mardi 11 septembre 2012

L'"antifascisme" de Léon Blum : une mécompréhension des enjeux internationaux

Léon Blum, Les Problèmes de la paix, Paris, Stock, 1931, p. 10-11 :

"Je ne crois pas me tromper en affirmant que, parmi les faits qui agissent depuis quelques mois sur la sensibilité collective de notre opinion, les plus importants sont fournis par l'attitude de l'Italie. Interrogez le légendaire « homme de la rue ». S'il conçoit la possibilité d'une attaque contre la France, c'est l'Italie plutôt que l'Allemagne qu'il vous désignera comme l'agresseur, et il ne vous parlera d'une intervention allemande que comme consécutive à l'attaque italienne et déclenchée par elle. Interrogez un homme du métier ; c'est en Italie qu'il vous dénoncera les armements accumulés, l'effort secret, la tension silencieuse imposée à une nation entière. M. Mussolini, lui, n'est ni secret ni silencieux, et ses incroyables bravades ont fait plus d'effet sur la masse de l'opinion que le défilé des Casques d'Acier à Cologne. Pourquoi diable nos grands patriotes, si vigilants quand il s'agit de l'Allemagne, deviennent-ils muets sur l'Italie ? Sont-ils muets parce qu'ils sont aveugles ? Nul ne leur prêtera tant d'infirmités.

Dans le discours de M. Franklin-Bouillon, dans celui de M. Louis Marin, dans celui de M. Tardieu, pas un mot de l'Italie. Ou plutôt, je me trompe, une phrase dans le discours de M. Franklin-Bouillon, pour exprimer le vœu affolant que, dans la prochaine guerre, nous retrouvions l'Italie comme alliée ! M. Franklin-Bouillon, qui découpe et collectionne les discours de M. Curtius, d'Hermann Milller, du chanoine Kaas et tutti quanti, semble n'avoir jamais entendu parler de ceux de M. Mussolini. Livourne, Florence, Rome, c'est pourtant en Italie, non pas en Allemagne. Comment aurait réagi M. Franklin-Bouillon, comment aurait réagi la masse de l'opinion si un homme d'Etat allemand s'était permis la centième partie des insolences et des provocations mussoliniennes ? Et l'Italie, dans l'Europe actuelle, n'est pas une puissance isolée ; elle est devenue le centre actif d'un système qui tend à s'étendre chaque jour. Il existe une Internationale du fascisme dont le progrès représente précisément la plus dangereuse des menaces contre la paix, et cela pour un ensemble de raisons que nous avons déduites à maintes reprises. Que disent de cela nos prophètes de malheur ? Ils observent le même silence, la même discrétion, le même mystère. C'est l'Italie qui protège, qui encadre, qui arme le fascisme autrichien et le fascisme hongrois, et l'ombre la plus lourde qui ait pesé sur l'Europe depuis bien longtemps a été jetée par les préparatifs de coup d'Etat en Autriche, par les projets de restauration monarchiste en Hongrie. Grâce aux efforts des gouvernements de Londres, de Paris, de Prague, grâce à la pression du Saint-Siège, le péril paraît aujourd'hui conjuré dans ce qu'il a de plus imminent, mais nous avons passé par des heures anxieuses. Nos orateurs nationalistes ne l'ont jamais su, semble-t-il, ou l'ont oublié, de même que notre presse nationaliste faisait la sourde oreille quand nous jetions nos cris d'alarme, quand nous réclamions le désarmement simultané des Heimwehren et du Schutzbund, quand nous dénoncions les ténébreux desseins de Bethlen et de sa clique.

Même silence en ce qui touche les connivences manifestes de l'Italie fasciste avec la dictature bulgare, avec la Turquie de Kemal, avec la Russie de Staline. Même silence sur les coups de force de Pilsudski que les élections truquées de novembre dernier viennent de couronner par une parodie de plébiscite."
  
Michel Dreyfus, L'Europe des socialistes, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 118 :

"Pour Léon Blum, leader incontesté de la SFIO, le fascisme représente [en 1931] encore et uniquement une forme particulière de dictature dans laquelle il range aussi bien le régime mussolinien que la Pologne de Pilsudski, la Hongrie de Bethlen, le gouvernement bulgare ou la Turquie de Kemal. L'arriération économique de ces pays, les frustrations nationalistes qu'ils connaissent ont servi de terreau à ces mouvements qui, toujours selon le socialiste français, ne peuvent concerner des Etats modernes comme l'Allemagne et la France."

