dimanche 9 septembre 2012

Rafle du Vel d'Hiv : les mensonges par omission de François Hollande

François Hollande, discours à l'occasion du 70e anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv, 22 juillet 2012 :

"Nous devons aux martyrs juifs du Vélodrome d'Hiver la vérité sur ce qui s'est passé il y a soixante-dix ans.

La vérité, c'est que la police française, sur la base des listes qu'elle avait elle-même établies, s'est chargée d'arrêter les milliers d'innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C'est que la gendarmerie française les a escortés jusqu'aux camps d'internement.

La vérité, c'est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l'ensemble de l'opération.

La vérité, c'est que ce crime fut commis en France, par la France."

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 44-50 :

"Qui dit Cathala, dit René Bousquet (1909-1993). Originaire du Sud-Ouest radical-socialiste, soutenu par les frères Albert et Maurice Sarraut, il s'illustrera par une carrière singulièrement performante. Ce jeune chef de cabinet du préfet de Tarn-et-Garonne se fait remarquer par ses intrépides actions de sauvetage, lors des crues de 1930. Il est ami et collaborateur de Pierre Cathala, qui l'adjoint à ses cabinets ministériels successifs. Bousquet occupe en 1936, après la victoire électorale de la gauche, un poste stratégique : « Ses options radicales-socialistes le distingueront [...] aux yeux de Roger Salengro, ministre de l'Intérieur du Front populaire, pour devenir chef du fichier central à la direction générale de la Sûreté nationale en un temps où les ligues d'extrême droite et les complots terroristes de la Cagoule menacent la République », écrira Laurent Greilsamer. Cette fonction n'est pas anodine, car les ligues factieuses, dissoutes par le gouvernement, tentent de survivre à l'interdiction et même de redoubler d'agitation. Il continuera son travail sous Marx Dormoy, lequel succédera à Salengro, victime des campagnes diffamatoires de l'extrême droite.

Défendant la légalité républicaine et traquant les menées séditieuses, Bousquet a pleinement sa place dans notre survol. Son philosémitisme n'est pas explicite, mais celui de ses deux « patrons » politiques les plus proches, ceux qui ont veillé à son avancement, est démonstratif : Cathala bien sûr, nous venons de le voir, mais aussi Paul Marchandeau, promoteur en 1939 de la première loi antiraciste française, dont nous parlerons bientôt. Bousquet progresse dans une hiérarchie politico-administrative, il évolue dans un milieu socio-culturel qui, dans l'avant-guerre, restent fermement hostiles à l'antisémitisme et au racisme. Cette hiérarchie et ce milieu font très majoritairement allégeance à Pétain en 1940, et Bousquet, comme tant d'autres, poursuit son ascension. « Compétent, brillant, énergique, cet enfant gâté de la IIIe République, aux amitiés radicales et maçonniques, qui n'a jamais marqué d'inclination pour les doctrines autoritaires, illustre, de manière concentrée, le ralliement à Vichy d'une bonne partie de la classe d'Etat française », dira Philippe Burrin. Il est préfet de la Marne en septembre 1940 et préfet régional de Champagne en août 1941. Laval, qui retrouve le pouvoir en avril 1942, le nomme aussitôt secrétaire général pour la Police, avec rang de secrétaire d'Etat. Une telle promotion ne se refuse pas : le voici, à l'âge de trente-trois ans, chef tout-puissant des polices de France, dépendant directement du chef du gouvernement. Les adjoints de Bousquet, à l'instar de tous les féaux de Laval qui gouverneront la France entre 1942 et 1944, sont originaires du centre-gauche républicain. « Comme dans la Marne, ceux qui l'assistaient étaient en effet des républicains bon teint, relativement marqués à gauche », constate sa biographe, Pascale Froment, en rappelant les noms de ses principaux collaborateurs.

