jeudi 20 septembre 2012

Le socialisme d'Hitler

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2008 :

"S'appuyant sur une guerre prédatrice et raciale de grande envergure, le socialisme national a été à l'origine d'une égalité nouvelle, notamment par une politique de promotion sociale d'une ampleur sans précédent en Allemagne, qui le rendit à la fois populaire et criminel. Le confort matériel, les avantages tirés du crime à grande échelle, certes de manière indirecte et sans engagement de la responsabilité personnelle, mais acceptés bien volontiers, nourrissaient la conscience, chez la plupart des Allemands, de la sollicitude du régime. Et, réciproquement, c'est de là que la politique d'extermination tirait son énergie : elle prenait pour critère le bien-être du peuple. L'absence de résistance intérieure digne de ce nom et, ultérieurement, le manque de sentiment de culpabilité tiennent à cette constellation historique." (p. 11)

"Les nombreux emprunts du nazisme au fonds idéologique de la gauche socialiste apparaissent déjà dans la biographie de ses grandes figures. A la fin de la république de Weimar, un nombre non négligeable de futurs activistes nazis avait accumulé des expériences socialo-communistes, ainsi que l'évoque Eichmann à plusieurs reprises dans ses Mémoires : « Ma sensibilité politique était à gauche ; en tout cas, les tendances socialistes étaient aussi présentes que les tendances nationalistes. » Pendant le temps du combat, lui et ses amis considéraient le communisme et le nationalisme comme « des sortes de cousins »." (p. 32)

"Le parti [NSDAP] intégra des ouvriers marqués par le socialisme, des petits artisans et des employés qui espéraient une reconnaissance sociale et de meilleures chances pour leurs enfants ; s'y ajoutèrent ceux qui avaient déjà profité de la réforme de l'enseignement de la république de Weimar et voulaient poursuivre leur ascension. Ils étaient unis non par le souhait d'une nouvelle domination de classe, mais par une aspiration qui va presque de soi aujourd'hui : celle d'un régime politique dans lequel la naissance déterminerait le moins possible le parcours, la profession future et la considération sociale d'un individu.

Rétrospectivement, la théorie des races du nazisme est considérée uniquement comme un appel à la haine, au meurtre et à l'assassinat. Or, pour des millions d'Allemands, elle contenait une séduisante promesse d'égalité nationale, l'idéologie nazie soulignant les différences vis-à-vis de l'extérieur et les nivelant à l'intérieur. Une exclamation de Hitler est éloquente à ce sujet : « Au sein du peuple allemand, la Volksgemeinschaft [communauté du peuple] parfaite et la possibilité pour chacun de recevoir une formation, mais, vis-a-vis de l'extérieur, l'attitude dominatrice des maîtres ! » Pour ceux qui faisaient partie du large groupe défini comme étant de même race (soit 95 % des Allemands) les relations étaient moins marquées par les différences de statut. Pour beaucoup, ce nivellement issu de la politique sociale fut perceptible dans la Jeunesse nationale, dans le Service national du travail, dans les grandes organisations du parti et, peu à peu, jusque dans la Wehrmacht. De nos jours, l'uniforme porté dans la société nazie est perçu uniquement dans sa dimension militariste. Mais l'exemple des uniformes scolaires portés encore aujourd'hui dans certains pays, ceux des scouts ou les maillots d'un club sportif montrent bien que l'uniforme a aussi pour fonction d'estomper les différences de statut social entre les personnes." (p. 49-50)

"En 1941, les pensions furent augmentées, pour les mêmes raisons qui avaient conduit à des allègements fiscaux dans l'agriculture. Cela compensait d'une part la légère augmentation du coût de la vie, et corrigeait d'autre part les réductions de l' époque des décrets d'urgence, sans toutefois les compenser complètement. Les plus avantagés furent les bénéficiaires de petites pensions, car (conformément aux revendications de tout véritable socialiste) les augmentations ne furent pas proportionnelles mais forfaitaires." (p. 85)

