samedi 29 septembre 2012

Le prétendu "sionisme" du blumiste Daniel Mayer : beaucoup de paroles et peu d'actes

Arnold Mandel, "C'est terrible !", L'Arche, n° 142, 26 décembre 1968-25 janvier 1969 :

"Le beau livre de Jacob Tsur, ancien ambassadeur d'Israël à Paris, depuis sa petite enfance juive polonaise, jusqu'à la naissance de l'Etat d'Israël sous une pluie de feu et un orage de haine arabe, ce livre s'appelle « Prière du Matin ». « Prélude à Suez » n'en est pas la suite et se situe sur un autre plan. Au clair-obscur et au doux-amer de l'évocation sensible, succède l'aperçu politique, la brève notation significative des réactions de tel ou tel autre diplomate ou homme d'Etat en vue, la relation ou le rappel d'instantanés dramatiques dans la marche du temps. C'est un journal daté. Le journal d'un ambassadeur, le représentant d'un pays exposé, menacé, soupçonné ; rarement aimé ; un pays essentiellement solitaire. Comme partout et toujours l'homme juif au destin de solitude dont cet Etat est la cristallisation politique et actuelle.

Jacob Tsur s'est débattu avec la complexité des situations, Avenue de Wagram, de 1953 à 1956, époque cruciale aussi bien pour l'histoire de la France d'après la seconde guerre mondiale, que pour le Moyen-Orient arabe et son « épine » : Israël. La France vit dans l'instabilité politique. La guerre d'Algérie suscite le trouble et le déchirement. (...) En Egypte c'est l'ascension de Nasser qui a éliminé Néguib. Dans ce même pays des sionistes sont condamnés à mort. Le canon israélien tonne à Gaza en représailles des attentats et sabotages arabes en partance de cette enclave égyptienne. Au Maroc se déclenche une action contre les Juifs désireux d'immigrer en Israël.

Un peu partout dans les capitales arabes on manifeste contre la France, en solidarité avec les fellaghas. Dans ces conditions, le rapprochement franco-israélien s'inscrit dans la logique des faits. Pourtant, il ne se produit pas sans accrocs, ni reculs. La France ménage toujours relativement ses partenaires-adversaires arabes. Pour Israël, c'est la croix et la bannière d'obtenir de son alliée française les armes dont il a besoin.

Tout cela débouche sur la solution de continuité de Suez. M. Guy Mollet étant devenu la providence d'Israël, alors que des hommes politiques sans doute plus sympathiques que lui, et Juifs de surcroît, Mendès-France et Daniel Mayer, s'opposent, en raison de leurs convictions, à une entreprise d' « agression » qui signifie bel et bien pour Israël un inéluctable acte de défense. (...)

Les Français obéissent à l'injonction des vrais puissants. Les Israéliens mettent un peu plus de temps à évacuer le Sinaï qu'ils ont mis à le conquérir. C'est « Suez aller-retour ».

Nous ne savons pas ce qui se passe dans le cœur de M. Guy Mollet. Toutefois, Daniel Mayer et Mendès-France devraient être relativement contents, leur position et leur mise en garde étant justifiées.

Or, apparemment, ils ne le sont pas du tout. Mendès-France se montre inquiet. Au bout du fil téléphonique, Daniel Mayer, apprenant la nouvelle de la fin de l'aventure, dit à l'ambassadeur d'Israël : « C'est terrible ! »."

Guy Mollet, lettre à Gérard Jaquet (secrétaire d'Etat à l'Information), 3 décembre 1956, Archives Guy Mollet de l'Office Universitaire de Recherche Socialiste (AGM 73 : Radiotélévision 1956. Présidence du Conseil, secrétariat d'Etat à l'Information) :


"Je t'ai signalé certains cas : j'ai trouvé anormal l'éloge fait de la Russie des Soviets à de nombreux égards ; l'incident sur le pétrole soviétique ; le fait de confier à Daniel Mayer un commentaire sur Israël alors que Daniel est parmi ceux qui auraient tranquillement laissé disparaître Israël, sauf à pleurer ensuite sur son sort."

vendredi 28 septembre 2012

L'antigaulliste François Hollande récidive dans la calomnie : les harkis

François Hollande, message à l'occasion de la Cérémonie nationale en hommage aux harkis, 25 septembre 2012 :

"En cette journée nationale dédiée au souvenir, il importe que la vérité soit dite, que les leçons en soient retenues et que les conclusions en soient tirées.

Il y a cinquante ans, la France a abandonné ses propres soldats, ceux qui lui avaient fait confiance, ceux qui s'étaient placés sous sa protection, ceux qui l'avaient choisie et qui l'avaient servie."

Pierre Messmer, entretien à Espoir, n° 152, septembre 2007 :

"Les responsables, ce sont ceux qui ont massacré les harkis, c'est-à-dire les gens du FLN. Sans doute ne fallait-il pas leur faire confiance pour appliquer les accords d'Evian. Mais, quand j'ai demandé au Général l'autorisation de faire deux ou trois opérations ciblées, qui auraient réussi, il m'a répondu : « Vous voulez recommencer la guerre d'Algérie ? » Il avait raison."

mardi 25 septembre 2012

Résistance : l'aveu de François de Grossouvre

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008 :

" « J'ai bien connu le colonel du Jonchay, officier de l'Armée Secrète, membre de l'état-major national des FFI », dira François de Grossouvre (1918-1994). Lui aussi originaire de l'Action française, il est à la Légion française des combattants puis au Service d'ordre légionnaire (SOL). Mais il ne passe pas à la Milice, comme le feront les gens du SOL menés par Darnand. Il est à l'ORA, il rejoint le maquis de la Chartreuse fin 1942 ou début 1943, et il combat dans l'armée française jusqu'en 1945.

Est-il mêlé, dans l'après-guerre, à d'étranges réseaux anticommunistes ? Ce qui est sûr, c'est qu'il suit fidèlement François Mitterrand, qu'il connaît depuis le début des années 1960, tout au long de son cheminement politique : à la Convention des institutions républicaines puis au Parti socialiste, au leadership de l'opposition puis à la présidence de la République. Conseiller de Mitterrand à l'Elysée, il entretiendra des relations d'abord très étroites, puis distendues, puis conflictuelles avec son vieil ami devenu chef de l'Etat. De Grossouvre se donnera la mort dans son bureau de l'Elysée, le 7 avril 1994. La presse retracera son itinéraire de médecin et d'homme d'affaires, résistant issu de l'extrême droite, amateur de chasse et friand de secrets d'Etat. Fait qui compte pour le sujet que nous traitons, c'est lui qui incita Dominique Venner (militant, publiciste et écrivain d'extrême droite) à écrire une histoire de la Résistance mettant en valeur le rôle joué, dans le combat clandestin, par les hommes d'extrême droite. « C'est la gauche qui a exploité la Résistance, mais ce sont les gens de droite qui l'ont créée ! », dit-il à Venner, dont on comprend qu'il fut agréablement surpris d'« entendre cela de la bouche du conseiller personnel de François Mitterrand ». Venner lui rendra hommage : « Je n'aurais pas écrit ce livre sans François de Grossouvre. C'est lui qui en eut l'idée. » " (p. 414)

"Une amitié [entre Mitterrand et Bousquet] qui scandalisa François de Grossouvre en 1961 et Jacques Attali en 1975. Grossouvre quitte un déjeuner avec Bousquet, auquel Mitterrand l'avait convié pour préparer un voyage en Chine : Edwy PLENEL, « François de Grossouvre, l'ami blessé », Le Monde, 9 avril 1994. Mitterrand présentera une version différente de l'incident." (p. 555, note 17)

Les techniques de falsification des historiens/propagandistes de gauche

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 325-328 :

"Mais reprenons Vichy, 1940-1944. Traitant de l'origine politique des collaborationnistes, le texte concède que « la gauche fournit quelques recrues ». Deux noms sont donnés : Marcel Gitton, le communiste, et Georges Dumoulin, représentant « quelques syndicalistes » qui « célèbrent l'œuvre sociale des nazis ». « Quelques recrues », « quelques syndicalistes » : la formulation atténuatrice joue à plein. Deux cents pages plus loin, le texte déplore à nouveau que « quelques hommes de gauche rallient Vichy, voire le Reich ». Il évoque « quelques ex-communistes », « quelques socialistes », et conclut, sur un ton chagrin, que « la gauche n'est pas exempte de toute compromission avec le Reich ou Vichy ». Tribut a été payé à l'objectivité historique, hommage a été rendu aux livres publiés sur la question, protection a été prise contre d'éventuelles objections : l'essentiel est bien sûr préservé et le schéma rédempteur, dans ses grandes lignes, est intact.