Léon Blum, discours à une conférence de l'Internationale ouvrière socialiste, 23 août 1933 :

"Les forces hostiles au socialisme, cet ensemble de forces hostiles que nous désignons sous le nom générique de fascisme sont elles-mêmes un contrecoup, un effet incident de la crise économique qui démontre, d’autre part, la vérité fondamentale de notre doctrine.

(...) la crise a mis ainsi à la disposition de l’initiative fasciste du capitalisme des portions entières de bourgeoisie mais elle a créé ce qui est plus grave encore, dans des fractions entières du prolétariat, le sentiment illusoire que les antagonismes de classes étaient en quelque sorte effacés et abolis par une misère commune et que, dans une même souffrance, on devait chercher à atteindre les mêmes moyens de salut. (...)

Si cette analyse est exacte, en quoi consiste essentiellement la lutte du socialisme international contre le fascisme ? Elle consiste dans la lutte contre la crise qui produit précisément ces effets, non pas qu’il soit possible de l’abolir, d’en empêcher le retour, puisque ces retours périodiques de crise ont en régime capitaliste quelque chose d’inéluctable, mais dans la mesure possible, pour en atténuer, pour en amortir les effets les plus nocifs et les plus meurtriers."

David Frapet, Le socialisme selon Léon Blum, Nonette, Créer, 2003, p. 136-137 :

"Léon Blum, nous l'avons vu précédemment, n'a pas pris conscience du danger hitlérien. Depuis 1928, il explique qu'Hitler n'arrivera jamais au pouvoir, et que si par malheur il y parvenait, « [...] un lourd manteau de circonspection lui tomberait sur les épaules ». Quelques mois avant l'accession d'Hitler au pouvoir, il demeure persuadé de l'impossibilité absolue d'une conquête hitlérienne du pouvoir. Toute l'énergie antifasciste de Léon Blum semble à l'inverse alimenter une haine profonde pour Mussolini. Léon Blum a été particulièrement épouvanté par l'assassinat du député socialiste Matteotti par les bandes squadristes. Cela, il ne le pardonnera jamais ! Si Blum n'a manifestement pas assez analysé le National-Socialisme allemand, il semble au contraire effectivement très en verve contre le fascisme italien. Cette fixation de Blum sur Mussolini, peut s'expliquer de plusieurs manières : D'abord, Mussolini aurait été socialiste, et sa conversion au fascisme, au delà de l'ignominie de la chose, lui confère le grade peu enviable de « renégat ». Ensuite le Duce semble être le père spirituel du fascisme, et Hitler son pâle imitateur, ce qui à nouveau confère au « Duce » le statut de « ventre fécond d'où est née la bête immonde ». Ce qui semble plus surprenant, c'est que Blum n'ait pas été sensible à l'antisémitisme forcené d'Hitler, alors que sa judéité aurait dû le pousser à haïr le chef nazi. Le National Socialisme allemand se confond dans son expression publique avec l'antisémitisme, ce qui n'a jamais été le cas du fascisme italien. Déjà, en 1936, ces différences de façade étaient perceptibles, mais encore une fois, il semble bien que Blum n'ait pas voulu être sensible à ces différences de visages du fascisme, tant la doctrine en elle-même devait lui apparaître primaire et monstrueuse."

Philippe Barrès, "Images de Léon Blum", Le Figaro, 4 mars 1970 :

"A ma surprise, il était plus méfiant de Mussolini que d'Hitler, allant jusqu'à me confier :
« Je mettrais ma main dans la main d'Hitler, mais non pas dans celle de Mussolini. »
— « Pourquoi cette distinction ?
— « Mussolini sera toujours pour moi l'assassin de Matteoti. » "
  
Léon Blum, interrogatoire du procès de Riom, audience du 11 mars 1942 :

"Le représentant du chancelier Hitler était le docteur Schacht. Il est venu me voir à Matignon, pour une conversation directe, passant par-dessus tous les interlocuteurs officiels, au nom du chef du Reich. J'aurais peut-être pu dire, si j'avais été l'homme qu'on dépeint : « Je suis marxiste, je suis juif, je n'entre pas en conversation avec un Etat où l'on a extirpé toutes les organisations socialistes, où l'on persécute les juifs ». Si j'avais dit cela, j'aurais trahi les devoirs de ma charge. Mais je lui ai dit : « Je suis marxiste, je suis juif, et c'est pour cela que j'ai le désir le plus vif encore de voir aboutir la conversation qui s'engage maintenant entre nous. » Il m'a répondu : « Monsieur, cela ne vous fait que plus d'honneur. » "