont déshonoré cette ville. Il mêle à ses récits télégraphiques je ne sais quelle fable de communistes inventée de toutes pièces. Je ne doute pas que la vérité sera rétablie. Il est facile de reconstituer les événements dans leur affreuse véracité en lisant dans les numéros des journaux en langue française l'Indépendant et le Progrès le récit de ces journées tragiques."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 5-6.

dimanche 21 octobre 2012

"Le FN est un parti qui a soutenu pendant la guerre la collaboration avec les nazis" (Anne Hidalgo)

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008 :

"Faure, Spinasse, Monnet, Sérol et Albertin furent ministres de la SFIO dans les dernières années de la IIIe République. Sur dix-sept ministres socialistes qui seront encore en vie à la Libération, douze seront exclus de leur parti au vu de leur comportement pendant la guerre. Ce fait, pourtant significatif, sera assez fréquemment passé sous silence par les historiens du Front populaire." (p. 98)

"Ce que nous venons de voir sur les débuts politiques de Roland Gaucher et de François Brigneau donne une saveur toute spéciale à un article publié en mai 1990, après Carpentras, par L'Evénement du jeudi. Visant, en toute légitimité à mobiliser les esprits contre le racisme, il est consacré aux filiations historiques du Front national. Il fustige, en péroraison dramatique, « l'extrême droite collaborationniste de Paris dont Doriot ou Déat sont les figures de proue », et il révèle que « ce sont surtout des rescapés de cette extrême droite parisienne, de François Brigneau à Roland Gaucher, que l'on trouve aujourd'hui encore autour de Le Pen ». Le texte est superbe, il dit tout ! Il veut illustrer la malfaisance immanente de l'extrême droite éternelle, et il brocarde quatre noms, et seulement quatre : un ex-communiste (Doriot), un ex-socialiste (Déat), et deux anciens militants de la gauche pacifiste de la fin des années 1930 (Brigneau et Gaucher)...

Concluons donc sur ce point. Avec Saint-Loup et Saint-Paulien, avec Roland Gaucher et François Brigneau, pour ne s'en tenir qu'à ces quatre-là, il s'avère que les anciens antifascistes, les anciens de la gauche et de l'extrême gauche pacifiste pèsent d'un poids assez lourd dans les secteurs les plus radicaux de l'extrême droite française de la seconde moitié du XXe siècle. Rien que de très normal, bien sûr, au vu de l'impétuosité du torrent qui les a précipités, en leur temps, vers la collaboration et le nazisme. Ceux d'entre eux qui, à la Libération, n'auront pas choisi de se « recaser » et qui seront restés fidèles à l'« idéal » qu'ils servirent entre 1940 et 1944, ceux-là se retrouveront dans les multiples réseaux, chapelles et tendances de ce qui s'intitulera l'Opposition nationale. S'ils ont un tel poids dans l'extrême droite de l'après-guerre, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'ils ont eu un très grand poids pendant la guerre elle-même.

Cette vérité, on s'en doute, n'est pas bonne à dire." (p. 298-299)

Les manoeuvres de Gaston Defferre contre la droite RPR-UDF : l'élection de Jean Roussel au Conseil général des Bouches-du-Rhône

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 70-74 :

"Volonté de respectabilité ou suite d'un parcours à la cohérence très personnelle, Théo Ballalas [ex-FN] rejoint le Parti socialiste à la fin des années 70. Il faut dire que, depuis l'arrivée massive des pieds-noirs à Marseille, Gaston Defferre n'a pas cessé de choyer cet électorat. Un des gestes les plus spectaculaires fut la célébration, en 1969, du mariage de Jean-Jacques Susini par le maire lui-même. Le discours chaleureux qui accueillit alors un Susini tout juste rentré d'exil et sa future épouse frappa bien des esprits. Et c'est cette année-là que le ticket Defferre-Mendès concourt pour l'élection présidentielle anticipée.

Au-delà du parrainage de Bastien Leccia, Théo Ballalas se lie d'amitié avec Charles-Emile Loo, l'un des lieutenants les plus prometteurs de Gaston Defferre. Parallèlement à son ascension dans les sphères socialistes locales, Ballalas n'oublie pas ses racines politiques : il est un pigiste zélé de l'hebdomadaire Minute à Marseille. En 1985, ses contacts sont mis à profit par le maire. Gaston a une idée en tête pour les élections cantonales partielles : tout faire pour que, dans le premier canton, son adversaire historique à la mairie, Hyacinthe Santoni, perde définitivement toute assise locale. Mais, dès le premier tour, le candidat socialiste est battu. Ne restent en lice que Jean Roussel pour le Front national et Hyacinthe Santony pour le RPR. C'est alors que Ballalas intervient. L'ordre de mobilisation chez ses amis de gauche comme d'extrême droite est donné. La consigne est simple : voter Roussel pour battre Santony. Aujourd'hui, l'ancien restaurateur se fait prier pour raconter l'épisode :

« Pour comprendre, regardez les chiffres...
- Justement, à la lecture, il apparaît que des voix socialistes ont dû se reporter sur le Front national
- Vous savez, il y a des fois où il vaut mieux un Front national qui annonce sa couleur plutôt que la droite...
- Comment fait-on concrètement dans ces cas-là ?
- Oh là là, mais c'est bien simple. Ah, mais il est sûr que vous ne retrouverez rien d'écrit ! Il n'y a pas eu de trace... pas un tract.
- Oui, mais il faut être efficace.
- Oh, c'est pas difficile ! Moi, en six heures je vous le fais. Il suffit d'avoir des amis qui appellent d'autres amis et ainsi de suite...
- C'est donc ce que vous avez fait : appeler des militants socialistes pour qu'ils votent Front national ?
- Disons que, sur ce chapitre, je ne vous démentirai pas. Vous savez, on peut se marier avec le diable, j'en parle en connaissance de cause. »

Comme le souhaitait Gaston Defferre, et grâce à l'efficacité de Théo Ballalas, Jean Roussel sera le premier élu du Front national dans un conseil général. (...)

Devenu ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, Gaston Defferre est, à la veille des élections municipales de mars 1983, préoccupé par son sort de maire socialiste. Après deux ans de pouvoir, le PS est dans la tourmente des virages économiques et de l'impopularité croissante. A Marseille, l'UDF Jean-Claude Gaudin a supplanté Hyacinthe Santony dans le rôle du prétendant numéro un à la mairie. Pour continuer à régner, le premier magistrat de la cité phocéenne cherche à reconduire une stratégie de division de la droite qui a déjà fait ses preuves. Cette fois, il suscite une liste dont l'intitulé mise sur l'air du temps : « Marseille Sécurité ». Intronisé tête de liste, Bernard Manovelli, ancien des Jeunesses UDR reconverti dans la défense des thèses ultra-sécuritaires. Mais « à l'époque, vous savez, tout le monde s'entendait avec Defferre, alors pourquoi pas moi ? », explique l'intéressé. Les mots d'ordre de la liste ne s'embarrassent pas de complexité et plaident pour une « plus grande sécurité » en dénonçant « la délinquance qui accompagne une immigration maghrébine trop massive ». Pour monter l'opération, Gaston Defferre a chargé Bastien Leccia d'une mission : contacter Manovelli. Ce dernier relativise aujourd'hui son rôle : « Defferre a tout organisé lui-même. Moi, j'ai suivi ça de loin. Ce que je peux vous dire avec la plus grande assurance, c'est qu'il les a payés. Pour Untel, c'était un permis de construire, pour un autre, c'est le conseil municipal qui lui a facilité les démarches... Vous savez, beaucoup de choses se passent ici comme ça : par convivialité ou par intérêt. » Flairant le stratagème, Jean-Claude Gaudin prend contact à plusieurs reprises avec Manovelli pour tenter de le convaincre de se retirer en sa faveur. Mais en vain.

Au deuxième tour, les murs de la ville voient fleurir des affiches avec pour slogan : « Defferre, c'est Marseille Sécurité. » La filiation avec la petite liste d'extrême droite du premier tour devient alors évidente. Quatre colistiers de Bernard Manovelli décident même d'apporter publiquement leur soutien au maire sortant. Parmi eux, le fameux Dédé Lambert, propriétaire d'un café sur le Vieux-Port, déjà connu pour ses positions extrémistes. Il deviendra par la suite l'une des figures locales du Front national. Les coups de feu tirés dans son établissement contre un jeune Beur lui vaudront à la fois les projecteurs de l'actualité nationale et une condamnation. A cause des 5 % des suffrages qui se sont portés sur la liste Manovelli, Jean-Claude Gaudin n'aura pas la mairie au premier tour. Et, au second, il lui sera impossible de rattraper les voix perdues. Gaston Defferre est réélu. Peu après, Manovelli, qui connaît la valeur des choses, n'hésite pas à se rendre à la mairie. Il présente ses requêtes au maire, qui se montre reconnaissant. L'atmosphère est détendue, conviviale même. Manovelli veut tirer d'affaire un jeune Tunisien qui l'a soutenu pendant la campagne et qui est l'objet d'un arrêté d'expulsion. « Ne vous inquiétez pas, répond le maire, c'est comme si c'était fait ! » Besoin d'une secrétaire ? Gaston Defferre la trouve en deux temps, trois mouvements. Manovelli souhaite un bureau qui ne soit pas au troisième étage mais plutôt au premier ? C'est comme si c'était fait. Le maire ne peut rien refuser à son sauveur électoral. L'entente entre les deux hommes a beau ne faire aucun doute, là encore, le Parti socialiste préfère fermer les yeux ou feindre d'ignorer."

Léon Blum, un partisan de la dictature du prolétariat

Léon Blum, intervention au congrès de Tours, 27 décembre 1920 :

"Je reviens à ma démonstration purement théorique. Je vous ai montré ce qu’avait été et ce que serait l’organisation du Parti, ce qu’était notre conception révolutionnaire et ce que serait la vôtre. C’est de ce double désaccord que résulte notre conflit sur la question que les thèses de Moscou considèrent comme fondamentales, car il n’y a pas de ligne des thèses où elle ne se retrouve, je veux parler de la question de la dictature du prolétariat.

Nous en sommes partisans. Là aussi, nul désaccord de principe. Nous en sommes si bien partisans que la notion et la théorie de la dictature du prolétariat ont été insérées par nous dans un programme qui était un programme électoral. Nous n’avons donc peur ni du mot, ni de la chose.

J’ajoute que, pour ma part, je ne pense pas, bien que Marx l’ait écrit, et plus récemment Morris Hillquist, que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique. Je crois impossible, d’abord, comme on l’a tant répété, de concevoir d’avance et avec précision quelle forme revêtirait une telle dictature, car l’essence même d’une dictature est la suppression de toute forme préalable et de toute prescription constitutionnelle. La dictature, c’est le libre pouvoir donné à un ou plusieurs hommes de prendre toutes les mesures quelconques qu’une situation déterminée comporte. Il n’y a, par conséquent, aucune possibilité de déterminer d’avance quelle forme aura la dictature du prolétariat, et c’est même une pure contradiction.