D'autant qu'on nous explique que « les plus fortes cohortes proviennent de l'ultra-droite. Familière de l'antisémitisme, éprise d'ordre et de violence, elle trouve dans le nazisme un exutoire à ses fascinations morbides. » Pour illustrer cette redoutable ultra-droite, dont les funestes cohortes écrasent de leur poids les « quelques » hommes de gauche accidentellement fourvoyés dans une collaboration où ils n'avaient que faire, trois noms sont brandis : Philippe Henriot, Drieu la Rochelle, et Jacques Doriot. Le premier est à sa place, car il est vraiment un homme de droite [proche de Mandel dans les années 20]. Mais le deuxième, Drieu la Rochelle, est au début des années 1930 un intellectuel de gauche, philosémite, antifasciste, membre de Front commun et considéré par la LICA comme un de ses proches. Quant au troisième, Jacques Doriot, c'est un ancien chef des Jeunesses communistes, membre du comité central du Parti communiste, membre du bureau politique dudit Parti communiste, lui aussi, pour un temps, proche de la LICA. Les « fortes cohortes » de l'ultra-droite s'illustrent ainsi par trois personnages dont un fut antifasciste, et dont un autre fut, pendant de nombreuses années, au premier rang de la direction communiste française. « Familières de l'antisémitisme », elles le sont tellement, ces sombres cohortes, qu'elles sont incarnées, ici, par deux ex-amis de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). (...)

Placer la barre à 1939 escamote l'origine révolutionnaire et marxiste des principaux chefs du PPF. Placer la barre à 1939 gonfle artificiellement le poids de la droite dans la collaboration, puisque la foule des communistes, des socialistes, des pacifistes et des antiracistes qui amorcent leur dérive dans la seconde moitié des années 1930 sera enregistrée (et flétrie) comme originaire de la droite ou de l'ultra-droite. Placer la barre à 1939 neutralise toute perception de cette dynamique mutante qui a fait trépider la vie politique française d'avant la Seconde Guerre mondiale et qui constitue, même, la caractéristique principale de cette vie politique.

Précis, parcimonieux au possible quand il s'agit d'énumérer les collaborateurs venus de la gauche, le texte se fait soudain débordant et pléthorique quand il traite des gens de droite : « Si les hommes de gauche font figure de comparses, les droites, toutes les droites entourent Philippe Pétain, ou occupent en force, du début à la fin, les allées du pouvoir. » L'expression clé est à l'évidence « toutes les droites ». Elle pourrait signifier qu'il y a à Vichy des représentants de tous les courants de l'ancienne droite, ce qui serait judicieux mais vaudrait tout autant pour l'ancienne gauche : on y trouve en effet, de la même manière, et en grand nombre, des anciens communistes, des anciens socialistes de toute tendance, et des anciens radicaux, et non des moindres. On trouve beaucoup d'anciens dreyfusards, autrement plus présents, à Vichy comme à Paris, que les antidreyfusards. Sous cet angle, donc, « toutes les droites » sont vraiment à Vichy, mais « toutes les gauches » et « tous les centres » n'y sont pas moins.

Ce n'est pas en ce sens, on s'en doute, que Azéma et Wieviorka font déferler « toutes les droites » sur la petite ville d'eaux où tout va se jouer. Ensevelissant sous leur masse les « quelques » gens de gauche qui se sont imprudemment aventurés entre le Grand Casino et l'Hôtel du Parc, elles ont pour mission fondamentale de minimiser, voire d'anéantir la participation de la gauche à la collaboration d'Etat. Nos auteurs souffrent même d'une fâcheuse tendance à ratisser large : ils accroissent à l'extrême les volumes déplacés et les superficies couvertes par les droites en question. Très restrictifs dans la saisie des « quelques » collaborateurs de gauche, ils sont extensifs dans la préhension de ceux de droite.

René Bousquet, qui sera secrétaire général de la Police sous Laval, est ainsi originaire du radicalisme, comme l'est la grande majorité des hauts fonctionnaires de Vichy. L'admettre serait inconvenant, surtout s'agissant du personnage qui organise les grandes rafles de l'été 1942 et qui livre les Juifs aux Allemands. La solution consiste à le présenter comme issu, non du radicalisme et de ses mouvances, mais de « la droite radicale-socialiste d'avant-guerre ». Bousquet, par le subterfuge de cette « droite radicale-socialiste », est déplacé d'un centre gauche républicain dont il était (et dont étaient ses principaux adjoints et collaborateurs, tous les témoignages en font foi) vers une « droite » dont il n'était pas, mais à laquelle il est indispensable qu'il soit rattaché. La translation entérine que « toutes les droites » sont à Vichy.

Elles y sont même « du début à la fin », insistent Azéma et Wieviorka, rejetant ainsi la thèse du « premier Vichy », celui de 1940, qui fut de droite, face aux Vichy ultérieurs, dont le recrutement et l'idéologie furent plus éclectiques... Les membres du Conseil national de Vichy sont (d'emblée) baptisés « notables de droite », même s'ils étaient socialistes, radicaux ou syndicalistes avant la guerre ; les libéraux qui entrent au gouvernement de Vichy sont (d'office) annexés à la « droite libérale », même s'ils n'en faisaient pas partie ; les apolitiques associés au pouvoir, sous Darlan notamment, sont (fatalement) issus de la « droite technocratique », même s'ils étaient proches, comme Darlan lui-même, du Front populaire. Poussée à son comble, la méthode eût pu annihiler les « quelques » rares collaborateurs de gauche dont Vichy, 1940-1944 s'était montré disposé, certes sans joie excessive, à avouer l'existence : on aurait pu accoler Chasseigne à la droite antifasciste, Bergery à la droite radicale, Spinasse à la droite socialiste, etc."

vendredi 21 septembre 2012

Le rôle de François Mitterrand dans le lancement de l'affaire Papon

Michel Bergès et Maurice Papon, La vérité n'intéressait personne, Paris, François-Xavier Guibert, 1999 :

"M.B. - Mon sentiment initial était, dans les circonstances où l'affaire a éclaté, que celle-ci, médiatico-politique dans ses origines, ne dégénérerait point en instruction judiciaire.

M.P. - Vous êtes mieux placé que quiconque pour en parler, puisque vous êtes indirectement à l'origine de ce cataclysme. A l'issue de votre déposition au procès, j'ai rendu hommage à votre honnêteté intellectuelle et à votre courage moral pour avoir confessé l'erreur de me tenir initialement sinon pour « coupable », du moins pour « responsable ». C'est en effet à l'occasion de l'élection présidentielle de 1981 que Mitterrand s'est servi d'archives concernant la déportation des juifs de Bordeaux - archives que je n'avais point détruites en quittant la préfecture, car elles concouraient à décrire notre combat et elles n'avaient pas la signification qu'on s'est laborieusement et mensongèrement employé à leur conférer après coup.

L'intention du candidat Mitterrand n'était pas d'ouvrir une procédure judiciaire à ce propos. Cela était dangereux pour lui-même en raison de son amitié avec René Bousquet et surtout de ses relations privilégiées avec Vichy. Elle était de gagner les voix de la communauté juive, naturellement émue par ces pseudo-révélations, et de battre sur le poteau le candidat Giscard d'Estaing. Lorsque cette affaire a pris les proportions que l'on sait, Mitterrand tenta de freiner l'ensemble. Il le déclara clairement à la délégation des Commissaires de la République et des Résistants regroupés dans l'Association Résistance-Vérité-Souvenirs à qui il accorda une audience le 13 juillet 1988. Peut-être même (on est en droit de s'interroger) après avoir compris qu'il ne pouvait plus maîtriser les sorciers qu'il avait libérés de leur repaire, a-t-il été soulagé de voir épargner à Bousquet les fastes d'un procès ?

Quoi qu'il en soit les papiers découverts en 1981 ont été extraits des archives départementales de la Gironde avec la complaisance du Préfet régional de Bordeaux, Gabriel Delaunay, qui avait quelques comptes à régler depuis la Libération. On en a déjà parlé : j'avais été le témoin de ses impostures. Je n'évoque pas la participation active du nommé Slitinsky, dont un des opuscules contre moi révèle qu'il était en fait, en 1981, un indicateur de... Roland Dumas, l'avocat du Canard Enchaîné, ami de Mitterrand, aujourd'hui Président du Conseil Constitutionnel déchu pour les raisons que l'on sait." (p. 301-302)

"M.B. - Ce que le Français moyen ignore, c'est, au-delà des articles du Canard Enchaîné, comment se sont développées les différentes phases de ce qui ne fut initialement qu'une polémique médiatique.

M.P. - D'abord, cet hebdomadaire, utilisé comme rampe de lancement, usa sciemment de pièces manipulées ! Exemples : il barra le mot « Entwurf », qui veut dire « brouillon », des appréciations portées par l'occupant sur le secrétaire général de la préfecture. Il omit de présenter à ses lecteurs la fiche définitive rédigée par les Allemands selon laquelle ce fonctionnaire était jugé « américanophile » et qu'il fallait renoncer à collaborer avec lui ! Est-ce là du journalisme honnête ?

Je pourrais citer une série d'exemples identiques. Cette tentative me paraît vaine aujourd'hui, car elle est largement dépassée par les événements nés de cette impudente publication, manipulée par François Mitterrand et Roland Dumas.