"L'épargne volontaire, avec laquelle une part considérable des dépenses de guerre fut payée, devait contribuer après la victoire (du moins dans l'esprit de certains stratèges nazis) à « une répartition des capitaux plus équilibrée à l'avenir » et à la « réalisation d'un ordre véritablement socialiste », ce qui confirme encore une fois la tendance de l'Etat nazi au rééquilibrage social au sein de la société allemande." (p. 406)

"La plupart de ceux qui se laissèrent entraîner par le nazisme le firent sur la base de points imprécis du programme. Les uns suivirent le NSDAP parce qu'il s'engageait contre la France, ennemi héréditaire ; les autres, parce que cet Etat jeune rompait fortement avec les représentations morales traditionnelles. Certains ecclésiastiques catholiques bénirent les armes engagées dans la croisade contre le bolchevisme païen tout en s'opposant à la confiscation des biens d'Eglise et aux crimes d'euthanasie ; à l'inverse, des Volksgenossen [camarades de race] de sensibilité surtout socialiste s'enflammèrent pour les dimensions anticléricales et antiélitistes du socialisme national." (p. 431)

"Le troisième aspect important pour expliquer le soutien à Hitler fut la promesse d'égalité au sein du peuple. Beaucoup d'Allemands virent dans le socialisme de guerre introduit le 1er septembre 1939 l'esquisse crédible, quoique négative, d'un ordre social plus juste. La guerre accéléra la disparition des barrières entre les classes. Pour les leaders nazis, il fallait garantir que, « en ces temps difficiles, chaque Volksgenosse recevrait, indépendamment de sa position et de son revenu, le même minimum vital ». Les seules exceptions permises l'étaient en cas de travail particulièrement éprouvant ou de besoins spécifiques. Début 1940, un observateur du parti social-démocrate affirmait : « la classe ouvrière apprécie que les "privilégiés" cessent en pratique de l'être ». Le rationnement fit augmenter le capital sympathie du régime.

Hitler vanta encore et encore ce qu'il revendiquait pour son propre compte : l'ascension sociale de l'individu doué, malgré le dénuement matériel et culturel dans lequel il était né. Son credo était : « il faut empêcher que l'ascension permanente soit entravée. » Il soutenait les « établissements d'éducation à la politique nationale » (Nationalpolitische Erziehungs-Anstalten) et les « écoles Adolf Hitler », censées compenser matériellement et pédagogiquement les déficits sociaux, « afin que même l'enfant le plus pauvre puisse atteindre les situations les plus élevées s'il en a les capacités ». Bon nombre de cadres de la future République fédérale étaient diplômés de ces établissements d'enseignement supérieur dépourvus de frais de scolarité, chose rare à l'époque. (...)

La notion de promotion sociale des masses, menée selon des méthodes diverses, mais bien souvent aux dépens de catégories tierces, fait partie du fonds essentiel des idées politiques du XXe siècle. Le socialisme national du NSDAP relève de ce continuum. L'on peut qualifier de pervertie sa version raciste de l'idée égalitaire. Mais, d'une part, le mépris des libertés individuelles et de l'intégrité personnelle fut le lot de nombreuses formes d'égalitarisme. D'autre part, le mouvement nazi revendiquait l'idée convaincante (et pas seulement en Allemagne) d'associer les homogénéisations sociale et nationale. C'est de cette constellation sociopolitique que l'Etat populaire hitlérien tira son énergie criminelle.

C'est précisément parce que les Allemands ne voulaient pas partir une seconde fois en guerre par pur patriotisme, parce qu'ils se montrèrent sceptiques à l'automne 1939, que les leaders nazis en vinrent à leur donner immédiatement et de manière sensible leur part des recettes économiques des différentes campagnes de pillage. L'association des politiques sociale et raciale ainsi qu'un apaisement social et politique sans équivalent à l'époque renouvelèrent en permanence la confiance des masses." (p. 434-437)