Où est par conséquent le désaccord ? Il n’est pas non plus dans le fait que la dictature du prolétariat soit exercée par un parti. En fait, en Russie, la dictature n’est pas exercée par les Soviets, mais par le Parti communiste lui-même. Nous avons toujours pensé en France que demain, après la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat serait exercée par les groupes du Parti socialiste lui-même devenant, en vertu d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous, le représentant du prolétariat tout entier. La différence tient, comme je vous l’ai dit, à nos divergences sur l’organisation et sur la conception révolutionnaire. Dictature exercée par le Parti, oui, mais par un parti organisé comme le nôtre, et non pas comme le vôtre.

Dictature exercée reposant sur la volonté et sur la liberté populaire, sur la volonté des masses, par conséquent dictature impersonnelle du prolétariat. Mais non pas une dictature exercée par un parti centralisé, où toute l’autorité remonte d’étage en étage et finit par se concentrer entre les mains d’un comité patent ou occulte. Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non.

De même que la dictature doit être impersonnelle, elle doit être, selon nous, temporaire, provisoire. C’est-à-dire que nous admettons la dictature, si la conquête des pouvoirs publics n’est pas poursuivie comme but en soi, indépendamment des circonstances de toutes sortes qui permettront, dans un délai suffisamment bref, la transformation révolutionnaire elle-même. Mais si l’on voit, au contraire, dans la conquête du pouvoir, un but immédiat, si l’on imagine, contrairement à toute la conception marxiste dans l’histoire, qu’elle est l’unique procédé pour préparer cette transformation sur laquelle ni l’évolution capitaliste ni notre propre travail de propagande n’auraient d’effet, si par conséquent un décalage trop long et un intervalle de temps presque infini devaient s’interposer entre la prise du pouvoir (condition) et la transformation révolutionnaire (but) alors nous ne sommes plus d’accord. Alors, nous vous disons que votre dictature n’est plus la dictature temporaire qui vous permettra d’aménager les derniers travaux d’édification de votre société. Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre esprit, et à l’abri duquel vous voulez faire tout le travail."

samedi 20 octobre 2012

La tragédie de Salonique

"La tragédie de Salonique

Nous avons intentionnellement différé de plusieurs jours la parution de Paix et Droit, soucieux, avant d'informer nos lecteurs, de contrôler l'exactitude des rumeurs inquiétantes qui nous étaient parvenues de Salonique. Aujourd'hui, malgré les obstacles que rencontre l'envoi des journaux et des nouvelles par delà la frontière, nous connaissons, au moins dans l'ensemble, et dans leur genèse, les déplorables excès qui viennent d'ensanglanter Salonique. Sous un prétexte aussi absurde que mensonger, fielleusement exploité par une propagande « impie », selon la formule de M. Venizelos, un organe de mauvais renom, bas professionnel de l'antisémitisme, la Makedonia, a déchaîné dans sa clientèle une explosion furieuse contre la population juive. Des associations d'anciens combattants et d'étudiants nationalistes ont accepté d'emblée et sans plus ample informé l'accusation calomnieuse de haute trahison (1), dont le Président du Conseil a fait hautement justice, à la tribune parlementaire. De ce chef, elles ont multiplié pendant trois jours les attentats contre les personnes et contre les biens, semant partout la violence, les sévices, l'incendie, la terreur et les ruines.

Quatre quartiers israélites, les misérables, sales et insalubres baraquements où tant de juifs continuent, après treize ans, de végéter et de croupir, depuis l'incendie, accidentel et involontaire celui-là, qui a dévasté leur centre d'habitat quatre fois séculaire ; une synagogue, soixante maisons sont entièrement détruites et ne présentent plus que des amas de poutres et de cendres. Plus de quinze cents personnes, fuyant les flammes, fuyant la mort, ont dû demander asile aux écoles juives et au Lycée français. La plus grande partie de la population israélite, déjà si durement éprouvée dans son économie, se voit aujourd'hui guettée par la misère, une misère irrémédiable, désespérée. Tel est le bilan de ces journées tragiques, où des Sociétés, des institutions presque officielles ont cru légitime et patriotique de faire oeuvre d'incendiaires et de meurtriers.

Paix et Droit a accoutumé de se garder de toute exagération et de toute injustice, et le signataire de ces lignes n'a plus à fournir les preuves de sa sympathie — aussi ancienne que sincère — pour la Grèce et l'Hellénisme. Nous connaissons personnellement trop bien le libéralisme et la hauteur de vues du gouvernement et surtout de l'homme illustre qui dirige les destinées de son pays, pour suspecter leurs intentions envers l'élément israélite de Macédoine. Enregistrons donc sans étonnement, mais avec satisfaction, le discours magistral par lequel il a flétri la tragédie salonicienne et les responsables, agents directs ou instigateurs. Le Parlement, d'ailleurs, à l'unanimité, ministériels et opposants, a sans réserves applaudi ce langage ; et, depuis lors, l'énergie des actes semble conforme à la netteté des paroles. Déjà, M. Venizelos a annoncé à l'Agence Télégraphique Juive de Londres que le gouvernement répond de l'ordre et de la sécurité publics ; une forcé armée considérable — tout le IIIe corps — est en mesure de l'assurer.

Aujourd'hui vaut donc mieux qu'hier, et le gouvernement central fait face aux circonstances. On n'en peut dire autant des autorités locales, qui n'ont su ni pressentir, ni prévenir, ni maîtriser l'explosion du mouvement, avant qu'il eût produit d'aussi funestes conséquences. Et si le Président du Conseil a cru devoir rappeler lé précédent des autorités anglaises, lors des pogromes palestiniens de 1929, l'exemple était malheureusement topique ; car la police grecque de Salonique semble avoir rivalisé de passivité, de faiblesse et d'incurie avec la police britannique de la Terre Sainte. Une police suffisamment nombreuse et bien dans la main d'un chef énergique et résolu a vite raison du désordre et de l'émeute. Si l'on veut éviter le retour de scènes aussi honteuses que navrantes, il y aura lieu de prendre, sur place, des mesures fermes et de sévères sanctions ; mais ce n'est là qu'une des données du problème. Si le maintien de l'ordre matériel et de la sécurité publique est un besoin primordial de toute société, la condition nécessaire de l'existence et de l'honneur des Etats, ils n'en sont pas les seuls.

Dans un pays troublé par les passions, désaxé par les souffrances économiques et le débridement des appétits, il n'importe pas moins de restaurer l'ordre moral et la confiance. L'ordre matériel est la garantie du présent, du présent immédiat, l'ordre moral seul peut assurer l'avenir.

La communauté israélite est assurément bien fondée à réclamer une enquête judiciaire pour mettre à néant l'odieuse calomnie dont tous ses membres sont victimes, et pour confondre ses ennemis. Certes, le témoignage du plus grand des citoyens hellènes, de l'homme d'Etat le plus illustre de la Grèce moderne, pouvait suffire comme caution ; néanmoins, il faut compter avec la passion politique : il est bon qu'on projette sur les yeux les plus rebelles, l'évidence éclatante d'une enquête et d'une sentence judiciaire. Mais si elles suffisent comme réparation, elles ne résoudront pas définitivement la question judéo-salonicienne, qui restera entière, et qui se reposera demain sous une nouvelle forme. L'odieuse accusation dirigée contre la population israélite n'aurait pas trouvé d'écho ni de crédit, même auprès des cerveaux les plus exaltés, si Salonique n'eût présenté un terrain propice à l'éclosion de tous les germes de haine ethnique, et au succès de toutes les prédications d'un chauvinisme intolérant. Une explosion de cette violence ne paraît pas être issue d'une génération spontanée ; elle est le fruit d'un long travail, d'une propagande active autant qu'insidieuse, et sur quoi ne saurait prévaloir qu'une propagande contraire, vigoureuse, tenace et menée à bonne fin. Un tel revirement est-il possible ? Comporte-t-il quelque chance de succès ? Interrogation qui revient à poser la question judéo-salonicienne, en ces termes plus précis et plus directs : l'anti-judaïsme des Grecs orthodoxes constitue-t-il un phénomène accidentel, local, limité dans le temps et dans l'espace, causé ou accru par des circonstances économiques exceptionnellement difficiles, par une concurrence d'intérêts importants mais transitoires ?... N'est-il encore qu'une survivance de préjugés ethniques et confessionnels, mal combattus par le fait d'une culture insuffisante, entretenus par l'ignorance populaire et développés jusqu'à la haine par des excitations « impies », sous l'influence d'hommes trouvant profit à provoquer des divisions au sein du pays ?

Ou bien y a-t-il entre les deux éléments un antagonisme ethnique fondamental, chacun s'affirmant par un génie et une mentalité irréductibles, qui les dresseront toujours, fatalement, l'un contre l'autre, en dépit des rapprochements factices et des réconciliations de forme ? tels l'esprit unitaire et sec du désert contre la faculté imaginative et mythique de la souriante Hellade, la morale austère et réaliste du Décalogue contre la complexité subtile de l'idéologie platonicienne ; telles aussi et peut-être plus encore que leurs dissemblances, les grandes similitudes de ces deux Ethnos, également actifs, âpres et ambitieux. Cette vue n'est pas une simple boutade ; elle procède d'une observation plus aiguë de la réalité que les précédentes ; elle compte nombre de partisans, parmi les plus éminents esprits. Elle me fut exprimée en 1912 par le Ministre des Affaires étrangères avec lequel j'eus, au quai d'Orsay, un entretien sur l'attribution de Salonique à la Grèce. Il la voyait très probable, non sans émettre quelques doutes sur l'accord entre les Hellènes et les Israélites, « qui se ressemblaient peut-être trop pour s'entendre ».

A la vérité, les difficultés sont le pain quotidien de la vie des peuples, comme des particuliers ; et quelle qu'en soit la cause, l'art de la politique consiste à les aplanir.

M. Venizelos n'était pas non plus exempt d'inquiétude quant aux rapports des anciens Saloniciens et des nouveaux maîtres des Juifs. Ils avaient été trop heureux et trop prospères sous l'ancien régime turc, pour ne pas ressentir le regret de sa chute, et — il le répétait l'autre jour à la tribune — ce sentiment, qu'ils n'ont pas caché, aux premiers temps de l'annexion, était tout à l'honneur de la population israélite. Mais il espérait, et il travailla en ce sens, qu'une ferme et bonne volonté réciproque adoucirait les heurts et préviendrait les conflits périlleux ; qu'à la longue, la symbiose et la communauté d'intérêts aidant, s'opérerait le rapprochement moral. Politique modérée, sage et libérale qui ne pouvait manquer son but, et qui, dans les premières années de l'incorporation, marqua des points à son actif. Elle eût vraisemblablement réussi si des facteurs extérieurs imprévus ne s'étaient jetés à la traverse, et si la masse du pays et tous les collaborateurs du grand chef eussent été capables de la comprendre et de l'appliquer loyalement.