M.B. - Et qui est un des premiers cadeaux empoisonnés de ce règne dont la France ne finira pas avant longtemps d'épuiser les conséquences. Mitterrand a ouvert l'outre des vents infernaux. Lui qui a débuté sa présidence en déposant une rose sur le tombeau de Jean Moulin au Panthéon, et qui l'a terminée en révélant ses liens avec Vichy au coeur de la centrale idéologique pétainiste !

M.P. - Vous remarquerez qu'à ce stade de la polémique, on sélectionnait déjà les pièces. La justice en a fait autant plus tard, comme je l'ai démontré pendant les débats. L’arrêt de renvoi de 1996 a traduit le mot « Entjudung », qui signifie déjudaïsation ou « élimination de l'influence juive », par « destruction des juifs », alors que le document concerné présentait des statistiques économiques.

Comment l'affaire a-t-elle pris son envol sur le plan politique en 1981 ? Je vois quant à moi deux vecteurs essentiels. L’un procède de la stratégie communiste contre le gaulliste repérable que j'étais, pour tenter de le compromettre dans la collaboration. On sait que c'est après un an de collaboration avec les nazis que les communistes français ont changé de pas, lors de l'entrée des Allemands en URSS. Sans parler de l'affaire Georges Marchais ! Le bloc dirigeant du parti et ses apparatchiks policiers ont encore des complexes à guérir, malgré la résistance FRP [FTP] orchestrée avec courage par d'authentiques patriotes de 1941 à 1944. Beaucoup de mes accusateurs, ainsi que leurs avocats, furent des communistes avérés et des staliniens repentis.

L'autre vecteur procède de l'occasion ouverte à certains d'exploiter la situation dans l'intérêt de leur cause." (p. 304-305)

jeudi 20 septembre 2012

Le socialisme d'Hitler

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2008 :

"S'appuyant sur une guerre prédatrice et raciale de grande envergure, le socialisme national a été à l'origine d'une égalité nouvelle, notamment par une politique de promotion sociale d'une ampleur sans précédent en Allemagne, qui le rendit à la fois populaire et criminel. Le confort matériel, les avantages tirés du crime à grande échelle, certes de manière indirecte et sans engagement de la responsabilité personnelle, mais acceptés bien volontiers, nourrissaient la conscience, chez la plupart des Allemands, de la sollicitude du régime. Et, réciproquement, c'est de là que la politique d'extermination tirait son énergie : elle prenait pour critère le bien-être du peuple. L'absence de résistance intérieure digne de ce nom et, ultérieurement, le manque de sentiment de culpabilité tiennent à cette constellation historique." (p. 11)

"Les nombreux emprunts du nazisme au fonds idéologique de la gauche socialiste apparaissent déjà dans la biographie de ses grandes figures. A la fin de la république de Weimar, un nombre non négligeable de futurs activistes nazis avait accumulé des expériences socialo-communistes, ainsi que l'évoque Eichmann à plusieurs reprises dans ses Mémoires : « Ma sensibilité politique était à gauche ; en tout cas, les tendances socialistes étaient aussi présentes que les tendances nationalistes. » Pendant le temps du combat, lui et ses amis considéraient le communisme et le nationalisme comme « des sortes de cousins »." (p. 32)

"Le parti [NSDAP] intégra des ouvriers marqués par le socialisme, des petits artisans et des employés qui espéraient une reconnaissance sociale et de meilleures chances pour leurs enfants ; s'y ajoutèrent ceux qui avaient déjà profité de la réforme de l'enseignement de la république de Weimar et voulaient poursuivre leur ascension. Ils étaient unis non par le souhait d'une nouvelle domination de classe, mais par une aspiration qui va presque de soi aujourd'hui : celle d'un régime politique dans lequel la naissance déterminerait le moins possible le parcours, la profession future et la considération sociale d'un individu.

Rétrospectivement, la théorie des races du nazisme est considérée uniquement comme un appel à la haine, au meurtre et à l'assassinat. Or, pour des millions d'Allemands, elle contenait une séduisante promesse d'égalité nationale, l'idéologie nazie soulignant les différences vis-à-vis de l'extérieur et les nivelant à l'intérieur. Une exclamation de Hitler est éloquente à ce sujet : « Au sein du peuple allemand, la Volksgemeinschaft [communauté du peuple] parfaite et la possibilité pour chacun de recevoir une formation, mais, vis-a-vis de l'extérieur, l'attitude dominatrice des maîtres ! » Pour ceux qui faisaient partie du large groupe défini comme étant de même race (soit 95 % des Allemands) les relations étaient moins marquées par les différences de statut. Pour beaucoup, ce nivellement issu de la politique sociale fut perceptible dans la Jeunesse nationale, dans le Service national du travail, dans les grandes organisations du parti et, peu à peu, jusque dans la Wehrmacht. De nos jours, l'uniforme porté dans la société nazie est perçu uniquement dans sa dimension militariste. Mais l'exemple des uniformes scolaires portés encore aujourd'hui dans certains pays, ceux des scouts ou les maillots d'un club sportif montrent bien que l'uniforme a aussi pour fonction d'estomper les différences de statut social entre les personnes." (p. 49-50)

"En 1941, les pensions furent augmentées, pour les mêmes raisons qui avaient conduit à des allègements fiscaux dans l'agriculture. Cela compensait d'une part la légère augmentation du coût de la vie, et corrigeait d'autre part les réductions de l' époque des décrets d'urgence, sans toutefois les compenser complètement. Les plus avantagés furent les bénéficiaires de petites pensions, car (conformément aux revendications de tout véritable socialiste) les augmentations ne furent pas proportionnelles mais forfaitaires." (p. 85)

"L'épargne volontaire, avec laquelle une part considérable des dépenses de guerre fut payée, devait contribuer après la victoire (du moins dans l'esprit de certains stratèges nazis) à « une répartition des capitaux plus équilibrée à l'avenir » et à la « réalisation d'un ordre véritablement socialiste », ce qui confirme encore une fois la tendance de l'Etat nazi au rééquilibrage social au sein de la société allemande." (p. 406)

"La plupart de ceux qui se laissèrent entraîner par le nazisme le firent sur la base de points imprécis du programme. Les uns suivirent le NSDAP parce qu'il s'engageait contre la France, ennemi héréditaire ; les autres, parce que cet Etat jeune rompait fortement avec les représentations morales traditionnelles. Certains ecclésiastiques catholiques bénirent les armes engagées dans la croisade contre le bolchevisme païen tout en s'opposant à la confiscation des biens d'Eglise et aux crimes d'euthanasie ; à l'inverse, des Volksgenossen [camarades de race] de sensibilité surtout socialiste s'enflammèrent pour les dimensions anticléricales et antiélitistes du socialisme national." (p. 431)

"Le troisième aspect important pour expliquer le soutien à Hitler fut la promesse d'égalité au sein du peuple. Beaucoup d'Allemands virent dans le socialisme de guerre introduit le 1er septembre 1939 l'esquisse crédible, quoique négative, d'un ordre social plus juste. La guerre accéléra la disparition des barrières entre les classes. Pour les leaders nazis, il fallait garantir que, « en ces temps difficiles, chaque Volksgenosse recevrait, indépendamment de sa position et de son revenu, le même minimum vital ». Les seules exceptions permises l'étaient en cas de travail particulièrement éprouvant ou de besoins spécifiques. Début 1940, un observateur du parti social-démocrate affirmait : « la classe ouvrière apprécie que les "privilégiés" cessent en pratique de l'être ». Le rationnement fit augmenter le capital sympathie du régime.

Hitler vanta encore et encore ce qu'il revendiquait pour son propre compte : l'ascension sociale de l'individu doué, malgré le dénuement matériel et culturel dans lequel il était né. Son credo était : « il faut empêcher que l'ascension permanente soit entravée. » Il soutenait les « établissements d'éducation à la politique nationale » (Nationalpolitische Erziehungs-Anstalten) et les « écoles Adolf Hitler », censées compenser matériellement et pédagogiquement les déficits sociaux, « afin que même l'enfant le plus pauvre puisse atteindre les situations les plus élevées s'il en a les capacités ». Bon nombre de cadres de la future République fédérale étaient diplômés de ces établissements d'enseignement supérieur dépourvus de frais de scolarité, chose rare à l'époque. (...)

La notion de promotion sociale des masses, menée selon des méthodes diverses, mais bien souvent aux dépens de catégories tierces, fait partie du fonds essentiel des idées politiques du XXe siècle. Le socialisme national du NSDAP relève de ce continuum. L'on peut qualifier de pervertie sa version raciste de l'idée égalitaire. Mais, d'une part, le mépris des libertés individuelles et de l'intégrité personnelle fut le lot de nombreuses formes d'égalitarisme. D'autre part, le mouvement nazi revendiquait l'idée convaincante (et pas seulement en Allemagne) d'associer les homogénéisations sociale et nationale. C'est de cette constellation sociopolitique que l'Etat populaire hitlérien tira son énergie criminelle.

