vendredi 21 septembre 2012

Le rôle de François Mitterrand dans le lancement de l'affaire Papon

Michel Bergès et Maurice Papon, La vérité n'intéressait personne, Paris, François-Xavier Guibert, 1999 :

"M.B. - Mon sentiment initial était, dans les circonstances où l'affaire a éclaté, que celle-ci, médiatico-politique dans ses origines, ne dégénérerait point en instruction judiciaire.

M.P. - Vous êtes mieux placé que quiconque pour en parler, puisque vous êtes indirectement à l'origine de ce cataclysme. A l'issue de votre déposition au procès, j'ai rendu hommage à votre honnêteté intellectuelle et à votre courage moral pour avoir confessé l'erreur de me tenir initialement sinon pour « coupable », du moins pour « responsable ». C'est en effet à l'occasion de l'élection présidentielle de 1981 que Mitterrand s'est servi d'archives concernant la déportation des juifs de Bordeaux - archives que je n'avais point détruites en quittant la préfecture, car elles concouraient à décrire notre combat et elles n'avaient pas la signification qu'on s'est laborieusement et mensongèrement employé à leur conférer après coup.

L'intention du candidat Mitterrand n'était pas d'ouvrir une procédure judiciaire à ce propos. Cela était dangereux pour lui-même en raison de son amitié avec René Bousquet et surtout de ses relations privilégiées avec Vichy. Elle était de gagner les voix de la communauté juive, naturellement émue par ces pseudo-révélations, et de battre sur le poteau le candidat Giscard d'Estaing. Lorsque cette affaire a pris les proportions que l'on sait, Mitterrand tenta de freiner l'ensemble. Il le déclara clairement à la délégation des Commissaires de la République et des Résistants regroupés dans l'Association Résistance-Vérité-Souvenirs à qui il accorda une audience le 13 juillet 1988. Peut-être même (on est en droit de s'interroger) après avoir compris qu'il ne pouvait plus maîtriser les sorciers qu'il avait libérés de leur repaire, a-t-il été soulagé de voir épargner à Bousquet les fastes d'un procès ?

Quoi qu'il en soit les papiers découverts en 1981 ont été extraits des archives départementales de la Gironde avec la complaisance du Préfet régional de Bordeaux, Gabriel Delaunay, qui avait quelques comptes à régler depuis la Libération. On en a déjà parlé : j'avais été le témoin de ses impostures. Je n'évoque pas la participation active du nommé Slitinsky, dont un des opuscules contre moi révèle qu'il était en fait, en 1981, un indicateur de... Roland Dumas, l'avocat du Canard Enchaîné, ami de Mitterrand, aujourd'hui Président du Conseil Constitutionnel déchu pour les raisons que l'on sait." (p. 301-302)

"M.B. - Ce que le Français moyen ignore, c'est, au-delà des articles du Canard Enchaîné, comment se sont développées les différentes phases de ce qui ne fut initialement qu'une polémique médiatique.

M.P. - D'abord, cet hebdomadaire, utilisé comme rampe de lancement, usa sciemment de pièces manipulées ! Exemples : il barra le mot « Entwurf », qui veut dire « brouillon », des appréciations portées par l'occupant sur le secrétaire général de la préfecture. Il omit de présenter à ses lecteurs la fiche définitive rédigée par les Allemands selon laquelle ce fonctionnaire était jugé « américanophile » et qu'il fallait renoncer à collaborer avec lui ! Est-ce là du journalisme honnête ?

Je pourrais citer une série d'exemples identiques. Cette tentative me paraît vaine aujourd'hui, car elle est largement dépassée par les événements nés de cette impudente publication, manipulée par François Mitterrand et Roland Dumas.

M.B. - Et qui est un des premiers cadeaux empoisonnés de ce règne dont la France ne finira pas avant longtemps d'épuiser les conséquences. Mitterrand a ouvert l'outre des vents infernaux. Lui qui a débuté sa présidence en déposant une rose sur le tombeau de Jean Moulin au Panthéon, et qui l'a terminée en révélant ses liens avec Vichy au coeur de la centrale idéologique pétainiste !

M.P. - Vous remarquerez qu'à ce stade de la polémique, on sélectionnait déjà les pièces. La justice en a fait autant plus tard, comme je l'ai démontré pendant les débats. L’arrêt de renvoi de 1996 a traduit le mot « Entjudung », qui signifie déjudaïsation ou « élimination de l'influence juive », par « destruction des juifs », alors que le document concerné présentait des statistiques économiques.

Comment l'affaire a-t-elle pris son envol sur le plan politique en 1981 ? Je vois quant à moi deux vecteurs essentiels. L’un procède de la stratégie communiste contre le gaulliste repérable que j'étais, pour tenter de le compromettre dans la collaboration. On sait que c'est après un an de collaboration avec les nazis que les communistes français ont changé de pas, lors de l'entrée des Allemands en URSS. Sans parler de l'affaire Georges Marchais ! Le bloc dirigeant du parti et ses apparatchiks policiers ont encore des complexes à guérir, malgré la résistance FRP [FTP] orchestrée avec courage par d'authentiques patriotes de 1941 à 1944. Beaucoup de mes accusateurs, ainsi que leurs avocats, furent des communistes avérés et des staliniens repentis.

L'autre vecteur procède de l'occasion ouverte à certains d'exploiter la situation dans l'intérêt de leur cause." (p. 304-305)