Il faut parler sans ambages : la majorité du peuple hellène, si brillamment doué à tant d'égards, est encore très loin de son élite. Celle-ci est au niveau des hommes les plus éminents des pays d'Occident, au point de vue du progrès intellectuel et de la civilisation. Les masses profondes, au contraire, retardent sur les catégories similaires des autres Etats européens. Elles sont imbues du préjugé ethnique, d'un exclusivisme chauvin et confessionnel, d'une crédulité superstitieuse à base d'ignorance, qui forment un contraste disproportionné avec la culture générale et la largeur d'idées de leur élite : défauts parfaitement curables, mais très invétérés, et dont la guérison devait solliciter impérieusement les préoccupations des dirigeants de l'Hellénisme.

Malheureusement, les contingences de la politique ne leur ont pas encore permis de resserrer l'intervalle et d'entreprendre cette oeuvre d'éducation et de relèvement nécessaire, non plus que la série des calamités qui devaient fondre sur la ville autrefois convoitée : d'abord l'incendie de 1917 qui dévore un tiers de la cité et ruine la moitié de ses habitants, pour la plupart israélites. Dès lors, Salonique ne cesse de décliner ; d'année en année le commerce languit, le chômage étend ses ravages. En 1922, déferle la vague de treize cent mille réfugiés micrasiates ; un grand nombre, vient encore engorger la ville en décadence. Après les réfugiés, les échangés de Thrace, qui s'installent en Nouvelle-Grèce, en vertu de la Convention turco-grecque, et viennent consommer la déchéance économique des juifs.

Avec leur misère et leurs appétits, les nouveaux venus apportent leurs rancunes, leur fanatisme, leur impulsivité. Haïsseurs des juifs, ils ne voient pas en eux les créateurs de l'ancienne prospérité salonicienne, des devanciers séculaires, ou du moins, des citoyens respectables ; non ce sont des intrus, des étrangers, jusqu'au jour où ils les dénonceront comme traîtres à la patrie hellénique. Leur nombre en fait les maîtres de la municipalité. Ils inaugurent une politique d'intolérance et d'exclusion que jamais ne connut la vieille Grèce ; toutes les mesures, toutes les lois sont dirigées contre les concurrents juifs : l'obligation du repos dominical, le boycott des magasins et celui des ouvriers. C'est un plan d'extermination commerciale contre l'élément générateur du travail et de l'opulence de l'ancien Salonique, lequel sombre aujourd'hui dans la faillite, le suicide et la faim.

Les événements des dernières semaines apparaissent comme le couronnement de cette entreprise de mort. Ce que nous avons dénommé la tragédie de Salonique, ce n'est pas tant l'exécution matérielle des attentats perpétrés par les bandes armées, que l'élimination froidement concertée des juifs de la cité qui fut leur oeuvre ; c'est la scission morale que certains veulent créer entre les deux éléments, en attendant la disparition totale du plus faible. Assurément, les gouvernants actuels du pays répudient de semblables pensées ; mais le mal est déjà profond. Il ne suffit pas d'en pallier plus ou moins temporairement les conséquences immédiates ; il s'agirait de l'extirper. Pour y parvenir, un travail de longue haleine est nécessaire, un travail de rééducation morale, un redressement de la mentalité ; il faut l'entreprendre sans délai. Assurément, il n'est pas au-dessus des forces et du courage de l'homme qui, par son génie, son coeur et sa volonté, a su, en trente ans, libérer la Crète et rénover la Grèce.

En lui réside le dernier espoir d'une population terrorisée. Si, pour une cause quelconque, il manque à cette tâche, s'il vient à disparaître de la scène politique, le sort du judaïsme salonicien apparaît comme bien sombre, et l'on peut concevoir l'angoisse avec laquelle il se demande : de quoi demain sera-t-il fait ?

Alfred BERL.

(1) Une Société sportive juive, la Maccabi, avait été invitée par une société similaire de Sofia. Un des membres de la société bulgare prononça, un discours pour réclamer l'autonomie de la Macédoine grecque. Les collègues israélites hellènes avaient déjà quitté la salle de réception. La Makedonia ne les accusa pas moins de s'être associés aux revendications bulgares."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 1-3.

Thrace, 1934 : la lutte implacable d'İsmet İnönü et Şükrü Kaya contre l'agitation pogromiste locale

"EN TURQUIE 

L'expulsion des juifs de Thrace


Le racisme hitlérien a contaminé des pays qui, comme la Turquie, avaient, au cours des siècles, accordé aux juifs une généreuse hospitalité. Déjà depuis plusieurs mois, l'agitation antisémite s'y faisait jour et attirait l'attention de l'opinion publique. Une Revue d'inspiration germanique et hitlérienne, le Nili Inkilap, récemment fondée, devint bientôt la source où des éléments fanatiques et ignorants, dirigés par quelques fonctionnaires et quelques particuliers influents, puisaient des sentiments haineux à l'égard des juifs : l'espoir de se partager un jour les biens de la race honnie n'était pas étranger à leurs menées. C'est de cette Revue qu'est partie aussi l'agitation soulevée à l'Université d'Istamboul à la suite de la nomination d'un certain nombre de professeurs israélites réfugiés d'Allemagne. Il se forma ainsi une organisation nationaliste, le « Halk Fericassi Sameli », conçue sur le modèle du parti national-socialiste allemand et fidèle aux méthodes préconisées par lui.

Les événements qui se sont déroulés en Thrace du 28 juin au 4 juillet représentent les premiers exploits du nouveau mouvement, que les déclarations formelles faites par le gouvernement turc et les mesures rigoureuses qu'il a prises permettent d'envisager comme sans lendemain. Une certaine hostilité qui s'était manifestée en Thrace à l'égard des juifs lors de la guerre et de la lutte pour l'indépendance, mais avait été suivie d'un apaisement sous le régime républicain, offrait au nouvel antisémitisme une première chance. Prenant prétexte d'un prétendu attachement des juifs de Thrace à une culture et à une langue étrangères, incriminant les Israélites d'infidélité à la patrie et même d'espionnage, des éléments louches répandirent dans le pays de faux bruits, excitant les sentiments élémentaires des masses.

Dès le 21 juin, la population juive de Tchanak, comprenant 1.500 personnes environ, fut alertée par toute une série de troublants incidents. Des citoyens juifs furent attaqués par des individus appartenant à la pire catégorie de la population, il y eut des tentatives de pillage et de chantage.

Tout comme en Allemagne le 1er avril 1933, les magasins juifs furent gardés par des antisémites qui empêchaient les Turcs d'y faire leurs achats. Ces incidents se reproduisirent dans les autres villes de Thrace et dans les petites communautés des bords de la Mer Noire. Le préfet et le chef du parti populaire ordonnèrent à la police de protéger les biens des juifs mais les molestations continuaient, malgré la présence des gendarmes. Les notables reçurent des lettres les invitant sous menace de mort à quitter la ville. De nombreuses familles commencèrent à partir de Tchanak pour Istamboul.

Mais les événements prirent un caractère général quelques jours plus tard.

Le mouvement d'hostilité et de xénophobie contre nos coreligionnaires se déchaîna subitement et presque simultanément entre le 28 juin et le 4 juillet dans les villes de Dardanelles, Kiéchan, Ouzoun Kupru, Kirkillissé et Edirné. Les trente à quarante familles qui se trouvaient dans les deux premières furent sommées de quitter les lieux dans les 24 heures sans autre forme de procès ; elles se soumirent sans retard. Les israélites d'Ouzun Kupru obtinrent un délai de trois jours pour réaliser, tant bien que mal, leur avoir et quitter leurs foyers. Il n'en fut pas de même à Kirkillissé. A 8 heures du soir, des bandes envahirent le quartier juif, brisèrent les vitres, enfoncèrent les portes, et, durant 3 à 4 heures, se livrèrent à des excès de toutes sortes ; coups de matraque et de couteau, vols et viols. Les bandits achevèrent leurs déprédations le lendemain pendant que les victimes de cette agression inouïe, dans l'épouvante et le dénuement, s'étaient réfugiées dans le train, se dirigeant vers Istamboul.

Les autorités, témoins de tous ces actes de sauvagerie, ne firent rien pour les arrêter. Un seul gendarme, qui voulut remplir son devoir, fut assassiné. Des incidents du même ordre se produisirent dans la nuit du 3 au 4 juillet.

A Edirné, chef-lieu de la Thrace, qui abrite encore 6.000 juifs environ, on agit avec plus de mesure et de prudence : les autorités commencèrent par interdire l'abatage rituel, empêchèrent les ouvriers israélites d'aller à leur travail, les petits commerçants de vaquer à leurs affaires, favorisèrent le boycottage des magasins juifs ; quand une délégation de la communauté, affolée, se présenta chez le Gouverneur pour lui demander les raisons de ces sévices, il lui fut répondu qu'il n'y avait dans tout ce mouvement rien d'officiel, mais que la population musulmane elle-même exigeait absolument la disparition de l'élément israélite de la ville d'Edirné, comme de toute la Thrace. D'autres grands fonctionnaires et des personnalités amies des israélites leur conseillèrent également de quitter la ville au plus tôt.

Le mardi 3 juillet, dans la soirée, des individus louches et mal intentionnés ainsi que des étudiants parcoururent les quartiers juifs en y répandant l'alarme et la terreur. Ils auraient commis des abus si la police, alertée, n'avait fait bonne garde. Mais la panique était grande et beaucoup de familles, des femmes et des jeunes filles surtout, appréhendant le même sort que celles de Kirkillissé prirent le train pour Istamboul le matin du 4 juillet. Ce n'est que le 5, le jour même où des paysans des environs, armés, entraient déjà dans la ville pour organiser, à la faveur de la nuit, un pogrome en règle dans les quartiers juifs, qu'un ordre émanant d'Ismet Pacha lui-même arrêta l'exécution de leurs funestes projets, rassura la population juive et ralentit tant soit peu l'exode précipité des familles. Mais celles-ci, croyant qu'elles avaient à quitter la ville pour toujours, vendirent ou plutôt furent forcées par les acquéreurs de vendre à des prix dérisoires meubles, immeubles et même certains magasins pleins de marchandises. Des trains bondés de juifs se dirigeaient vers Istamboul. Le spectacle que présentaient les déportés était lamentable. Ils étaient entassés comme des bestiaux dans les wagons. Il y avait parmi eux des enfants morts de fatigue et de privations.

C'est ainsi que, dans les premiers jours de juillet, 1.500 à 2.000 réfugiés de la Thrace, dont la plupart sans ressources, erraient en quelque sorte dans les rues d'Istamboul. La communauté israélite de cette ville a fait tout ce qu'elle a pu pour les soulager en leur procurant autant que possible des logis et des vivres.