C'est précisément parce que les Allemands ne voulaient pas partir une seconde fois en guerre par pur patriotisme, parce qu'ils se montrèrent sceptiques à l'automne 1939, que les leaders nazis en vinrent à leur donner immédiatement et de manière sensible leur part des recettes économiques des différentes campagnes de pillage. L'association des politiques sociale et raciale ainsi qu'un apaisement social et politique sans équivalent à l'époque renouvelèrent en permanence la confiance des masses." (p. 434-437)

mercredi 19 septembre 2012

Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde (L'Immonde, dixit le Général)

Hubert Beuve-Méry, Vers la plus grande Allemagne, Paris, Paul Hartmann, 1939, p. 102-103 :

"Il reste que tout n'est pas à blâmer dans le national-socialisme et qu'il aura contribué, parallèlement au communisme, auquel il s'apparente à plus d'un titre, à modifier profondément la face du monde. Contre les dépravations de l'intellectualisme, de l'individualisme, du libéralisme, du capitalisme, contre l'affadissement ou les déviations du christianisme, il aura été une réaction excessive, mais nécessaire. Avant de dégénérer et vraisemblablement de sombrer dans le mensonge, la corruption et la cruauté, il aura contribué à redonner aux hommes le goût de la vie et le courage du sacrifice, le sens d'une certaine solidarité et d'une certaine grandeur. Peut-être même sonnera-t-il le glas du nationalisme après l'avoir porté à son paroxysme. Suivant en cela une marche inverse du communisme, le national-socialisme, parti d'une étroite plate-forme nationaliste, tend aujourd'hui à devenir un mouvement universel. Il mine sourdement à l'intérieur de presque tous les Etats le sentiment national et facilite ainsi des déplacements de frontière dans lesquels la force armée dont il dispose, et qu'il ne pourrait engager sérieusement sans courir à sa perte, ne joue que le rôle d'appoint. Cette supériorité de la propagande, même la plus mensongère, sur la puissance des armes de guerre, est encore un hommage indirect aux valeurs morales et l'un des signes du monde nouveau. Ce qui est tragique, c'est que la France et l'Angleterre, n'ayant pas su se ressaisir à temps, aient donné finalement libre cours à des phénomènes qu'elles auraient dû contenir et diriger tout en en faisant pour elles-mêmes leur profit."

Hubert Beuve-Méry, "Révolutions nationales, révolution humaine", Esprit, mars 1941 :

"C'est dire que des principes qui furent longtemps les assises de l'Europe : la souveraineté absolue des Etats petits ou grands, l'équilibre européen, le droit de neutralité doivent céder la place à un aménagement plus ordonné du continent. (...)

Il faut à la révolution un chef, des cadres, des troupes, une foi, ou un mythe. La Révolution nationale a son chef et, grâce à lui, les grandes lignes de sa doctrine. Mais elle cherche ses cadres."

17 octobre 1961 : les mensonges de l'antigaulliste François Hollande

François Hollande, déclaration, cité par Leparisien.fr, 17 octobre 2011 :

"De ce pont, et d'autres ponts de la région parisienne, des manifestants Algériens furent jetés dans la Seine le 17 octobre 1961, victimes d'une répression aveugle. A leur mémoire, le 17 octobre 2011."

Michel Bergès et Maurice Papon, La vérité n'intéressait personne, Paris, François-Xavier Guibert, 1999, p. 293-295 :

"M.B. - En démocratie, il est fondamental que la police ne puisse être, dans sa dimension « spéciale », un instrument systématique de gouvernement. Dans l'histoire de la police, à travers tous les régimes, on observe que ses hauts fonctionnaires restent à sa tête, au-delà des gouvernements et des ministres. Vous-même avez assumé une transition entre deux républiques.

M.P. - Oui. En 58. Changement de régime, à Paris, au siège des pouvoirs publics, sans une goutte de sang, je le répète ! Avec des rues et des places pleines de peuple !

M.B. - Le choix des chefs est décisif, en la matière. Vous avez été un chef, à la préfecture de police. Comment avez-vous fixé votre méthode de travail à ce poste ? On a fait de vous, lors de votre procès, l'homme de Charonne, celui des cadavres flottant dans la Seine, comme si vous aviez donné l'ordre, froidement. Qu'en pensez-vous ?

M.P. - Faut-il répéter que les cadavres jetés dans la Seine étaient des cadavres du MTLD, c'est-à-dire les partisans de Messali Hadj, éliminés par le FLN ? Comme vous le savez, dans tout mouvement révolutionnaire, l'ennemi numéro un, c'est celui qui est à côté de vous qui a le même objectif, mais par d'autres méthodes. Cela, on l'a vérifié par l'identité des gars que l'on a repêchés. Souvent ils avaient la gorge tranchée, comme le montrent les photos de l'identité judiciaire. On avait un fichier bien fait. Ils se trouvaient tous dans le MTLD ! Vous voyez des Français, fussent-ils policiers, trancher la gorge ou émasculer ? C'est aussi ridicule qu'odieux.

M.B. - Jamais vous n'avez donné l'ordre à des policiers de les pousser dans la Seine pour les noyer ?

M.P. - Vous êtes fou ? Notre objectif était de garder la maîtrise de la rue et de disperser une manifestation interdite. Comment peut-on imaginer autre chose ? D'ailleurs, les policiers n'auraient pas exécuté de tels ordres ! Une telle question est incongrue !

M.B. - Les policiers de la P.P. étaient pour la majorité syndiqués à gauche...

M.P. - Bien sûr ! Les policiers sont comme les curés ou les bonnes soeurs : ils marchent toujours par deux. Ce n'est plus valable aujourd'hui pour les curés... Il suffit d'être deux pour qu'il y en ait un contre ! Tout ça c'est du roman fumeux. Les chefs syndicalistes de la P.P. étaient communistes et socialistes pour défendre leurs intérêts. Mais fondamentalement, le personnel était avant tout gaulliste. Le premier venu ne peut comprendre cela d'emblée.

M.B. - A posteriori, n'avez-vous pas couvert vos hommes, malgré certains débordements ?

M.P. - C'est cela assumer ses fonctions de chef ! Cela ne veut pas dire que je ne lavais pas le linge en famille. Il y eut des sanctions et même des exclusions. Pour l'honneur de la Maison, je ne le braillais pas sur les toits, ce qu'auraient bien voulu les médias. Mais j'avais le respect de l'institution et des hommes qui la servent."

Jacques Valette, "La manifestation du FLN à Paris le 17 octobre 1961. Le témoignage du lieutenant-colonel Montaner", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 206, 2002/2 :

"Le Pr Brunet, exploitant des archives restées inédites, propose une estimation d’une trentaine de victimes algériennes. Il se base sur les entrées à l’Institut médico-légal, qui sont inscrites de façon précise, sur un registre : aucune pour le 17 octobre, 40 entre le 18 et le 31 octobre. Des cadavres ont été repêchés dans la Seine, sans qu’on puisse les attribuer systématiquement à la répression par la police. Il est possible que des récalcitrants à la manifestation aient été châtiés par des commandos de choc du FLN. (...)

Cette manifestation ne peut être détachée du contexte, la guerre d’Algérie en 1961. En mars 1961, l’ouverture de négociations avec le FLN à Evian, a été annoncée, négociations suspendues le 13 juin 1961. En avril 1961, le putsch d’Alger, qui a échoué, a permis au général de Gaulle d’appliquer l’article 16 de la Constitution, d’offrir au FLN un cessez-le-feu de trois mois, qui fut refusé. La guerre se poursuit toujours en France. Le FLN et le MNA se battent pour contrôler une population d’environ 300 000 Algériens émigrés. A l’hôpital de Montfermeil, cité à forte population favorable au MNA, un commando du FLN avait tué 40 personnes. Enfin, les saisies d’armes et d’argent (500 millions de francs en novembre 1961) montraient que le FLN n’était pas liquidé.

Cette manifestation serait la réponse de la Fédération de France du FLN à la police parisienne, une offensive meurtrière. La presse avait rapporté l’attaque, le 8 juin 1961, de plusieurs postes de police parisiens par 33 combattants du FLN en tenue militaire. Huit policiers avaient été blessés, et les attaquants furent tous arrêtés. Du 1er juillet au 30 septembre 1961, 14 policiers et gendarmes sont tués, sans compter des civils. Aussi, M. Brunet insiste-t-il avec raison sur l’état psychologique des policiers, victimes d’attentats presque quotidiens, ayant perdu en quelques mois 47 camarades, dont 15 supplétifs musulmans, sans compter les 140 blessés.

Attentats, combats entre Algériens, crimes de droit commun ne cessaient pas. Entre le 1er et le 15 octobre 1961, l’Institut médico-légal avait reçu 50 cadavres. Cette situation poussa le préfet de police, M. Papon, à imposer le couvre-feu aux Algériens et à leurs lieux de rencontre, les cafés. L’objectif en aurait été double : freiner les représailles que certains policiers seraient tentés d’exercer pour venger leurs camarades, et paralyser l’action des agents du FLN dans les bidonvilles de la banlieue. C’était une opération de reprise en mains alors que « le FLN avait besoin de résultats pour assurer son autorité ».

