mardi 25 septembre 2012

Les techniques de falsification des historiens/propagandistes de gauche

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 325-328 :

"Mais reprenons Vichy, 1940-1944. Traitant de l'origine politique des collaborationnistes, le texte concède que « la gauche fournit quelques recrues ». Deux noms sont donnés : Marcel Gitton, le communiste, et Georges Dumoulin, représentant « quelques syndicalistes » qui « célèbrent l'œuvre sociale des nazis ». « Quelques recrues », « quelques syndicalistes » : la formulation atténuatrice joue à plein. Deux cents pages plus loin, le texte déplore à nouveau que « quelques hommes de gauche rallient Vichy, voire le Reich ». Il évoque « quelques ex-communistes », « quelques socialistes », et conclut, sur un ton chagrin, que « la gauche n'est pas exempte de toute compromission avec le Reich ou Vichy ». Tribut a été payé à l'objectivité historique, hommage a été rendu aux livres publiés sur la question, protection a été prise contre d'éventuelles objections : l'essentiel est bien sûr préservé et le schéma rédempteur, dans ses grandes lignes, est intact.

D'autant qu'on nous explique que « les plus fortes cohortes proviennent de l'ultra-droite. Familière de l'antisémitisme, éprise d'ordre et de violence, elle trouve dans le nazisme un exutoire à ses fascinations morbides. » Pour illustrer cette redoutable ultra-droite, dont les funestes cohortes écrasent de leur poids les « quelques » hommes de gauche accidentellement fourvoyés dans une collaboration où ils n'avaient que faire, trois noms sont brandis : Philippe Henriot, Drieu la Rochelle, et Jacques Doriot. Le premier est à sa place, car il est vraiment un homme de droite [proche de Mandel dans les années 20]. Mais le deuxième, Drieu la Rochelle, est au début des années 1930 un intellectuel de gauche, philosémite, antifasciste, membre de Front commun et considéré par la LICA comme un de ses proches. Quant au troisième, Jacques Doriot, c'est un ancien chef des Jeunesses communistes, membre du comité central du Parti communiste, membre du bureau politique dudit Parti communiste, lui aussi, pour un temps, proche de la LICA. Les « fortes cohortes » de l'ultra-droite s'illustrent ainsi par trois personnages dont un fut antifasciste, et dont un autre fut, pendant de nombreuses années, au premier rang de la direction communiste française. « Familières de l'antisémitisme », elles le sont tellement, ces sombres cohortes, qu'elles sont incarnées, ici, par deux ex-amis de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). (...)

Placer la barre à 1939 escamote l'origine révolutionnaire et marxiste des principaux chefs du PPF. Placer la barre à 1939 gonfle artificiellement le poids de la droite dans la collaboration, puisque la foule des communistes, des socialistes, des pacifistes et des antiracistes qui amorcent leur dérive dans la seconde moitié des années 1930 sera enregistrée (et flétrie) comme originaire de la droite ou de l'ultra-droite. Placer la barre à 1939 neutralise toute perception de cette dynamique mutante qui a fait trépider la vie politique française d'avant la Seconde Guerre mondiale et qui constitue, même, la caractéristique principale de cette vie politique.

Précis, parcimonieux au possible quand il s'agit d'énumérer les collaborateurs venus de la gauche, le texte se fait soudain débordant et pléthorique quand il traite des gens de droite : « Si les hommes de gauche font figure de comparses, les droites, toutes les droites entourent Philippe Pétain, ou occupent en force, du début à la fin, les allées du pouvoir. » L'expression clé est à l'évidence « toutes les droites ». Elle pourrait signifier qu'il y a à Vichy des représentants de tous les courants de l'ancienne droite, ce qui serait judicieux mais vaudrait tout autant pour l'ancienne gauche : on y trouve en effet, de la même manière, et en grand nombre, des anciens communistes, des anciens socialistes de toute tendance, et des anciens radicaux, et non des moindres. On trouve beaucoup d'anciens dreyfusards, autrement plus présents, à Vichy comme à Paris, que les antidreyfusards. Sous cet angle, donc, « toutes les droites » sont vraiment à Vichy, mais « toutes les gauches » et « tous les centres » n'y sont pas moins.

Ce n'est pas en ce sens, on s'en doute, que Azéma et Wieviorka font déferler « toutes les droites » sur la petite ville d'eaux où tout va se jouer. Ensevelissant sous leur masse les « quelques » gens de gauche qui se sont imprudemment aventurés entre le Grand Casino et l'Hôtel du Parc, elles ont pour mission fondamentale de minimiser, voire d'anéantir la participation de la gauche à la collaboration d'Etat. Nos auteurs souffrent même d'une fâcheuse tendance à ratisser large : ils accroissent à l'extrême les volumes déplacés et les superficies couvertes par les droites en question. Très restrictifs dans la saisie des « quelques » collaborateurs de gauche, ils sont extensifs dans la préhension de ceux de droite.

René Bousquet, qui sera secrétaire général de la Police sous Laval, est ainsi originaire du radicalisme, comme l'est la grande majorité des hauts fonctionnaires de Vichy. L'admettre serait inconvenant, surtout s'agissant du personnage qui organise les grandes rafles de l'été 1942 et qui livre les Juifs aux Allemands. La solution consiste à le présenter comme issu, non du radicalisme et de ses mouvances, mais de « la droite radicale-socialiste d'avant-guerre ». Bousquet, par le subterfuge de cette « droite radicale-socialiste », est déplacé d'un centre gauche républicain dont il était (et dont étaient ses principaux adjoints et collaborateurs, tous les témoignages en font foi) vers une « droite » dont il n'était pas, mais à laquelle il est indispensable qu'il soit rattaché. La translation entérine que « toutes les droites » sont à Vichy.

Elles y sont même « du début à la fin », insistent Azéma et Wieviorka, rejetant ainsi la thèse du « premier Vichy », celui de 1940, qui fut de droite, face aux Vichy ultérieurs, dont le recrutement et l'idéologie furent plus éclectiques... Les membres du Conseil national de Vichy sont (d'emblée) baptisés « notables de droite », même s'ils étaient socialistes, radicaux ou syndicalistes avant la guerre ; les libéraux qui entrent au gouvernement de Vichy sont (d'office) annexés à la « droite libérale », même s'ils n'en faisaient pas partie ; les apolitiques associés au pouvoir, sous Darlan notamment, sont (fatalement) issus de la « droite technocratique », même s'ils étaient proches, comme Darlan lui-même, du Front populaire. Poussée à son comble, la méthode eût pu annihiler les « quelques » rares collaborateurs de gauche dont Vichy, 1940-1944 s'était montré disposé, certes sans joie excessive, à avouer l'existence : on aurait pu accoler Chasseigne à la droite antifasciste, Bergery à la droite radicale, Spinasse à la droite socialiste, etc."