Toutes ces mesures ont été prises à l'insu du gouvernement central d'Ankara. Peut-être une loi en préparation pendant deux ans, et qui avait été adoptée le 14 juin par l'Assemblée Nationale turque pouvait-elle servir de prétexte à des abus qu'elle ne prévoyait pas. Cette loi divisait la Turquie en trois zones : 1° zone où l'augmentation d'une population de culture turque est désirée ; 2° zone réservée à la colonisation par des parties de la population dont l'assimilation est poursuivie ; 3° zone dont la population peut être évacuée par ordre du ministre de l'Intérieur pour des motifs politiques, culturels, militaires, économiques et autres. L'énergique intervention du gouvernement prouve incontestablement que la loi ne pouvait aucunement justifier les mesures abusives dont eurent à souffrir les juifs de Thrace. Les arrêtés d'expulsion ont été révoqués par le gouvernement dès qu'il a été mis au courant du désastre. Un communiqué a été publié exposant les raisons de la fuite des juifs et soulignant que « l'ordre a été rétabli partout et que les juifs pourront rentrer dans leurs foyers. Le programme du gouvernement vise à assurer le calme et l'harmonie entre les différentes populations dans toute la Turquie. L'application de ce programme sera poursuivie avec toutes les forces de l'Etat et du parti populaire ».

Le premier ministre Ismet Pacha, intervint à l'Assemblée Nationale.

Le discours du premier ministre reçut l'approbation de tous les députés et fut souvent interrompu par des applaudissements soutenus. En voici les passages essentiels :

« J'ai appris qu'un certain nombre de citoyens juifs de la Thrace ont été obligés d'émigrer et se sont réfugiés à Istamboul. En Turquie, tout individu se trouve sous la sécurité et la garde des lois républicaines. L'antisémitisme n'est ni un produit de la Turquie, ni une forme de la mentalité turque : il pénétré de temps en temps de l'étranger dans notre pays et il est aussitôt enrayé. Cette effervescence est due probablement à une contagion de ce genre. Nous ne permettrons jamais de tels courants d'idées. J'ai eu connaissance des faits aussitôt après mon retour à Ankara. A la suite des ordres catégoriques que j'ai donnés, ce courant a été entièrement arrêté. Les citoyens venus à Istamboul sont libres de rentrer chez eux. Les responsables ont été et seront déférés aux tribunaux. J'envoie aujourd'hui même le ministre de l'Intérieur sur les lieux. Les coupables seront sévèrement punis. »

D'autre part, Chukru Kaya bey, ministre de l'Intérieur, ordonna télégraphiquement au préfet de cette ville d'ouvrir une enquête pour établir les responsabilités. Accompagné de l'inspecteur général de la Thrace, il partit pour Edirné. Avant de s'embarquer, il fit la déclaration suivante à la presse :

« Sur l'ordre du président du Conseil, Ismet Pacha, je me rends en Thrace pour me livrer sur les lieux mêmes, à la recherche des causes de l'exode collectif des israélites de la Thrace. D'après ce que nous savons, l'incident se réduit au départ des israélites pour Istamboul, à la suite d'une certaine propagande. Le véritable caractère de l'affaire sera mieux compris sur les lieux et je procéderai aux mesures qu'elle comporte, je les transmettrai à mon gouvernement. Toutes les personnes indigènes ou étrangères résidant en Turquie se trouvent sous la protection des lois de la République. Les lois turques sauvegardent les droits et la liberté de tous les concitoyens du pays, sans distinction aucune. La principale tâche de la Turquie kémaliste est d'appliquer ces lois. Les courants antisémites qui se manifestent dans les autres pays, ont parfois leur répercussion en notre pays. Ainsi que je l'ai exposé déjà à Istamboul, nous voulons toujours préserver notre pays et nos concitoyens de la contagion et de la réaction de ces idées. La politique intérieure et les controverses intérieures d'aucun pays ne peuvent et ne doivent exercer la moindre influence sur les affaires intérieures du nôtre. Le principe essentiel de notre politique intérieure a pour base nos propres conditions et nos propres lois. Ramener à la raison ceux qui se livrent à des publications et à des insinuations contre les israélites, à notre appartient gouvernement et aux tribunaux chargés d'appliquer les lois.

« Tels sont les ordres et les instructions que j'ai toujours reçus de mes chefs à l'endroit de tous. Je considère comme un devoir patriotique de le rappeler encore une fois à ceux qui ont tendance à chercher leur profit dans les moindres incidents. S'ils sont nos concitoyens, ils font du tort au pays ; s'ils sont étrangers, ils agissent inamicalement envers cette nation. »

La présence du ministre de l'Intérieur en Thrace eut un effet bienfaisant sur les autorités locales. Le voyage et l'enquête du ministre durèrent plusieurs jours. Il visita Kirkillissé, Edirné. A Ouzoun Kupru, où il n'est resté aucun israélite, Chukru Kaya bey s'arrêta 35 minutes ; il poursuivit sa tournée vers l'Ouest en visitant Kéchan, Tékirdag, Ghelibolou. Les présidents de la municipalité et de la chambre de commerce de Kirkillissé furent arrêtés, le vali d'Edirné destitué, le chef de police de Kirkillissé mis en disponibilité. Des arrestations en masse eurent lieu. Un Turc de Kirkillissé qui, le revolver en main, avait obligé un commerçant israélite à lui céder pour 50 livres une propriété qui en valait 1.500, fut arrêté et transféré à Istamboul pour être jugé par un tribunal spécial.

Tous les auteurs des actes de pillage, parmi lesquels se trouvent des personnalités de la haute société, furent également arrêtés, leur demande de mise en liberté provisoire fut rejetée. Traduits devant la Cour criminelle d'Edirné, ils ont été condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison. La procédure a été rapide.

Le ministre de l'Intérieur a tenu à visiter personnellement une bonne partie des maisons juives d'Edirné et à donner des assurances formelles aux israélites qui rentraient. Il reçut une délégation de la population juive à laquelle il donna en termes bienveillants l'assurance que l'antisémitisme ne saurait prendre pied en Turquie, et il déclara : « Au milieu de notre population, les juifs ne constituent qu'une faible minorité. Ils pourraient être plus nombreux encore pour mieux travailler à la grandeur du pays. »

Voici ce qu'il dit de la situation actuelle et des mesures prises par le gouvernement :

« a) Les agents de l'autorité sont partout les maîtres de la situation. Ils sont affranchis de toute influence néfaste. Ceux dont l'activité a été jugée insuffisante au cours des incidents ont été l'objet de mesures administratives et judiciaires

« b) Les incidents survenus a Kirkillissé ont été suivis de près et continuent à l'être. Grâce aux mesures administratives et judiciaires intervenues, 75 % des objets dérobés aux israélites dans les journées des 3 et 4 juillet ont été retrouvés et restitués à leurs propriétaires. Le procureur général a fait arrêter les instigateurs et les fauteurs des désordres et les a déférés aux tribunaux. Les israélites qui, sous l'empire de la frayeur, avaient quitté leurs foyers, ont commencé à les réintégrer ;

c) D'autre part, il a été porté à la connaissance de tous ceux qui étaient partis, que rien ne s'opposait à leur retour.

« Le gouvernement est convaincu qu'il aura raison de tous les effets néfastes de la propagande étrangère. »

« Le gouvernement procède au règlement des transactions, des dettes et des créances en ce qui concerne leur côté juridique. Il a le devoir d'élaborer pour l'avenir sa ligne de conduite, de manière à éviter toute hésitation.

« 1. — Le gouvernement s'opposera à toutes les pressions d'exode et à toutes les tentatives de boycottage, sous quelque forme qu'elles se présentent ;

« 2. — Les délits dont la justice se trouve saisie seront promptement jugés ;

« 3. — Il ne sera fait aucun obstacle au retour dans leurs foyers des israélites qui les quittèrent ;

« 4. — La parfaite harmonie et la confiance entre tous les éléments du peuple importent avant tout au gouvernement.

« On peut considérer comme un facteur de prompte amélioration de la situation les efforts déployés par la majorité des Turcs pour aider et protéger les israélites contre la propagande venimeuse, la répugnance qu'ils manifestent à l'endroit de toute agression antijuive ;

« 5. — Le gouvernement ne tolérera pas les incitations et les insinuations d'hostilité. Le gouvernement s'attend à ce que la presse se montre vigilante pour enrayer toute propagande susceptible de semer la discorde entre citoyens ;

« 6. — Les fonctionnaires et les agents du gouvernement consacreront tous leurs efforts à suivre les instructions qui leur sont données.

« Une enquête est ouverte au sujet des conseils d'administration qui n'ont pas accompli convenablement leur devoir. Ceux qui ont abusé des fonctions que leur conféra le parti, seront l'objet de sanctions. »

Ajoutons enfin que toute la presse turque a commenté avec sympathie les mesures du gouvernement et condamné l'antisémitisme. Le gouvernement a suspendu la revue antisémite Nilli Inkilap.

Toutefois la confiance a été longue à renaître parmi la population juive. Au moment où une partie des familles réfugiées à Istamboul retournaient déjà dans leur foyer, des trains étaient encore pleins de juifs qui s'enfuyaient de la Thrace. Dans la deuxième semaine de juillet à Edirné, quelques lettres de menaces et de nouveaux essais de boycottage, vivement réprimés d'ailleurs, avaient un moment arrêté le retour des émigrés et la reprise des transactions. De même, au début du mois d'août, les juifs turcs des différentes villes, Istamboul, Couscoundjouk, Haskeuy, Balat, Ortakeuy, reçurent des lettres leur enjoignant, sous peine de mesures rigoureuses, de quitter le pays.

Mais, dans l'ensemble, la situation est devenue normale. Les juifs ont rejoint leurs foyers. Les hommes partirent les premiers pour tâcher de retrouver ou de récupérer leurs effets pillés ou cédés à vil prix et pour recommencer à travailler. Leurs familles les suivirent.

Il est bien probable cependant que, comme pendant et après les guerres balkaniques et mondiale, des familles aisées, lasses des calamités qui ne cessent de sévir dans cette région de frontières, se décideront à réaliser biens et créances pour s'établir à Istamboul ou ailleurs."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 7, 14e année, septembre 1934, p. 15-16.

jeudi 11 octobre 2012

Le pétainisme actif de Charles Hernu, ministre de la Défense de François Mitterrand

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 43 :

"Georges Albertini, l'ancien collaborateur, anticommuniste infatigable de l'après-guerre, vient en effet de confier au journaliste [Jean-André Faucher] le « dossier Hernu ». Quelles en sont les révélations ?

A la Libération, entre octobre et décembre 1944, Charles Hernu a fait deux mois de prison, à Grenoble. En effet, il a exercé auparavant les fonctions de délégué départemental à l'Information sociale du gouvernement de Vichy, plus connue sous le nom de Propagande pétainiste ouvrière (PPO)."