Le 17 octobre, la Fédération de France, approuvée par le GPRA de Tunis selon M. Haroun, monta sa manifestation pacifique. Mais le préfet de police, M. Papon, sut très vite que des « groupes armés avaient été mobilisés pour encadrer la manifestation mais aussi pour la précéder. Dans les bidonvilles de Nanterre, les OS passaient l’arme à la main pour dire : ou vous y allez ou on tire ». Il ajoute n’avoir appris le projet que « la veille » et en avoir « sous-estimé l’importance ».

Quel était le but recherché ? Affaiblir la police ? Déstabiliser les autorités françaises ? Briser l’obstacle du couvre-feu, selon M. Haroun : « Défendre aux Algériens de sortir le soir, c’est pratiquement arrêter toutes les activités organiques, les éléments du FLN étant pratiquement tous des travailleurs qui ne peuvent militer qu’après les heures d’usine. » "

Jean-Paul Brunet, "Combien y a-t-il eu de morts lors du drame du 17 octobre 1961 ?", Atlantico.fr, 17 octobre 2011 :

"Les controverses portent essentiellement sur le nombre de morts. Les chiffres souvent cités de 200 ou 300 morts ne reposent sur aucun fondement. Les listes avancées par Jean-Luc Einaudi sont fantaisistes et concernent en majorité des décès survenus avant le 17 octobre. Le livre de House et Macmasters, qui se fonde sur les registres de l’Institut médico-légal, évoque une fourchette de 108 à 121 morts, eux aussi survenus pour l’essentiel avant le 17 octobre. Si l’on se limite à la répression des manifestations des 17 et 18 octobre, je suis parvenu, et sans avoir été démenti par aucune nouvelle étude, à une évaluation de plusieurs dizaines (de 30 à 50, en comptant large). Sur l’ensemble des mois de septembre et octobre 1961, 140 cadavres de Nord-Africains ont été enregistrés à l’Institut médico-légal. Comment apprécier les causes de leur mort ? A cet égard il est indispensable de se référer à une source capitale, d’ampleur considérable et qu’aucun autre chercheur n’a entrepris de consulter, fût-ce par sondage et pour vérifier mes dires. Il s’agit des procédures judiciaires qui sont ouvertes après toute mort suspecte ou toute tentative d’homicide.

En faisant mon travail d’historien, c’est-à-dire en effectuant la critique méthodique de cette source (j’y ai trouvé et j’ai souligné des cas de partialité patente), il m’a semblé certain que de nombreux cadavres de Nord-Africains, parmi les 140 dont il est question, n’ont aucun rapport avec la police parisienne. Certains sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement national algérien, de « traîtres » divers refusant d’obéir aux directives du FLN : anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de le rejoindre ; Algériens refusant de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige, etc. Tout cela, je l’ai longuement écrit et argumenté, sans le moindre démenti. L’histoire ne peut se construire qu’avec méthode et sans a priori ni souci des sollicitations extérieures."

Les socialistes et la torture en Algérie

Pierre Messmer, entretien au Figaro Magazine, 2 décembre 2000 :

"Je suis frappé par l'attitude ambiguë du premier ministre [Lionel Jospin], qui est, constitutionnellement, en charge de la défense nationale. Il a commencé par manifester sa compréhension pour ceux qui avaient soutenu et aidé le FLN. Les réactions des militaires sont d'autant plus compréhensibles que nombre de nos soldats sont engagés dans des pays où peuvent se poser les problèmes qui se sont posés en Algérie... et qui déjà s'étaient posés, ne l'oublions pas, en Indochine. Les militaires ont le droit de se demander aujourd'hui si, en cas de crise, ils ne seraient pas lâchés par le pouvoir civil. Je crois aussi que le premier ministre, ayant regardé cette affaire de plus près, a compris que toute commission d'enquête conduirait naturellement à l'examen de la responsabilité des hommes politiques de 1956. Or tous ces hommes savaient ce qui se passait, souvent l'approuvaient, et en tout cas n'ont jamais rien fait pour s'y opposer. Le gouvernement, présidé par le socialiste Guy Mollet, a donné, en 1956-1957, tous les pouvoirs aux militaires, car il était impuissant à venir à bout des attentats en Algérie. Il s'en est remis à Massu pour que Massu fasse ce que les civils ne pouvaient pas faire !"

"En Algérie, la seule façon de mettre fin à la guerre, c'était de décoloniser, mais cette décision aurait dû être une décision politique qui n'a pas été voulue par les responsables politiques d'avant 1958. J'ajoute que, conformément aux instructions du général de Gaulle, j'ai veillé, dès l'instant où j'ai été ministre des Armées, à ce qu'il soit mis fin à la torture. Je l'ai fait en retirant aux militaires la responsabilité de procéder aux enquêtes et en créant un corps de procureurs militaires qui étaient des magistrats mobilisés. Dans tous les cas de torture que l'on ressort aujourd'hui, je n'en trouve aucun qui soit postérieur à 1960."

jeudi 13 septembre 2012

Camille Chautemps : radical-socialiste, franc-maçon, "humaniste", "ami des Juifs"

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 77-78 :

"Franc-maçon notoire, Camille Chautemps (1885-1963) est radical-socialiste. Ministre de l'Intérieur au moment de la prise du pouvoir par Hitler, il exprime sa compassion pour les victimes du nazisme dans son discours du 5 avril 1933 à la Chambre des députés : « Nous avons les uns et les autres le sentiment d'être les interprètes de la pensée française unanime en disant que les souffrances de dizaines ou de centaines de milliers d'hommes, qui se trouvent des parias dans leur pays, ont un douloureux retentissement dans l'âme nationale. [...] A cet égard, je tiens à dire non seulement que les ordres nécessaires seront donnés, mais encore que, dès le premier jour, le Conseil des ministres en a délibéré et que j'ai donné en son nom les instructions les plus précises pour que les personnes qui demandent asile sur notre territoire y fussent accueillies conformément à toutes les traditions de l'hospitalité française. » Il adresse une lettre chaleureuse à Robert de Rothschild, président du Comité national de secours aux réfugiés allemands victimes de l'antisémitisme.

Chef du gouvernement un peu plus tard, Chautemps fait transmettre un message à Bernard Lecache : « M. le Président du Conseil ne peut être indifférent à l'appel que vous lui adressez au nom de la Ligue internationale contre l'antisémitisme. Je vous prie de donner à tous vos adhérents l'assurance que la ligne de politique du gouvernement et les sentiments républicains de tous ses membres doivent rassurer les vrais amis de la liberté et qu'aucune campagne ne sera tolérée qui soit une menace pour les Français d'aucune confession. » Contacté à nouveau par la LICA, en 1938, au sujet de l'antisémitisme qui se répand en Alsace-Lorraine, Chautemps répond que les faits signalés font l'objet de toute sa vigilance.

Chautemps en 1940 est vice-président et ministre d'Etat du gouvernement Pétain qui demande l'armistice. Il pousse à la cessation des combats ainsi qu'à la transmission des pouvoirs au Maréchal. Chargé d'une mission diplomatique auprès du président Roosevelt, il part pour les Etats-Unis où il s'installera définitivement. Chautemps n'a donc pas été collaborateur, à proprement parler, mais il a fortement contribué à l'instauration du régime de Vichy. Il sera condamné, par contumace, à cinq ans de détention."

Camille Chautemps, circulaire ministérielle aux préfets des départements frontaliers du Nord et de l'Est, 2 août 1933 :

"Il m'a été signalé qu'un assez grand nombre d'étrangers venant d'Allemagne se présentent à notre frontière et, s'autorisant à tort de la qualité de "réfugiés politiques", demandent l'accès de notre territoire et le droit d'y séjourner. Il importe de ne pas céder à de pareilles sollicitations. (...) L'introduction en France des Israélites chassés d'Allemagne doit se poursuivre avec une extrême circonspection."

Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères d'Edouard Daladier

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 78-79 :

"Georges Bonnet (1889-1973), député radical-socialiste de la Dordogne, membre de nombreux gouvernements sous la IIIe République, sera ministre des Affaires étrangères entre avril 1938 et septembre 1939. Bonnet est loin d'être indifférent aux souffrances juives. Ses rapports avec la LICA remontent à 1933. Il est parmi les « amis de la LICA » dont l'organisation antiraciste salue la réélection en 1936. Il est président d'honneur du 2e congrès international du Rassemblement mondial contre le racisme, qui se réunit, à l'initiative de la LICA, en juillet 1938. Bonnet en fin 1938 crée un Comité chargé du problème des réfugiés en France : « La France doit donner l'hospitalité à ceux dont la vie est menacée dans leur pays pour des raisons racistes ou politiques. Nous venons de recevoir cent mille réfugiés allemands considérés comme non-aryens dans leur patrie d'origine. Notre devoir est de venir en aide à ces malheureux », déclare-t-il lors de la séance inaugurale du Comité, en janvier 1939.