A peine nommé, il aborde le délicat problème de ses rapports avec les autorités occupantes. Le 6 mai 1942, il rencontre Reinhard Heydrich, second de Himmler et chef de l'Office central de sécurité du Reich, qui sera abattu à Prague à la fin du mois. Les discussions se déroulent dans une ambiance amicale et constructive qui donnera le ton aux nombreuses réunions de travail associant Bousquet aux Allemands, en 1942 et 1943. Ces réunions porteront, de manière générale, sur la coopération des deux appareils policiers dans le maintien de l'ordre, la lutte contre le communisme et la répression du « terrorisme ». Elles porteront aussi, de manière spécifique, sur la question juive. Les Allemands en effet sont en train d'étendre la « solution finale », c'est-à-dire le massacre systématique des Juifs, à toute l'Europe occupée. Pour ce qui est de la France, ils ne veulent (par crainte des réactions) ni ne peuvent (par pénurie d'effectifs) procéder eux-mêmes aux arrestations. Ils exigent donc de la police française qu'elle fasse le travail et leur livre les Juifs. Les négociations à ce sujet s'intensifient en juin 1942. Les Allemands impliqués sont Karl Oberg, commandant en chef de la SS et de la police allemande en France et Helmut Knochen, commandant de la police de sûreté et des services de sécurité allemands (la SIPO-SD), ainsi que leurs adjoints respectifs, Herbert Hagen et Kurt Lischka. Adolf Eichmann accentue ses pressions lors d'un court séjour à Paris, le 1er juillet 1942 ; il agit par l'intermédiaire de Theodor Dannecker, bientôt remplacé par Heinz Röthke. La France est représentée par René Bousquet et Jean Leguay, qui est son délégué pour la zone occupée. Ils informent Laval et appliquent ses directives, tout en jouissant, bien sûr, d'une large marge de décision. Darquier de Pellepoix, le nouveau commissaire aux Questions juives du gouvernement de Vichy, est mêlé aux tractations. Il est virulent et extrémiste, mais c'est Bousquet, du côté français, qui mène le jeu.

La fatidique réunion du 2 juillet 1942 engendre un accord qui porte sur deux points essentiels. L'un donne pleinement satisfaction aux Allemands : c'est la police française qui procédera aux rafles, et ce, dans les deux zones. L'autre convient aux Français : seuls les Juifs étrangers, et non les Juifs français, seront saisis dans l'immédiat. Bousquet, qui a très vite plié devant l'exigence fondamentale des Allemands, met sa police à leur disposition. La concession qu'il obtient en retour est une libéralité provisoire qui ne sera d'ailleurs pas totalement respectée, et qui ne coûte pas grand-chose à ses interlocuteurs : ils veulent déporter un nombre de Juifs agréé à l'avance (en l'occurence, 20 000 de zone Nord et 10 000 de zone Sud) et n'attachent pas trop d'importance, à ce stade, à la question de savoir si ces Juifs seront, ou ne seront pas, de nationalité française. Parmi les amendements apportés un peu plus tard, du côté français, on retiendra celui relatif aux enfants de la zone libre : « Dans un souci d'humanité, le Chef du Gouvernement a obtenu (contrairement aux premières propositions allemandes) que les enfants, y compris ceux de moins de 16 ans, soient autorisés à accompagner leurs parents. » Sous cette formulation « humanitaire » se dissimule le souhait, exprimé par Laval, de ne pas avoir à s'encombrer d'enfants en bas âge après le départ de leurs parents, et donc de les livrer eux aussi aux Allemands.

La collaboration policière franco-allemande conduit d'emblée aux grandes rafles parisiennes des 16 et 17 juillet 1942. Près de 13 000 Juifs, dont 4 000 enfants, sont arrêtés et gardés à Drancy et au Vélodrome d'Hiver, sans eau, sans soins, sans installations sanitaires minimales. Leurs mères déportées, plus de 3 000 enfants de tous âges, terrorisés et désespérés, resteront parqués, dans des conditions abominables, dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande avant d'être convoyés, en août, sur Drancy. Ils seront ensuite déportés vers Auschwitz pour y être gazés.