Pierre Mendès France, le Marché commun et la libre circulation des personnes

Pierre Mendès France, discours à l'Assemblée nationale, 18 janvier 1957 :

"Le Marché commun aura donc des effets très sensibles dès le début, dès la première étape. Ces effets porteront sur les trois aspects du Marché commun, lequel comporte, même assorti de restrictions temporaires, la libre circulation des personnes, la libre circulation des marchandises et la libre circulation des capitaux. C'est de ce triple point de vue que je vais me placer maintenant, en commençant par la libre circulation des personnes.

Bien qu'il soit expressément mentionné et annoncé, il semble que ce problème n'a été envisagé que très superficiellement dans les textes, au point de la discussion où ils sont parvenus, et M. le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, dans le brillant discours que nous avons tous applaudi avant-hier, a été sur ce point (qu'il me permette de le lui dire) très imprécis. Aussi des questions doivent être posées à ce sujet, des garanties doivent être obtenues.

En effet, si le mouvement des capitaux et des biens peut à première vue ne pas paraître toucher aux concepts de Nation et de Patrie, il n'en est pas de même pour les migrations de populations. Il n'est pas indifférent pour l'avenir de la France ni que, pendant une période, les Italiens affluent en France, ni que, simultanément ou pendant une autre période, les Français du Languedoc, de l'Auvergne ou de la Bretagne soient conduits à chercher de meilleures conditions de travail dans une Allemagne qui, en cours de développement rapide, offrirait des emplois à des travailleurs menacés par le chômage.

Or, ces perspectives ne constituent pas une vue de l'esprit. Si les Italiens se montrent si attachés à la notion du marché commun, s'ils sont impatients d'aboutir à une conclusion concrète, c'est bien (et ils ne s'en cachent pas) pour permettre l'émigration de leurs chômeurs. Dans une certaine conjoncture, lorsque nous manquons de main-d'œuvre, c'est tant mieux pour nous si nous pouvons en trouver dans un pays voisin. Mais dans d'autres cas, lorsque nous sommes menacés par le chômage ou lorsqu'il s'en produit dans notre pays, l'afflux de chômeurs venus du dehors et susceptibles, souvent, d'accepter des salaires sensiblement inférieurs à ceux qui sont pratiqués dans notre pays est évidemment de nature à provoquer des contrecoups et des difficultés que nous avons intérêt à éviter."

mercredi 10 octobre 2012

Roger Salengro et l'expulsion des immigrés de Moyeuvre-Grande

Roger Salengro, intervention à la Chambre des députés, 2 octobre 1936 :

"Les décisions prises à l'égard des étrangers expulsés à la suite des incidents de Moyeuvre-Grande ont toutes été motivées par des raisons graves : l'attitude particulièrement violente des intéressés qui, parfois, ont manqué de la correction la plus élémentaire à l'égard des autorités locales, justifie pleinement de telles mesures.

Si le Gouvernement entend rester fidèle a tous les principes humanitaires et faire tout spécialement honneur aux traditions d'hospitalité, il ne saurait tolérer que les étrangers abusent de l'asile qui leur est offert, en intervenant dans les conflits politiques et sociaux."

dimanche 7 octobre 2012

François Mitterrand, parrain de SOS Racisme : "Les Arabes, vous savez, la force, ils ne comprennent que ça."

Claude Cheysson (ministre des Relations extérieures, de 1981 à 1984), cité dans La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême-droite (ouv. col.), Paris, Le Seuil, 1994, p. 188 :

"Il [Mitterrand] n'a aucune volonté d'ouverture vers l'Algérie, il en a gros sur le cœur, il ne leur pardonnera jamais d'avoir gagné la guerre. Si vous saviez toute la difficulté que j'ai eu à éveiller en lui un intérêt pour l'Algérie algérienne. Le tiers monde ne l'intéresse pas. Comme il n'a jamais condamné la collaboration, il n'a jamais condamné l'OAS. Combien de fois m'a-t-il dit : "Les Arabes, vous savez, la force, ils ne comprennent que ça"."

Instrumentalisation du FN par le PS : l'aveu de Roland Dumas

Emission "Face aux Français", France 2, 4 mai 2011 :

"Guillaume Durand : Le sous-entendu de Gamal [Abina] c'est quand même de dire qu'à un moment la gauche a joué le Pen pour éliminer la droite.

Roland Dumas  : C'est assez vrai, ça fait partie de la tactique électorale, de la tactique politique.

G. D. : C'est la soirée des confidences parce que ça a toujours été nié.

R. D. : Je suis là pour vous faire des confidences, sinon vous ne m'auriez pas invité.

G. D. : Il faut être précis, la fameuse lettre qui a été envoyée par le Président de la République aux directeurs de chaînes de télévision pour qu'on accueille à l'époque le Pen. A chaque fois on a dit, pour minimiser les événements, on a dit qu'il l'a fait pour des raisons de démocratie audiovisuelle. Est-ce que vous considérez qu'il l'a fait pour des raisons politiques ?

R. D. : Il y avait deux raisons, la raison apparente, et l'arrière-pensée peut-être. Je n'étais pas dans son cervelet. La question que vous me posez, je lui ai posée en ces termes. Je me souviens que nous faisions les cent pas en attendant les ambassadeurs étrangers qui venaient présenter leurs lettres de créance, c'était à l'époque de la controverse, Le Pen lui avait écrit, il me l'avait dit, il avait gardé la lettre, il avait bien réfléchi, il avait consulté, Le Pen lui disait, nous représentons tant d'électeurs, tant de pourcents des voix, et nous n'avons droit à aucun média. Il a fait venir le ministre chargé de l'information, il lui a dit regardez-moi ce problème et réglez-le.

G. D. : ça c'est la version qu'on connaît. Est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait au-delà de cela, comme pour les rendez-vous avec notre ami de la rue de Bièvre, est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait évidemment les arrière-pensées politiques ?

R. D. : Je vais vous donner un exemple sur le même sujet, la question de la loi électorale se posait. La proportionnelle. Mitterrand n'a cessé de me dire dans les entretiens qu'on avait dans les pas perdus que l'on faisait en attendant les ambassadeurs étrangers. On avait 10 minutes, on amenait l'ambassadeur de tel pays, qui marmonnait trois mots de français, puis après on repartait, on discutait. Il m'a dit, toujours dans la même tactique, mais je répète ce sont des tactiques louables, des pratiques électorales, c'est aussi ce qu'a fait la droite. Sur l'impossibilité de serrer la main d'un communiste, jusqu'à ce que Mitterrand a pris les communistes dans son gouvernement. Vous voulez me dire au nom de quelle vertu constitutionnelle on avait le droit de faire ça ? Mais c'était quand même un impératif politique qui faisait l'interdiction pour la gauche de se réunir, donc d'avoir une majorité. De là l'idée il faut que l'on trouve un moyen de les diviser, et le moyen de les diviser ça a été la loi électorale, c'est-à-dire la loi proportionnelle.

Christophe Barbier : Et Le Pen redevient député en 86, après l'avoir été en 56 trente ans plus tôt, ça c'est Mitterrand qui l'a remis à l'Assemblée.

R. D. : Je dis : il n'y a rien de critiquable dans une démocratie, que de permettre aux gens de s'exprimer. Même si c'est tactique."

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 16 :

"Un soir de mai 1988, Roland Dumas a rendez-vous sur les bords de la Marne pour un dîner chez les Faucher. Le père, Jean-André, est un ami d'enfance. Le menu des discussions s'annonce plus politique qu'intime, du fait de la présence d'un deuxième invité, Roland Gaucher. L'ancien et futur ministre des Affaires étrangères et ce membre du bureau politique du Front national n'ont pas besoin d'être présentés : ils se sont déjà rencontrés deux fois.

A priori, les deux hommes ne sont pas là pour négocier. Chacun est plutôt venu prendre le pouls de l'autre. Roland Dumas veut sonder les intentions réelles du Front national au deuxième tour : va-t-il jouer un double jeu, à l'image du Parti communiste en 1981 ? Roland Gaucher fournit d'emblée une précieuse indication à son interlocuteur : « Il n'y a aucun risque pour que je vote un jour pour un gaulliste, Chirac ou un autre ! » Et d'expliquer que la stratégie mise au point par Jean-Pierre Stirbois et son équipe consiste à faire voter en sous-main pour François Mitterrand. Depuis plusieurs jours, par des coups de téléphone ou des contacts directs, le secrétaire général du Front National et les siens s'agitent comme de beaux diables pour faire passer la consigne. Au cours du dîner, Roland Dumas donne à Roland Gaucher du grain à moudre. Il évoque un possible retour du scrutin proportionnel, lui rappelle les combats antigaullistes du président de la République et, petite note affective pour un ancien croisé de l'Algérie Française, lui remémore la réhabilitation tant controversée des généraux putschistes en 1982. A la fin de la soirée, les deux Roland repartent dans le même taxi."

samedi 6 octobre 2012

Un non-dit de la gauche actuelle : le soutien et la participation du parti de Marcel Déat (soi-disant "de droite depuis 1933") au Front populaire

Philippe Burrin, La dérive fasciste : Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Paris, Le Seuil, 2003, p. 272-273 :

"Le Petit Congrès de l'USR, réuni à la fin de mai [1936], approuva la participation au gouvernement Blum ; Maurice Viollette, Ramadier et Pierre Viénot devaient l'y représenter. Cette décision n'alla pas sans faire apparaître de significatives réticences. Lafaye et Montagnon parlèrent de sauvegarder la personnalité et l'originalité de l'USR en ne la fondant pas dans une participation sans relief. Le second aurait préféré que l'USR restât en réserve comme le PC, en attendant l'heure où elle pourrait se présenter en recours ; mais c'était une position qu'il tenait pour politiquement impraticable dans les circonstances, et c'est pourquoi il se prononça en définitive en faveur de la participation. Avec moins de réserves exprimées, en raison probablement de ses fonctions, ce fut la position de Déat, qui parla d'appui loyal et de liberté critique. Seuls quatre délégués furent d'un avis contraire, parmi lesquels Marion ; avec plus de détermination que Montagnon, il tenait pour la position de réserve à l'instar du PC et de la CGT, jusqu'à ce que fût venue l'heure du désenchantement. Insatisfait d'une formation politique qui lui paraissait se mettre passivement à la remorque de la majorité de gauche, il partit avec Fabre-Luce, Jouvenel et Gaucher rejoindre Doriot. D'autres tirèrent de la même situation des conclusions opposées, et c'est ainsi que Hauck et Vallon s'en retournèrent à la SFIO, estimant que tant qu'à se retrouver dans le Front populaire, autant revenir à un parti qui offrait de meilleures perspectives d'action.