Or Bonnet a négocié, aux côtés d'Edouard Daladier, président du Conseil, les accords de Munich qui, en fait, livrent la Tchécoslovaquie aux nazis (septembre 1938). Artisan de la politique d'apaisement à l'égard de l'Allemagne, il reçoit von Ribbentrop, son homologue d'outre-Rhin, le 6 décembre 1938. A en croire son interlocuteur, Bonnet lui fait savoir que la France ne désire plus accueillir de réfugiés juifs, et qu'elle envisage même d'en envoyer une partie à Madagascar. Ses propos contredisent quelque peu l'émouvant discours public qu'il tiendra, un mois plus tard, devant le Comité pour les réfugiés, mais il présentera, après la guerre, une tout autre version de son entretien avec von Ribbentrop.

Est-il devenu antisémite après Munich, comme l'affirmera Emmanuel Berl ? Toujours est-il qu'il vote en 1940 les pouvoirs constituants au maréchal Pétain et qu'il sera membre du Conseil national de Vichy. Le négociateur de Munich se réjouit naturellement de la rencontre de Montoire : « Oui, ces entretiens du chancelier Hitler et du maréchal Pétain ont un caractère historique, car ils doivent marquer le début d'une organisation nouvelle de l'Europe dans laquelle l'Allemagne et la France, chacune avec son génie propre, doivent tenir une place. » Bonnet s'éloignera du pétainisme dans les deux dernières années de la guerre et passera en Suisse. Il aura aidé, de Périgueux, des Juifs à se procurer de faux papiers d'identité. La LICA n'absoudra pas ce « munichois for ever », ce qui ne l'empêchera pas de retourner au Parlement en 1956."

Paul Faure, secrétaire général de la SFIO dans l'entre-deux-guerres

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 92-94 :

"Comme Compère-Morel et comme Séverac, Paul Faure (1878-1960) fut guesdiste dans ses jeunes années. Député de Saône-et-Loire, il est secrétaire général de la SFIO dans l'entre-deux-guerres. Il est ministre d'Etat du Front populaire, de juin 1936 à janvier 1938, et de nouveau en mars-avril 1938. Ses relations avec Léon Blum, leader du parti, se font difficiles et conflictuelles à la fin des années 1930. Il est à la tête des pacifistes et des munichois de la SFIO.

Faure bien sûr n'a rien contre les Juifs : au cours d'une tournée en Algérie, en 1930, il tient à rassurer les Juifs contre un regain d'agitation hostile et proclame son intention d'interpeller le gouvernement sur la question de l'antisémitisme. Mais les tensions internes à la SFIO s'accroissent en 1938. Une rumeur se répand avec insistance, selon laquelle les partisans de Faure n'hésiteraient pas à employer, en sourdine, des arguments antisémites contre Blum et les militants juifs de son entourage. La LICA tient à publier un démenti (qui ressemble fort à une mise en garde) en février 1939 : « Dans la lutte idéologique que mènent, l'une contre l'autre, les deux tendances du Parti socialiste SFIO, de bonnes âmes voudraient découvrir de l'antisémitisme. Pour mieux nous exprimer, on accuse dans maints journaux la tendance de M. Paul Faure de nourrir contre la tendance de M. Léon Blum de sombres desseins, tout simplement dans le but de mener une campagne raciste au sein du parti. Ces bobards seraient plaisants si de braves gens ne finissaient par y croire dur comme fer. Conseillons cordialement aux amis SFIO d'en finir publiquement avec des sornettes qu'il n'est pas bon, même si on les méprise, de voir se multiplier un peu partout. » La rumeur n'en cesse pas pour autant, ce qui conduit Le Droit de vivre à émettre, quelques mois plus tard, une deuxième mise au point tout aussi péremptoire que la précédente. Paul Faure et la SFIO sont-ils au-dessus de tout soupçon ? La LICA, d'ordinaire vigilante, perd-elle son acuité auditive quand c'est un parti ami, et non une abominable ligue fasciste, qui chuchote contre les Juifs ?

Faure, dans ses conversations privées, ne mâche pas ses mots. Il redoute en octobre 1939 la formation d'un cabinet de guerre avec Blum « installant tout Israël avec lui ». Une source certes contestable, mais non nécessairement mensongère, lui fait dire que Léon Blum « nous aurait tous fait tuer pour ses Juifs ! » Déat notera dans ses carnets, en octobre 1943 : « Je passe à l'Œuvre, Guérin me raconte son déjeuner avec Paul Faure. Celui-ci, en très bonne forme, est très antigaulliste et antisémite. » Faure en 1940 n'est pas nommé ministre mais est très lié au pouvoir de Vichy. Membre du Conseil national de l'Etat français, il pratique une collaboration « maréchaliste » relativement modérée, tout en veillant à protéger et à intégrer au nouveau régime les anciens militants de sa tendance. Les paul-fauristes sont particulièrement nombreux à collaborer.

Paul Faure ne manque pas de toupet. Il continuera, après la guerre, à tancer Léon Blum, lui reprochant de ne pas avoir pris la parole lors du vote du 10 juillet 1940. Il lui reprochera aussi sa célèbre phrase sur Pétain (« le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires »), laquelle date de mars 1939... Il sera actif, avec Flandin, avec Marchandeau, dans les regroupements d'anciens parlementaires pétainistes. Il animera un Parti socialiste démocratique où se retrouveront des militants exclus de la SFIO pour faits de collaboration.

La LICA en 1948 contredira les démentis qu'elle émettait avant-guerre. Elle dénoncera rétroactivement, avec neuf années de retard (mais quelles années !) la « campagne raciste » que Faure menait en 1939 contre Blum. L'antijuif Henry Coston, pour sa part, ne s'y sera pas trompé. Il saluera la mémoire de « l'ancien ministre Paul Faure, qui dirigeait avec talent et courage La République Libre » et qui « nous avait maintes fois témoigné sa sympathie agissante ». Faure est loin d'être le seul, parmi les grands antifascistes de 1936, à s'être rapproché de Coston."

Serge Berstein, "De la Troisième à la Quatrième République", in Françoise Gaspard (dir.), De Dreux à Alger. Maurice Viollette (1870-1960), Paris, L'Harmattan, 1991, p. 87-88 :

"En avril 1946 l'UDSR s'allie d'ailleurs aux radicaux, aux modérés de l'Alliance démocratique, aux républicains-socialistes, mais aussi à des nostalgiques du PSF ou des socialistes épurés pour vichysme autour de Paul Faure au sein du RGR (Rassemblement des Gauches Républicaines) qui constitue un groupe à la Constituante. Si Viollette ne se sent sans doute pas totalement à l'aise dans ce voisinage, il ne peut qu'apprécier un parti qui laisse une large liberté d'expression et qui va très vigoureusement prendre parti contre le tripartisme (alliance PC-SFIO-MRP), héritier du général de Gaulle après la démission de celui-ci."

François Goguel, La Vie politique et les Partis en France, Paris, Les Cours de Droit, 1951, p. 451 :

"Après avoir ainsi considéré le Parti radical, je signale que le Rassemblement des Gauches républicaines n'est pas un parti.

Le R.G.R., créé au printemps 1946, et auquel le Parti Radical-Socialiste a adhéré, de même qu'une série d'autres partis moins importants et dont, pour cette raison, il ne sera pas question (Union démocratique et socialiste de la Résistance de M. Pleven et M. Miterrand [Mitterrand], le Parti socialiste démocratique de M. Paul Faure, l'Alliance Démocratique de M. Flandin, le Parti républicain social de la Réconciliation Française, qui groupe d'anciens membres du P.S.F.) est une fédération de groupements qui, en principe, n'a pas d'adhérents individuels."

mercredi 12 septembre 2012

La préférence nationale : de la SFIO au FN, une idée qui a fait du chemin

Paul Ramadier, intervention au nom du groupe socialiste à la Chambre des députés, 17 novembre 1931 :

"Messieurs, la présence de nombreux ouvriers étrangers a poussé certains esprits à rechercher dans leur refoulement une solution au problème angoissant du chômage. Cette suggestion nous paraît absolument inadmissible.

Pendant une longue période de prospérité, on ne s'est pas fait faute de faire appel à la main-d'oeuvre étrangère. Des travailleurs sont venus sur la promesse qui leur a été faite de travail et de salaires. Souvent, ils étaient nantis de contrats en bonne et due forme. En tout cas, on avait fait miroiter à leurs yeux la perspective d'une France accueillante, qui les traiterait comme ses nationaux. Notre pays ne peut manquer aux engagements qu'il a ainsi assumés. Mais s'il n'est pas possible de refouler en masse les milliers de travailleurs qui sont venus dans notre pays, cela ne veut pas dire que tout soit parfait dans l'état actuel du marché du travail et dans l'emploi de la main-d'œuvre étrangère (...). Maintenant que la crise est ouverte, il faut qu'un remède énergique soit apporté à une situation très grave. On ne conçoit pas que la frontière soit encore ouverte à certaines introductions d'ouvriers étrangers. La première mesure qui s'impose est la fermeture rigoureuse de la frontière.