Bousquet, Leguay et leur équipe, qui veillent scrupuleusement à l'application des décisions prises, organisent aussi la déportation des Juifs apatrides (essentiellement allemands et autrichiens) de la zone Sud. Plusieurs milliers sont à prélever dans les camps d'internement, tels Gurs ou Rivesaltes, où l'administration française a assemblé depuis longtemps déjà (dans la faim, le froid, les maladies et la misère) de nombreux Juifs étrangers. Les autres devront être arrêtés sur leurs lieux d'habitation. Pour satisfaire aux contingents promis, Bousquet annule plusieurs dérogations qui avaient été auparavant envisagées. Il étend l'opération à de nouvelles catégories de Juifs. Il admoneste ses préfets : « Vous n'hésiterez pas à briser toutes les résistances que vous pouvez rencontrer dans les populations et à signaler les fonctionnaires dont les indiscrétions, la passivité ou la mauvaise volonté auraient compliqué votre tâche. » Après la grande rafle de la zone libre, les 26-28 août 1942, il exige des préfets qu'ils prennent les mesures nécessaires à augmenter le nombre des Juifs saisis. Il prescrit ainsi, dans son télégramme du 30 août, de « poursuivre et intensifier opérations policières en cours avec tout personnel police et gendarmerie. Recourir à rafles, vérifications d'identité, visites domiciliaires, perquisitions ».

Un accord de coopération conclu début août entre Bousquet et Oberg préserve, en apparence, l'unité et l'indépendance de la police française. Bousquet et ses hommes sont dès lors incités à agir par eux-mêmes, précisément pour faire la démonstration de cette « indépendance » que l'occupant leur a si généreusement octroyée. Ce souci est à l'origine de l'effort investi et du zèle déployé lors de la chasse aux Juifs qui fait rage sur tout le territoire, en cet été 1942, au point qu'elle provoquera les protestations émues des Eglises chrétiennes et de l'opinion publique... Quand Bousquet quittera son poste, en décembre 1943, ses services auront livré 60 000 Juifs, formant la très grande majorité des 76 000 Juifs de France qui furent exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur ces 60 000, deux tiers furent déportés entre juin et novembre 1942. La police française les a brutalement arrêtés, convoyés et parqués avant de les remettre à leurs bourreaux. Privés de ce renfort, les Allemands n'auraient pu s'emparer aussi aisément d'une telle masse d'hommes, de femmes et d'enfants. Bousquet est remplacé au gouvernement par Darnand, le chef de la Milice, en décembre 1943. Comme bien des hommes de Laval, il fait l'objet d'attaques violentes de la part des fanatiques de la collaboration, lesquels lui font grief de n'avoir été qu'un valet des francs-maçons, des maquisards, des gaullistes et des Juifs. « Bousquet, fils spirituel des Sarraut, est un démocrate politicien de la pire espèce », déplore ainsi le Pilori. Les Allemands l'interneront en 1944, avec sa femme et son fils, dans une confortable villa bavaroise, ce qui lui permettra de dire, à la Libération, qu'il fut, lui aussi, « déporté » par les nazis.

« Arrêté à son retour en France, interrogé par des enquêteurs complaisants pour lesquels la question juive était de moindre intérêt, Bousquet a eu à faire face à un acte d'accusation bouffon », écrira fort justement Serge Klarsfeld, dénonçant le laxisme et l'extrême clémence qui entacheront la procédure judiciaire à laquelle le chef des polices de Vichy fut confronté à la Libération. L'acte d'accusation est un modèle d'indigence juridique et intellectuelle, qui « reprend presque terme à terme les arguments de Bousquet », comme Henry Rousso le fera remarquer. La Haute Cour a perdu son mordant de l'immédiat après-guerre et est plutôt encline, en 1949, à toutes les mansuétudes. S'appuyant sur une belle batterie d'avocats, Bousquet se justifie, lui, républicain de toujours, devant d'autres républicains qui l'écoutent avec attention, voire avec empathie. Il clame qu'il n'a fait qu'appliquer la politique du gouvernement tout en tirant profit de ses prérogatives pour préserver les intérêts français essentiels et pour protéger les maçons. Quant aux Juifs, il se surpasse : « Il paraît que j'ai servi la politique de persécution raciale. Eh bien, Messieurs, si j'ai soutenu cette politique, je l'ai soutenue comme la corde soutient le pendu et, véritablement, je crois que si on peut parler, dans ce domaine, de ma collaboration, il faudrait plutôt penser à la collaboration du paratonnerre et de la foudre. » Le verdict ne surprend personne. Condamné à cinq ans d'indignité nationale, peine qui frappe automatiquement les ministres de Vichy, Bousquet est aussitôt relevé de sa condamnation en raison de sa participation « active et soutenue » à la Résistance. Cette dite participation se fonde sur des attestations douteuses et des assertions illogiques qui n'auraient pas survécu à l'examen si on avait pris la peine de les vérifier. Elle relève de la fantaisie et non du réel, mais elle suffit (c'était son but) à lui épargner tout châtiment.