Composante mineure du Front populaire, l'USR fit preuve jusqu'à l'éclatement de ce dernier en 1938 d'une fidélité comparable à celle de la SFIO. Les divergences qui avaient écartelé le PSdF entre une aile néo et une aile cartelliste s'étaient pourtant prolongées au sein de la nouvelle formation. Il reste ici encore que Déat et ses amis suivirent sans résistance majeure, et surtout sans rupture, l'orientation de leur parti. Comme Bergery et les frontistes, mais plus longtemps qu'eux, ils furent des alliés critiques des gouvernements de Front populaire. Le parallèle avec Bergery vaut d'abord pour l'attitude prise par Déat envers la politique économique du gouvernement Blum. Comme le dirigeant frontiste, dont son journal déplorait le « splendide isolement », Déat approuva la législation sociale adoptée par le Parlement au lendemain de la vague de grèves et réclama l'élaboration d'un « avenant » à un programme désormais accompli. Comme lui, il estimait insuffisante la transformation opérée et appelait à la réalisation de véritables réformes de structure. Tout ce qui dans l'œuvre du gouvernement allait dans le sens d'une économie organisée reçut son appui : ainsi en fut-il à propos de l'organisation du marché du charbon ou de l'institution de l'arbitrage obligatoire dans les conflits du travail. En sens inverse, le tournant vers le « libéralisme » qui s'affirma dans la « pause » de février 1937 fut sévèrement critiqué."

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 197 :

"L'USR se rallie au gouvernement Blum après la victoire du Front populaire."

La gauche et l'immigration dans les années 30

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006, p. 147-152 :

"Une partie de la gauche, comme les radicaux Edouard Daladier et Pierre Mendès France, le socialiste Roger Salengro, certains dirigeants de la Ligue des droits de l'homme se rallient à la demande de contingentement de la main-d'œuvre étrangère, tandis que la CGT réformiste réclame que les travailleurs français bénéficient de la préférence à l'embauche.

C'est dans ce contexte de montée de la xénophobie qu'est votée, à l'unanimité (le groupe communiste s'abstenant), la loi du 10 août 1932 visant à protéger la main-d'œuvre nationale. Désormais, les pouvoirs publics peuvent fixer par décrets la proportion maximale d'étrangers que les entreprises ont le droit d'employer. Ces dispositions se révélant insuffisantes, elles sont bientôt complétées par différentes mesures de restriction : fermeture des frontières, limitation du nombre des régularisations et des opérations de renouvellement des cartes. Le décret du 6 février 1935 condamne à l'expulsion les étrangers qui, ne pouvant justifier d'une présence de plus de dix ans sur le territoire national, exercent une profession dans un secteur touché par le chômage. Entre 1931 et 1936, près de 130 000 Polonais, selon les sources françaises, regagnent volontairement ou non leur pays. (...)

En aucun cas, les Algériens ne sont l'objet des mesures de reconduite forcée à la frontière qui frappent beaucoup d'étrangers, en particulier ceux réduits au chômage. Certes, les voix sont nombreuses, notamment d'élus locaux et de journalistes, pour exiger que les Algériens sans travail soient « rapatriés ». Mais c'est à tort qu'on en tirerait la conclusion que ces appels ont été entendus : parce qu'ils sont français, ils ne peuvent être expulsés pour des raisons économiques et rien ne peut s'opposer à l'entrée en métropole de ceux qui remplissent les conditions exigées. Une liberté de circulation totale (sans condition) est même rétablie par le Front populaire, de juillet à octobre 1936 ; mais l'afflux des Algériens est tel qu'il paraît nécessaire de reinstituer des contrôles, pour éviter un déséquilibre du marché du travail."

vendredi 5 octobre 2012

Jules Ferry : les contrevérités de François Hollande

François Hollande, discours en hommage à Jules Ferry, 15 mai 2012 :

"Dans l'histoire de la République, les grandes dates, les vraies étapes, les plus sûrs repères dans la marche du temps. Ce sont les lois.

Ici, en cet instant où commence un temps nouveau pour notre pays, je suis venu célébrer deux lois, que nous devons à l'obstination, à la volonté et au courage de Jules FERRY : la loi du 16 juin 1881 relative à la gratuité de l'enseignement primaire ; et la loi du 28 mars 1882 relative au caractère laïque et obligatoire de l'école.

Tout exemple connaît des limites, toute grandeur a ses faiblesses. Et tout homme est faillible. En saluant aujourd'hui la mémoire de Jules FERRY, je n'ignore rien de certains de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit, à ce titre, être condamnée. Et c'est le grand Clémenceau qui porta en son temps le réquisitoire le plus implacable au nom de la conscience universelle. C'est donc empreint de cette nécessaire lucidité que je suis venu saluer le législateur qui conçut l'école publique, le bâtisseur de cette grande maison commune, qu'est l'Ecole de la République. Nous devons tant à l'instruction publique. Et nous attendons encore tellement de l'école au moment où notre pays affronte de nouveaux défis.

C'est ce message de confiance à l'égard de l'Education nationale que je suis venu exprimer au moment où je prends mes fonctions de président de la République.

L'école comme émancipation. La connaissance, le goût d'apprendre, la jubilation de la découverte, le sens de la curiosité intellectuelle, sont des trésors auxquels l'Ecole a pour vocation de préparer toutes les jeunes consciences, tous les enfants de la Nation.

L'Ecole, comme lieu de la véritable égalité. Celle des chances, celle qui ne connaît comme seuls critères de distinction que le mérite, l'effort, le talent car la naissance, la fortune, le hasard établissent des hiérarchies que l'Ecole a pour mission, sinon d'abolir, du moins de corriger. (...)

Et l'Ecole garde toujours cette haute fonction que Jules FERRY lui conférait dans cette même Lettre aux Instituteurs : « (...) préparer à notre pays une génération de bons citoyens ».

Egalité, mixité, laïcité, instruction, apprentissage de la citoyenneté : Tels sont les principes contenus dans les lois dites Ferry."

Paul Esquieu, "Démocratisation de l'enseignement", Dictionnaire encyclopédique de l'éducation et de la formation (ouv. col.), Paris, Retz, 2011, p. 255 :


"L'instruction primaire doit ainsi, selon Jules Ferry, « prédisposer les garçons aux futurs métiers de l'ouvrier et du soldat, les filles aux soins du ménage et aux ouvrages des femmes ». Enseignement primaire et enseignement secondaire des lycées, qui recrutent leur public dès le plus jeune âge dans leurs « petites classes », vont d'ailleurs, durant des décennies, rester deux ordres d'enseignement bien cloisonnés : d'un côté l'Ecole du peuple, de l'autre celle des notables."

Pierre Kahn, La Laïcité, Paris, Le Cavalier Bleu, 2005, p. 37-38 :

"Dans sa lettre-circulaire aux instituteurs (1883), écrite pour tenter d'apaiser la guerre des manuels de morale que l'Eglise avait déclarée, il [Ferry] déclare que la morale que les instituteurs doivent enseigner est celle, universelle, de la sagesse du genre humain, qu'aucune morale confessionnelle ne saurait monopoliser mais qui ne peut non plus en offenser aucune, dans la mesure où chacune participe à sa manière à cette sorte de patrimoine moral commun. La morale de l'école républicaine doit donc avant tout se garder de blesser la conscience de quiconque. Ferry donne d'ailleurs aux instituteurs ce critère pour juger s'ils peuvent enseigner tel ou tel précepte moral : si vous pensez qu'il risque de heurter un père de famille qui assisterait à votre leçon, taisez-vous, et ne dispensez votre enseignement que s'il peut être reçu de tous. A l'école de Jules Ferry, il est proscrit d'enseigner contre les familles, fussent-elles catholiques.

Lorsque, devant une opposition parlementaire hostile, Ferry décrit au Sénat le contenu de l'enseignement moral tel qu'il est prévu par les nouveaux programmes de l'école laïque, il dit qu'« il sera question des nombreuses applications de ce précepte qui résume toute l'éternelle morale : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ». Un contradicteur l'interrompt alors : « Ce sont les commandements de Dieu ! » et Ferry répond : « Je ne vous dis pas que ce ne sont pas les commandements de Dieu. » Ce qui signifie : la morale laïque n'a pas d'autres préceptes que ceux qui sont présentés dans le Décalogue comme les commandements de Dieu. Mais il s'agit désormais de les enseigner comme des vérités de fait ou de raison, et non comme des commandements de Dieu. Ce qui rend chacun libre de les considérer ou non comme des commandements de Dieu. La morale laïque, en somme ne contredit pas la morale chrétienne, elle l'englobe : on peut donc être catholique et laïque. Ferry, dans ce même discours au Sénat, exprimera cette idée par une formule célèbre : la morale des nouveaux programmes de l'école primaire est « sans épithète ». Ni chrétienne, donc, ni juive, ni athée, c'est la morale « tout court ». Mais peut-on dire alors qu'elle est laïque, puisque la qualifier telle serait encore lui donner une épithète ?"

mardi 2 octobre 2012

Roger Salengro (ministre de l'Intérieur socialiste) et les réfugiés juifs

Roger Salengro, circulaire n° 312 aux préfets, 14 août 1936 (Archives Nationales, Fla 3530) :

"Par un Arrangement Intergouvernemental signé à Genève, le 4 juillet dernier, le Gouvernement Français, dans un esprit de haute solidarité humaine, s'est engagé à accorder l'autorisation de séjour aux Réfugiés d'Allemagne qui, ayant quitté ce pays dans des conditions diverses se trouvent, ACTUELLEMENT, sur notre sol. Cet Accord a eu pour but de STABILISER la SITUATION PRESENTE des Réfugiés en couvrant et en amnistiant le passé, mais non d'engager l'avenir et de faire accepter des immigrations futures.

Ses modalités d'application sont à l'étude.

Toutefois, il a d'ores et déjà été décidé que la date d'entrée en France, à partir de laquelle le bénéfice des mesures envisagées ne pourrait plus être accordé, serait celle du 5 août 1936.

En conséquence, j'ai l'honneur de vous informer que, en attendant la parution du Décret mettant cet Arrangement en vigueur et l'envoi d'instructions complémentaires détaillées, il y a lieu de SURSEOIR A TOUTE MESURE DE REFOULEMENT OU D'EXPULSION frappant un étranger de nationalité allemande ou apatride venant d'Allemagne, arrivé en France entre le 30 janvier 1933 et le 5 août 1936 et que les renseignements en votre possession vous feraient présumer être effectivement un Réfugié.

Il convient, en effet, d'éviter de prendre à l'égard de ces Réfugiés des décisions qui, par suite de la mise en application de l'Accord de Genève, devraient être rapportées dans quelques semaines.

Ces mesures de bienveillance et d'attente ne devront pas jouer, bien entendu, à l'égard de ceux qui vous paraîtraient, par leur attitude, leur conduite ou la gravité des faits ayant motivé la sanction intervenue, mettre manifestement en péril l'ORDRE PUBLIC et la SECURITE NATIONALE.

Si un cas litigieux se présentait — en ce qui concerne surtout les Réfugiés expulsés — qui vous laissât des doutes sur l'opportunité et la possibilité d'accorder un sursis, vous me saisiriez d'urgence avec tous renseignements nécessaires et avis motivé.