Il faut, d'autre part, prévenir l'abus d'une utilisation excessive d'ouvriers étrangers. Respectons les situations acquises et les étrangers en place, puisque nous n'avons pas été prévoyants. Mais qu'on ne laisse pas un employeur recruter des Italiens, des Polonais, des Espagnols, quand il excède déjà la limite raisonnable. La proposition que nous vous soumettons s'inspire à cet égard des décrets de 1899 sur les entreprises faites pour le compte de l'Etat, des départements et des communes. Nous fixons une proportion de 10 % que ne peut excéder la main-d'œuvre étrangère. Mais des circonstances particulières à certaines professions ou à certaines régions peuvent justifier des dérogations. Une commission paritaire départementale en jugera. Si un employeur passe outre, il devra payer une redevance spéciale de six francs par jour ouvrable (...)."

Paul Marchandeau, auteur du décret-loi antiraciste de 1939

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 79-81 :

"Et qu'adviendra-t-il de Paul Marchandeau (1882-1968), immortalisé par son décret-loi antiraciste de 1939 ? Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims, il est ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939. C'est lui qui préside à l'élaboration et à l'adoption de la première loi française contre le racisme. Une telle législation fut réclamée, en vain, par les Juifs de France confrontés à la vague antijuive de la fin du XIXe siècle. Elle est exigée à nouveau, avec plus de vigueur encore, par la communauté juive et les organisations antiracistes qui tentent de faire face au renouveau antijuif des années 1930. Le problème principal qu'elle est censée résoudre n'est pas celui des insultes individualisées (un tel est ceci ou cela) car elles sont couvertes par le droit existant : une personne diffamée peut se porter en justice et y poursuivre le journaliste ou le journal ayant proféré ou publié des calomnies. Il en va différemment pour les injures collectives (les Juifs sont ceci ou cela) qui sont assimilées, dans une approche toute libérale, à des opinions qu'on peut admettre ou rejeter, mais qui doivent pouvoir s'exprimer en toute liberté. La propagande antijuive fonctionnant essentiellement par accusations globales portant sur le groupe tout entier, celui-ci reste privé de toute défense judiciaire. Le problème se pose au même moment dans tous les pays. Le cas de la France est plus aigu, car la liberté d'expression y est totale.

Autoriser la répression judiciaire du racisme revient à malmener une vieille tradition républicaine et à imposer des limites à ce qui est peut-être la plus sacrée des libertés publiques. On comprend, dans ces conditions, que les organisations juives qui militent pour la loi antiraciste se heurtent à des résistances multiples et argumentées. Le spasme antijuif qui accompagne la crise de Munich, en automne 1938, emporte pourtant la décision, et conduit le gouvernement Daladier à franchir le pas. « Osez, Monsieur Marchandeau, toute la France vous suivra ! », écrit Lecache avec emphase. Les décrets-lois d'avril 1939, dits « décrets-lois Marchandeau », modifient la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Ils stipulent que : « La poursuite pourra être exercée d'office par le ministère public, lorsque la diffamation ou l'injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine à une race ou à une religion déterminée, aura eu pour but d'exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants. » Ses clauses sont plus restrictives que la communauté juive ne l'aurait souhaité. Les poursuites sont exclusivement du ressort du ministère public, c'est dire que les organisations juives et antiracistes ne sont pas habilitées à les initier. Il faut aussi faire la preuve de « l'intention », ce qui n'est pas toujours facile et risque de gripper le mécanisme. Mais le texte passe brillamment l'épreuve du feu.

Il est aussitôt appliqué contre Darquier de Pellepoix, inculpé, jugé et condamné en juillet 1939. La presse antijuive se déchaîne contre le décret scélérat. Elle cherche aussi à échapper, par divers camouflages plus ou moins astucieux, aux rigueurs de la nouvelle loi. Il n'en reste pas moins que Marchandeau, par son action énergique, a contribué à la lutte contre le racisme. Ses décrets-lois valent toutes les professions de foi philosémites. Bernard Lecache lui adresse ses félicitations émues : « En faisant signer le décret-loi punissant les excitations à la haine et à la discorde entre Français, pour des motifs de race ou de religion, vous venez d'accomplir un geste d'union nationale, dont nos 50 000 adhérents chrétiens, juifs, musulmans et libres penseurs, vous savent gré. » Le journal de la LICA lui rend hommage et publie sa photographie en première page.

Marchandeau, sous l'Occupation, soutiendra Pétain et la Révolution nationale. Sa trajectoire est d'autant plus paradoxale qu'une des premières décisions du nouveau régime sera d'abroger, le 27 août 1940, les décrets-lois antiracistes qui portaient son nom... Déclaré inéligible à la Libération, en raison de son comportement pendant la guerre, Marchandeau fréquentera les groupements d'anciens collaborateurs. Signe de cohérence intellectuelle, toutefois : on ne lui connaît pas de déclarations ou d'écrits tombant sous le coup des décrets-lois Marchandeau."

Marcel Déat, un disciple de Jean Jaurès

"L'Europe, tradition française", L'Oeuvre, 28 novembre 1940 :

"(...) Jaurès était magnifiquement français, mais il sentait l'Europe et sa nécessité bienfaisante. S'il était encore parmi nous, je ne doute pas un instant de son attitude : il adjurerait le peuple français de s'avancer hardiment sur le chemin de la collaboration."

Mémoires politiques, Paris, Denoël, 1989 :

"Le socialisme de Jaurès, le socialisme démocratique et national, le nôtre, avait refusé de se russifier [au congrès de Tours]. (...) Nous étions français, occidentaux, idéalistes, bien que très capables d'utiliser la méthode marxiste dans nos analyses : nous ne pouvions ni ne voulions sortir de notre peau pour nous mettre dans celle du moujik, ni dans celle du « révolutionnaire professionnel », au risque de nous faire traiter ignominieusement de petits-bourgeois. Aussi bien nous paraissait-il excessif que l'ont fît appel à un marxisme de stricte obédience pour justifier et illustrer une révolution qui, du point de vue même de la doctrine, était un paradoxe déconcertant : elle se développait dans un pays sans industrie, dans le pays le plus arriéré d'Europe, au sein d'une immense paysannerie à peine sortie du servage ; cette révolution était d'ailleurs issue d'un coup de main opéré sur une première révolution démocratique dont les bolcheviks avaient été les profiteurs, et qui avait surgi de la lassitude de la guerre, de la décomposition du front, du désir des paysans de s'emparer des domaines des boyards. Le même cri qu'en 1905 avait retenti : « La paix et la terre ! » Il ne resterait plus, pour vérifier le marxisme, qu'à construire une industrie et à fabriquer du prolétariat, pour fournir enfin la classe dominante et dirigeante dont tenait lieu pour l'instant une petite secte dictatoriale, recrutée dans l'émigration et la clandestinité." (p. 133)

"La tradition du socialisme français, exaltée et maintenue par Jaurès, avait heureusement sauvegardé dans une large mesure la tendance organique, et fait en même temps barrage contre le bolchevisme. Et c'était Jaurès qui, dans L'Armée nouvelle, avait le premier tenté la réconciliation entre la classe et la nation, essayé de définir un Etat dont la capacité administrative et juridique suffirait à couvrir et à animer une révolution-évolution créatrice d'un ordre juste, où les classes disparaîtraient, mais non pas au profit d'une immense poussière d'individus. Cet élan authentique du socialisme français, nous le portions en nous, et c'est pourquoi nous nous retrouvions finalement au niveau du national-socialisme allemand." (p. 786)

"Et l'on voyait bien aussi que, dans la mesure où le socialisme français, par nos soins, prolongeant l'effort de Jaurès, avait retrouvé et maintenu la tendance organique, mis l'accent sur le cadre national, puis sur le rôle de l'Etat, sur la révolution dirigée, sur la révolution nationale enfin, socialiste et nationale, beaucoup de chemin avait été fait vers un point de rencontre encore incertain, mais inévitable." (p. 791)

"L'évolution du socialisme", L'Effort, 25 septembre 1940 :

"Je ne chercherai pas à doser ce qu'il y avait de national et ce qu'il y avait de social dans cette entreprise, s'il s'agissait davantage de socialiser la nation ou de nationaliser le socialisme. Ce que je sais, c'est que les deux termes ont tendu depuis vingt ans à se répandre, en France comme ailleurs, et que leur mélange est explosif au bon sens du terme : de quoi faire pétarader tous les moteurs de l'histoire.

Car des nationaux sont devenus sociaux, très sincèrement, très fortement, et des socialistes sont devenus nationaux, sans arrière-pensée. Cela a donné en Italie le fascisme, en Allemagne le national-socialisme. En France, cela produira sans doute des institutions originales, des manières de sentir et d'agir dont le modèle exact ne nous sera fourni par personne. Mais l'erreur à ne pas commettre, pour les meilleurs militants du vieux socialisme, ce serait de tourner le dos à la révolution nationale et de la bouder sous prétexte qu'elle ne porte pas exactement les couleurs de leur jeunesse."