Bousquet entreprend, dans le secteur privé, une « seconde carrière » qui prend harmonieusement le relai de la première. Porté par ses réseaux politiques et personnels, il fait rapidement son chemin à la Banque d'Indochine ainsi que dans de multiples conseils d'administration commerciaux et financiers. Ses attaches sont restées à gauche, ce dont témoigne sa candidature (désastreuse) aux législatives de 1958, sous une étiquette de centre-gauche. Il soutient son ami François Mitterrand aux présidentielles de 1965. Le puissant quotidien régional dont il est gestionnaire, La Dépêche du Midi, se mobilisera en faveur du candidat d'union de la gauche. Bousquet n'a pas varié : il est républicain, il l'a toujours été.

L'Express troublera, le 28 octobre 1978, le cours tranquille de cette réinsertion sociale doublée de réhabilitation politique. Darquier de Pellepoix est interviewé en Espagne par Philippe Ganier Raymond. Il tient des propos négationnistes qui soulèveront l'indignation. Mais aussi, sournoisement, il lance une « petite phrase » rappelant le rôle prépondérant de René Bousquet dans les rafles antijuives de juillet 1942... Le scandale éclate et l'affaire s'enclenche. Bousquet lui-même ne peut être poursuivi en justice car il a été jugé et acquitté en 1949. Serge Klarsfeld porte donc plainte contre Jean Leguay, qui n'a fait l'objet d'aucun procès et ne peut donc s'abriter derrière l'autorité de la chose jugée. Leguay est inculpé en mars 1979 de crime contre l'humanité, mais la procédure traîne en longueur au point qu'il mourra, en 1989, sans avoir comparu devant un tribunal. Klarsfeld trouve alors le biais juridique (l'élément nouveau) qui lui permettra de poursuivre Bousquet, mais dix ans se seront écoulés depuis le lancement de l'affaire.

Des pressions, venues de très haut, ralentissent-elles la procédure judiciaire ? En termes plus clairs : le président Mitterrand fait-il savoir, par l'entremise d'un de ses ministres ou par d'autres canaux, qu'il était peu souhaitable que Bousquet fût jugé ? Ces questions seront amplement discutées en 1994, quand le grand public prendra connaissance, à la faveur du livre de Pierre Péan, de certains fragments, pour le moins déroutants, de la biographie du premier dirigeant socialiste à occuper à l'Elisée sous la Ve République.

Toujours est-il qu'en dépit des lenteurs naturelles et des atermoiements intentionnels, l'homme qui livra les Juifs aux nazis, quand ceux-ci en firent la demande, est inculpé, en mars 1991, de crime contre l'humanité. Tout paraît converger vers un procès mettant à jour la contribution française aux déportations de Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale, mais le geste insensé d'un Christian Didier, criblant Bousquet de ses balles, le 8 juin 1993, mettra un point final à l'affaire.

Il n'en reste pas moins que Bousquet, pendant des décennies, aura paisiblement vaqué à son travail et à ses plaisirs, entretenant ces amitiés puissantes et discrètes qui, sous tout régime, sont garantes d'impunité, indicatrices d'honorabilité et dévolutives d'influence. Il aura fallu les révélations d'un antijuif exécrable (Darquier) pour que l'information se répande ; il aura fallu l'obstination d'un Juif courageux (Klarsfeld) pour que la procédure s'enclenche..."


(à partir de 24:20)