Il importe, par voie de conséquence, de ne plus laisser, désormais, pénétrer en France aucun émigré allemand et de procéder au refoulement de tout étranger, sujet allemand ou venant d'Allemagne, qui, entré POSTERIEUREMENT AU 5 AOUT 1936, ne serait pas muni des pièces nécessaires (passeport régulièrement visé ou autorisation spéciale), ou chercherait à se maintenir au-delà du délai fixé par son visa consulaire.

Vous voudrez bien donner des instructions précises et formelles à vos Services de Police afin que soit interdite, de la manière la plus absolue, toute introduction NOUVELLE de Réfugiés en provenance d'Allemagne, mais en situation irrégulière.

Ces dispositions remplacent celles de ma Circulaire 306 du 28 mai 1936 qui deviennent, désormais, sans valeur."

lundi 1 octobre 2012

Le socialiste marxiste Salvador Allende : antisémitisme, racialisme et eugénisme

Thèse Higiene mental y delincuencia, Université du Chili, 1933 :

"Les lois de l'euthanasie et de l'eugénisme ont remplacé la Roche Tarpéienne, et leurs dispositions protégent l'individu, contre lui-même et seulement dans un but social. (...)

L'individu représente l'unité de la race. (...)

Ainsi, par exemple, les Italiens du Sud, en particulier ceux de Sicile, à l'inverse de ceux du Nord, et également les Espagnols, sont portés aux crimes passionnels, de type barbare et primitif, et sont émotionnellement irresponsables parce que la mer et la chaleur stimulent l'activité thyroïdienne. (...)

Parmi les Arabes, il y a quelques tribus honnêtes et laborieuses mais les plus nombreuses sont aventurières, imprévoyantes, oisives et portées aux larcins.

Les Gitans constituent habituellement des groupements délictueux ou la paresse, la fureur et la vanité prédominent. Parmi eux, les homicides sont plus nombreux.

Les Juifs se caractérisent par des formes déterminées de délits : l'escroquerie, la duperie, la calomnie et, surtout, l'usure. A l'inverse, les assassinats et les délits passionnels sont l'exception.

Ces faits font soupçonner que la race influe sur la délinquance."

Déclaration en 1952, cité par Osvaldo Puccio dans Un cuarto de siglo con Allende : recuerdos de su secretario privado, Santiago, Emisión, 1985, p. 25 :

"Le parti communiste est le parti de la classe ouvrière. Le parti communiste est le parti de l'Union soviétique, le premier Etat socialiste du monde. Et quiconque souhaite former un gouvernement socialiste sans les communistes n'est pas un marxiste. Et je suis un marxiste."

Déclaration à un congrès de journalistes socialistes, Santiago, 8 avril 1971 :

"Pour un journaliste de gauche, le devoir suprême est de servir non pas la vérité, mais la révolution."

L'antisémitisme serbe

François Lustman, De l'émancipation à l'antisémitisme : histoire de la communauté juive de Paris, 1789-1880, Paris, Honoré Champion, 2006, p. 371 :

"L'action de l'Alliance [israélite] en faveur des Juifs des Balkans met en évidence, ses modes d'action privilégiés, leur efficacité, leurs limites. La question des Balkans était le problème de l'indépendance de la Bulgarie, de la Serbie, de la Roumanie. Avec l'autonomie, les mauvais traitements infligés aux Juifs y avaient augmenté. En Serbie les Juifs n'étaient pas citoyens, les tracasseries de toute nature, rapts, baptêmes forcés, croissaient en nombre."

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 74 :

"En effet, le fondateur du Parti du droit pur, qui s'était signalé à l'attention des activistes serbes de Croatie, volontiers antisémites1, par ses positions dreyfusardes, Josip Frank, et les principaux dirigeants du parti après sa mort, Ivica Frank et Vladimir Sachs, étaient d'origine juive. En ce qui concerne l'Oustacha elle-même, l'épouse d'Ante Pavelić et celle de son adjoint, le colonel Slavko Kvaternik l'étaient également, ainsi que le chef des services de renseignement de l'organisation clandestine, Vladimir Singer. (...)

1. La présence juive trahissait, pour eux, l'appartenance de la Croatie à l'aire civilisationnelle « mitteleuropéenne » à dominante germano-magyare qu'ils abhorraient."

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 182 :

"(...) de nombreux juifs militèrent dans les rangs nationalistes croates, à commencer par Josip Frank, le fondateur, célébré par l'Oustacha, du Parti du droit purifié où Pavelić entama sa carrière politique, et leur intégration à la société croate ne faisait aucun doute, comme le prouvait aisément le fait que les chefs de l'Oustacha, Ante Pavelić et Slavko Kvaternik, défenseurs sourcilleux de la croaticité, aient été mariés à des juives5. (...)

5. Les tenants du serbisme reprochaient d'ailleurs volontiers aux Croates d'être « métissés de "fils de Juda" » (Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac, op. cit., p. 82)."

Thierry Mudry, ibid., p. 167 :

"(...) Stojadinović [Premier ministre serbe de la Yougoslavie royale, de 1935 à 1939], dont l'intérêt pour les expériences italienne et allemande n'était un secret pour personne, parut évoluer vers le fascisme, sans toutefois s'y convertir totalement : il s'essaya à copier le cérémonial fasciste, se fit appeler « chef », dota son parti d'une milice en chemises brunes et imposa, à l'instar de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie, et, bien sûr, de l'Allemagne, une législation antisémite limitant l'accès des juifs à certaines professions et à l'Université."

Abderrahim Lamchichi, "La barbarie au coeur de l'Europe", Confluences Méditerranée, n° 30, été 1999, p. 81-82 :

"Ainsi que le montrent M. Grmek, M. Gjidara et N. Simac, dès la débâcle de 1941, les Serbes déclenchent un processus de vengeance non seulement contre les Croates (en réaction à l'accord serbo-croate de 1939 qui leur a reconnu une certaine autonomie, ou à cause de leur refus de défendre la Yougoslavie qu'ils considéraient comme « une prison des nations », et plus tard, à cause de la collaboration de certains de leurs dirigeants avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste) mais aussi contre les musulmans (pour les mêmes raisons, mais surtout pour « venger le Kosovo »). A cette époque, de nouveaux textes paraissent (notamment le projet de Stevan Moljevic de 1941) qui précisent le programme de réalisation d'une « Serbie homogène », largement étendue non seulement vers le sud-est mais aussi vers l'ouest. Ainsi que le soulignent les auteurs, « (...) la débâcle de l'armée yougoslave, après seulement onze jours de résistance effective (6-17 avril 1941), provoque, parmi les  officiers et hommes politiques serbes, deux types de réaction : les uns collaborent ouvertement ou de façon plus ou moins voilée avec les Allemands et les Italiens, tandis que les autres adoptent, après la brève résistance initiale, suivie de représailles allemandes massives, une attitude attentiste. Seuls quelques rares démocrates et quelques communistes s'engagent dans la résistance, ces derniers seulement à partir de la rupture du pacte germano-soviétique (22 juin 1941). L'échec de la Yougoslavie grand-serbe et la débâcle d'avril 1941 incitent les tenants des deux premières options à formuler et/ou a pratiquer le même programme, et la même politique d'expansion territoriale et de nettoyage ethnique. Le chef politique et militaire du premier courant, celui de la collaboration déclarée, est le général Milan Nedic (1879-1946). Il dirige le gouvernement de salut national de la Serbie pendant toute la durée de la guerre. Sous l'autorité des Allemands, il organise l'armée sous le nom de Garde serbe d'Etat, en regroupant les restes de l'armée yougoslave et de la gendarmerie. Il s'assure en outre la collaboration des unités armées du mouvement fasciste serbien (...) (puis celle) des tchetniks (...) Collaboration oblige : le gouvernement de Nedic s'est donc rapidement livré a un nettoyage ethnique particulier, « intérieur », sans conquête de territoire : il concerne la minorité juive de Serbie qui, dans un délai très rapide, est envoyée dans les camps de la mort et exterminée. La Serbie et Belgrade deviennent, au dire des occupants nazis, le premier pays et la premiere capitale de l'Europe Judenfrei « libérés » des juifs »."

Philip J. Cohen, Serbia's Secret War : Propaganda and the Deceit of History, College Station, Texas A&M University Press, 1996, p. 76-77 :


"Il y avait quelques Juifs dans les rangs des tchetniks durant les premiers mois de l'occupation allemande, mais la participation juive à une résistance qui ne résistait pas vraiment fut de courte durée. Comme les tchetniks devinrent ouvertement des collaborateurs, ils commencèrent également à battre la campagne à la recherche des Juifs dans la clandestinité. Souvent, ils assassinaient les Juifs dans le style tchetnik (ce qui signifiait torture, égorgement, et mutilation). Alternativement, les tchetniks remettaient leur proie aux autorités allemandes pour une récompense en argent, après le dépouillement des Juifs de tout l'argent qu'ils possédaient. Les survivants juifs témoignèrent que les tchetniks, en particulier ceux sous le commandement de Draza Mihailovic, "persécutaient les Juifs sans pitié" et les abattaient "d'une manière bestiale" (une référence à la similitude entre la pratiques tchetnike d'égorgement de la victime et les méthodes utilisés pour le dépeçage d'un cochon).

Les combattants juifs de la résistance abandonnèrent les tchetniks en faveur des partisans de Tito, confortant les tchetniks dans "la perception que les Juifs étaient parmi les principaux ennemis de la Serbie". La directive numéro 1 de Mihailovic du 2 janvier 1943, concernait les plans tchetniks pour détruire les partisans en Bosnie et contenait un passage particulièrement révélateur : "les unités de partisans sont un ramassis de coquins, tels que les Oustachis, les ennemis les plus assoiffés de sang du peuple serbe, les Juifs , les Croates, les Dalmates, les Bulgares, les Turcs, les Hongrois, et toutes les autres nations du monde. ... En raison de ce mélange, la valeur combative des unités de partisans est très faible, un fait dû en partie à leur armement médiocre"."

Benito Mussolini et les Juifs

Pierre Milza, Mussolini, Rome, Carocci, 2000, p. 809 :

"On trouve un certain nombre de personnalités israélites parmi les premiers bailleurs de fonds du fascisme : le commendatore Elio Jona, le banquier Giuseppe Toeplitz, un certain nombre de propriétaires fonciers de la région de Ferrare, qui ont soutenu les squadre de Balbo. Il y a au moins cinq Juifs parmi les "saint-sépulcristes" du 23 mars 1919, et au moins trois dans le martyrologe de la « révolution fasciste ». 230 Juifs ont reçu le brevet confirmant leur participation à la marche sur Rome et à la fin de 1922, au moins 750 avaient pris la carte d'adhérent du PNF [Parti national fasciste]."

Benito Mussolini, discours à la Chambre des députés, 13 mai 1929 :

"Les Juifs sont à Rome depuis l'époque des rois ; peut-être ont-ils fourni aux Sabines des vêtements après leur enlèvement. Ils étaient cinquante mille sous Auguste et ils demandèrent à pleurer sur la dépouille de Jules César. Nous les laisserons en paix."

Benito Mussolini, entretien avec Emil Ludwig, 23 mars 1932 :

"La fierté ne nécessite pas un état de transe provoqué par la race, l'antisémitisme n'existe pas en Italie. Les Juifs italiens se sont toujours bien comportés comme citoyens et bravement battus comme soldats. Ils occupent des places éminentes dans les universités, dans l'armée, dans les banques. Il y en a toute une série qui sont officiers supérieurs : le commandant de la Sardaigne, le général Modena, un amiral de la flotte, un général d'artillerie et un général des bersaglieri."

Benito Mussolini, entretien avec Chaim Weizmann, 17 février 1934 :

"Je trouve votre idée excellente, mais pour revenir à la Palestine vous devez créer un Etat juif. J'ai déjà parlé avec les Arabes. Je crois qu'on peut arriver à une entente. La difficulté peut provenir de la question de Jérusalem. Les Arabes disent que les Juifs doivent avoir leur capitale à Tel-Aviv."

Benito Mussolini, entretien avec Nahum Goldmann, 13 novembre 1934 :

"Je suis sioniste, moi. Vous devez créer un véritable Etat et non le ridicule Home National que les Anglais vous ont offert. Le plus important, c'est que les Juifs soient confiants et ne se laissent pas effrayer par cet imbécile de Berlin."

Résolution adoptée au Congrès fasciste de Montreux, 17 décembre 1934 :

"Le Congrès déclare que la question juive ne saurait se traduire par une campagne universelle de haine contre les juifs."

Alberto Bianco, "Les sionistes révisionnistes et l'Italie : histoire d'une amitié très discrète (1932-1938)", Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, 13 | 2003, p. 22 :

"Entre 1934 et 1938, en pleine période fasciste, des centaines de jeunes juifs du Betar arrivant d’Europe de l’Est et de Palestine suivent des cours à l’Ecole maritime de Civitavecchia, une ville située à 70 kilomètres de Rome. Ce chapitre de l’histoire du mouvement révisionniste est peu ou très mal connu des historiens, sauf de ceux qui se sont penchés en particulier sur l’histoire de ce mouvement dirigé par Vladimir Zeev Jabotinsky."

Sigmund Freud, dédicace de Pourquoi la guerre, Vienne, 26 avril 1933 :


"A Benito Mussolini, avec l'humble salut d'un vieil homme qui reconnaît dans le gouvernant le héros de la culture."

Chaim Weizmann, entretien avec Mussolini, 17 février 1934 :


"Je pourrai mettre à votre disposition toute une équipe de savants chimistes de première valeur : des hommes compétents, fidèles et loyaux qui n'auront qu'un seul désir : celui d'aider l'Italie et de nuire à l'Allemagne. S'il y a besoin on pourra trouver aussi les capitaux nécessaires."

"Ma femme et moi nous serions très honorés d'avoir votre photographie."

Emil Ludwig, Les Dirigeants de l'Europe, Paris, Gallimard, 1936, p. 242-243 :


"La conséquence la plus importante de cette victoire [en Ethiopie] est, à mon avis, que Mussolini aura la possibilité, dans la guerre mondiale prochaine, de rester neutre, car il aura déjà fourni au fascisme sa victoire ; son prestige a grandi et il est trop avisé pour ne pas saisir cette grande chance que lui offrira la neutralité. Maintenant il a la paix à l'intérieur pour plusieurs années. D'autre part, l'Europe a reconnu quel étonnant diplomate elle a devant elle à Rome. Il a réussi à transférer sur un pays lointain la mentalité guerrière qu'il avait contribué à créer et à développer et à obtenir une victoire à peu de risques et de pertes. Comme les Italiens ne sont pas des Allemands, leur victoire ne les rendra pas plus avides, mais les invitera au repos sur leurs lauriers."

Tekin Alp (Moiz Kohen), Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 234-235 :

"En Italie, le nationalisme présente un aspect tout à fait différent. Tandis que le Français fait mine d'être satisfait et se sent fier de sa situation, l'Italien joue le rôle de victime affranchie qui cherche par tous les moyens à s'assurer au soleil la place qu'il croit mériter et c'est ainsi que le nationalisme italien est nécessairement frondeur et dynamique.

L'unité italienne, qui n'avait derrière elle qu'un siècle d'existence, a subi un coup terrible après la Grande Guerre. Ce n'étaient plus les provinces qui s'éntr'égorgeaient comme autrefois, mais les classes sociales. Il n'y avait plus de patriotes florentins combattant contre les patriotes génois ou vénitiens, mais des patrons et des ouvriers, des bourgeois et des prolétaires dans le domaine économique, des radicaux, des libéraux, des modérés, des conservateurs, etc. se faisant continuellement une guerre sans merci. L'activité et la prospérité nationales étaient paralysées et contrecarrées par les intérêts opposés des différentes classes et des différents partis politiques. C'était l'anarchie dans la vie économique, le désordre dans la vie publique. 

Le nationalisme fasciste créé par Mussolini, c'est la réaction naturelle contre cet état de choses. Grâce à cette réaction, la lassitude et l'épuisement ont cédé la place à une exaltation nationale saine et vigoureuse. Tournant les yeux vers l'extérieur, l'Italie fasciste constate qu'elle n'a pas au soleil la place qu'elle mérite, et que ses intérêts nationaux ont été gravement lésés ou négligés dans la répartition des fruits de la victoire, lors des pourparlers de Versailles.

Forte de son réveil national, l'Italie fasciste a décidé de réagir, le souvenir de l'éclat et de la splendeur de cet empire dont Rome était la capitale et qui, pendant des siècles, a maintenu son hégémonie sur le monde entier, lui ont servi de puissant levier. Les masses éparpillées dans de nombreux groupes hostiles ont été électrisées et ramenées vers le même centre de ralliement, par l'idéal romain et par d'autres facteurs qui font partie de l'idéologie fasciste.

Inutile d'ajouter que si le fascisme italien se proclame héritier de l'ancienne Rome, des Auguste et des César, il ne pense pas naturellement à reconstituer l'ancien empire en réunissant sous son sceptre une macédoine de peuples. La nouvelle Rome prétend relever le niveau social, économique et intellectuel du peuple, et marcher ainsi à la tête du monde civilisé comme l'ancienne Rome marchait à la tête du monde païen. C'est là peut-être une ambition qui se heurterait aux ambitions des autres peuples ; n'empêche que, tant qu'elle reste dans les limites raisonnables et qu'elle ne se heurte pas aux autres nationalismes que par des idées, elle ne peut être que bienfaisante et peut servir puissamment à électriser les masses, à les pousser vers le progrès moral et matériel et à donner libre cours à la vitalité vigoureuse d'un peuple prolifique et travailleur. 

Ce n'est pas là, évidemment, du mysticisme proprement dit, car, quelle qu'en soit la forme, le mouvement fasciste s'appuie sur des bases réalistes. Ce sont des émanations de l'âme nationale, des radiations psychologiques, comme dirait Fortunat Strowski, qui revêtent des formes différentes d'après le moment, le milieu et les circonstances, et qui sont exaltées par la mystique nationale."

L'Univers israélite, n° 31, 9 avril 1937, p. 481 :


"M. Benito Mussolini a visité le quartier juif de Tripoli. Il y a été reçu avec enthousiasme par la population. La jeunesse du « Maccabi » formait la haie.

Le nouveau grand-rabbin, le Dr Lattes, assisté des membres du tribunal rabbinique, a souhaité la bienvenue au duce, exprimant le voeu que l'Italie fasciste, fidèle à ses traditions, respectera les droits religieux des Israélites.

M. Mussolini a dit au grand-rabbin le plaisir que lui a fait cette chaleureuse réception.

Le 19 mars, le grand-rabbin, Dr Aldo Lattes a offert à M. Mussolini, au nom de la communauté israélite, un magnifique candélabre d'argent. A cette occasion, il a déclaré au duce que les Juifs lui sont aussi sincèrement dévoués que les musulmans.

On croit qu'après celle visite du duce la loi interdisant aux commerçants juifs de Tripoli de fermer leurs magasins le samedi sera, sinon abolie, du moins atténuée quant à son application. Des licences ont déjà été rendues à des Juifs à qui on les avait retirées parce qu'ils ne voulaient pas se soumettre aux ordres du général Balbo. Celui-ci a d'ailleurs fait à un correspondant de l'A. T. J. des déclarations nettement favorables aux israélites, rappelant, entre autres, qu'il comptait parmi ses amis de nombreux Juifs et que dans sa ville natale, Ferrare, il y avait une communauté juive qui lui a toujours inspiré, le plus profond respect."

Serge Berstein et Pierre Milza, Le fascisme italien (1919-1945), Paris, Le Seuil, 1980, p. 219-220 :

"Il faut cependant reconnaître que, contrairement à ce qui se passe au même moment en Allemagne, il y a loin parfois de la théorie à son application [la législation raciale de 1938]. Le régime multiplie les exemptions pour les familles des Israélites tombés au cours de la guerre de Libye, de la guerre de 1915-1918, des campagnes d'Ethiopie et d'Espagne, de ceux qui sont tombés pour la cause fasciste, des blessés, décorés et mutilés pour faits de guerre, des adhérents au fascisme avant la Marche sur Rome, ou inscrits pendant le second semestre 1924 (affaire Matteotti). Par ailleurs, la loi subit de nombreuses entorses du fait de la manière dont elle est appliquée par les citoyens et par de nombreux fonctionnaires gouvernementaux (attestations de complaisance et facilités de tout genre données aux Israélites pour échapper à la loi). Enfin, nombre de fonctionnaires se laissent acheter pour délivrer des attestations ou fermer les yeux sur la non-application des lois, élément supplémentaire d'une corruption déjà généralisée. Peu de familles seront en fin de compte touchées par la législation raciale (3 552 sur un total de 15 000), mais le terrain se trouvera préparé pour les déportations du temps de l'occupation allemande."

Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Le Livre de Poche, 1981, p. 503 :

"Les Italiens ont défendu les Juifs étrangers aussi bien que ceux qui étaient italiens, non seulement dans leur propre pays, mais aussi en France, en Tunisie, en Croatie et en Grèce."

Pierre Milza, entretien à Outre-Terre, n° 3, 2003/2 :


"Voilà précisément ce dont il faut éviter le retour, celui de la révolution nationale de Pétain appelé au demeurant par la chambre du Front populaire qui a fait, sans les communistes évidemment, le 10 juillet 1940 : une option française, donc, et non pas imposée par les Allemands. Pire : c'est le régime raciste et xénophobe de Pétain qui a imposé au pays les lois raciales de 1940-1941 sans que les nazis s'en mêlent. Alors que les soldats de Mussolini allaient protéger les juifs après l'invasion de la zone libre par les Allemands en 1942."