"Et pourquoi pas la République", L'Oeuvre, 24 octobre 1940 :

"Et pourtant, si nous avions été vraiment républicains (...) Eh bien, il n'y aurait pas eu la guerre. Parce que nous aurions essayé de comprendre les autres peuples au lieu de décréter sottement qu'ils se trompaient (...) parce que la révision des traités aurait seule satisfait nos consciences inquiètes, en même temps qu'elle eût apportée la paix à l'Europe (...) Disons donc hardiment que la France est tombée parce qu'elle avait oublié d'être républicaine. Et parce que des peuples plus jeunes (...) inventaient une démocratie d'un autre genre (...) Si nous faisions la République, une, belle, une grande République, qui prenne tout naturellement sa place en Europe."

"Vues sur l'Europe", L'Oeuvre, 27 novembre 1940 :

"Que les masses ouvrières ne tournent pas sottement le dos à la seule révolution possible pour suivre les faux prophètes du nationalisme (...)."

"Construction sociale de l'Europe", L'Oeuvre, 19 janvier 1941 :

"Il reste le social, le socialiste, lequel n'est pas davantage réservé à l'usage interne, lequel est au contraire international par définition. Et l'unification de l'Europe appelle cette uniformisation des structures économiques et des institutions sociales."

L'Oeuvre, 21 mars 1941 :

"Il ne peut pas ne pas y avoir accord profond entre Maurras et Churchill. La collusion est évidente. Tout ce qui est contre l'Allemagne et la révolution européenne est dans le camp maurrassien. Les juifs de Vichy ont certainement répondu avec un sûr instinct et un sincère enthousiasme aux appels de fonds de l'Action Française. Quant aux francs-maçons d'outre-mer, ce sont des gens très bien. Les foudres de Maurras ne sont pas pour eux. (...) On prépare tout pour le coup de force. La politique maurrassienne est essentiellement « revancharde ». Sa germanophobie délirante, sa passion chauvine, sans retenue ni bon sens, sont au premier chef, opposées à tout ce qui peut ressembler à une entente européenne et à une collaboration franco-allemande."

L'Oeuvre, 9 avril 1941 :

"Le slogan de l'Action Française : la France, la France seule, est la couverture de l'anglophilie, rien de plus, et personne n'est dupe."

Discours à une conférence sur le thème "La France nouvelle dans la nouvelle Europe", 17 mai 1941, cité dans La Petite Gironde du 18 mai :

"Il y a pour la France une nécessité absolue de s'intégrer, avec loyauté, confiance et élan, à cette Europe qui naît et aux vastes possibilités de cette solidarité économique, qui sera la règle de demain. Elle y trouvera, au surplus, les tâches dignes de son génie propre, honneur et profits, car, dans ce renouvellement des conditions internationales, dans cette harmonie du continent, pour que la création soit forte, durable et réelle, il faut que le vainqueur vive mieux et que le vaincu vive bien. (...)

La révolution nationale sera autoritaire et socialiste, parce que véritablement sociale et génératrice de libertés. (...)

C'est parce que je suis Français 100 % que je trouve la force d'être Européen 100 %."

"Rassemblement national-populaire : la Politique générale", discours prononcé au premier congrès du RNP à Paris, 14-15 juin 1941 :

"(...) ceux-là qui ont d'abord été trompés par toutes les fausses mystiques du mauvais nationalisme au service des grands intérêts du capitalisme international, ceux-là ont compris, petit à petit, que la masse des travailleurs existait, et qu'elle bouderait la patrie tant que l'Etat ne serait pas devenu, au lieu d'être l'instrument de la domination d'une classe, ou d'une catégorie d'intérêts, le grand outil de la libération du prolétariat. Ils ont compris, dis-je, que rien ne serait possible tant que l'Etat et la Nation ne seraient pas l'Etat et la Nation de tous, donc tant que la nation ne serait pas devenue une communauté nationale où chacun aurait, avec la possibilité de vivre décemment et normalement, la possibilité de développer ce qu'il porte en lui d'espérance ou de virtualité, jusqu'à l'achèvement de son être et de sa personne. Ayant compris cela, ils sont venus à la même révolution à travers la nation, tandis que nous, nous découvrions la nation à travers l'idée incomplète d'une révolution de classes."

L'Oeuvre, 26 juillet 1941 :

"Charles Maurras condamne la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, à croire qu'il ne veut faire à Staline nulle peine, même légère."

Discours à une réunion du RNP à la Mutualité, 12 avril 1942, cité dans La Petite Gironde du 13 avril :

"Nous autres, nous avons rejoint le front révolutionnaire européen. Nous sommes Européens et Français indivisiblement. Nous militons dans l'avenir autant que dans le présent, et nous jurons que, quoi qu'il puisse arriver dans l'immédiat, la vermine installée dans l'Etat sera balayée, et que notre peuple renaîtra dans la chaleur de la communauté européenne. Depuis que notre combat politique est commencé, nous n'avons pas un mot ni un geste à regretter. Nous continuerons."

L'Oeuvre, 24 novembre 1942 :

"La manchette de l'Action Française, La France, la France seule... a fourni les prétextes patriotiques au refus de toute coopération européenne."

Discours à l'occasion de la fête du travail, Palais de Chaillot, 1er mai 1944 :

"Le gouvernement a tenu à ce que la fête du travail fût solennellement célébrée en la capitale, dans un Paris enfiévré et meurtri. Le Premier Mai des vieilles revendications ouvrières, ce Premier Mai qui jamais n'obtint mieux que la tolérance inquiète des pouvoirs publics et la hargne de la bourgeoisie est devenu fête nationale. Nos choix sont faits, depuis longtemps. Nous n'avions pas à choisir la France, nous avons suivi la pente de notre être et obéi à nos instincts, comme le Maréchal, en juin 40. Nous avons choisi l'Europe, comme à Montoire, parce que c'était le bon sens et parce qu'aucun cadre ne s'offrait à nos destinées collectives. Et nous voici maintenant, patrons, techniciens, ouvriers, serviteurs de l'Etat, en face des plus dures épreuves. Nous ne tiendrons que si nous nous tenons serrés les uns contre les autres, solidaires et fraternels. Les Français vont faire, face à la mort, un pacte d'unité et d'amitié qui se passera de formules et de palabres. Si vous daignez enfin tous comprendre ce qui est accompli, admettre l'irrévocable, et vous jeter d'un coeur joyeux vers l'avenir, tout sera sauvé : le corps et l'esprit !"

La "communion de pensée" du collaborationniste socialiste Georges Albertini (SFIO, puis RNP) avec les résistants socialistes Paul Ramadier, Vincent Auriol et Guy Mollet

Jean Lévy, Le dossier Georges Albertini. Une intelligence avec l'ennemi, Paris, L'Harmattan, 1992, p. 153 :

"Si Albertini insiste sur « la communion de pensée » qui l'unit à Paul Ramadier et à Vincent Auriol, il n'est pas interdit de croire qu'elle fut à l'origine des réductions de peine dont il a bénéficié en 1947 (alors que le premier était Président du Conseil), et de sa libération de prison début 1948 du fait de la grâce présidentielle du second. Est-ce par modestie, oubli ou prudence politique, Vincent Auriol n'en fait aucune mention dans ses Mémoires..."

Georges Albertini, Le National-Populaire, 13 juin 1942 :

"Tous ces problèmes se ramènent au fond à la défense de la Nation. Le premier est la défense de la Nation contre le communisme, qu'il s'agisse de la lutte militaire contre le communisme extérieur, qui se livre sur le front de l'Est, ou de la lutte policière et politique contre le terrorisme communiste intérieur. Le parti est pour un soutien officiel et efficace de la LVF, pour la participation du travail français à la défense de l'Europe, pour la lutte sans merci contre les attentats communistes. Contre le bolchevisme, la Nation doit être protégée."

Georges Albertini, Le National-Populaire, 27 juin 1942 :

"Le fondateur du marxisme est le bourgeois Karl Marx, juif d'Allemagne. Le premier commissariat du peuple, en URSS, comprenait six juifs ; Urutzky, Trotski, Sverdlov, Zinoviev, Fatermann, Kamarad Michail. Le Soviet suprême lui-même comptait 393 juifs sur 490 membres ! Tout commentaire est superflu..."

Georges Albertini, Le National-Populaire, 28 novembre 1942 :

"Et il ne convient plus seulement de souhaiter la victoire de l'Allemagne. Il faut travailler avec elle afin qu'elle se produise. Car seule la victoire allemande permettra et la réorganisation de l'Europe et la révolution socialiste et la reconstruction nationale. (...) La France doit avoir une politique extérieure rectiligne et une politique intérieure révolutionnaire. Politique extérieure rectiligne, c'est-à-dire alliance avec l'Axe, et combat à ses côtés."

Georges Albertini, circulaire aux chefs départementaux et aux chefs de section du RNP, 21 janvier 1943 :

"Il n'est pas besoin de signaler la gravité du problème juif aux militants du RNP. La juiverie, non seulement est au nombre des forces contre-révolutionnaires, mais est à l'origine, plus ou moins directement, du développement de la plupart des autres forces contre lesquelles nous luttons. La solution du problème juif n'est certes pas suffisante pour que la Révolution Nationale et Socialiste soit faite mais il est certain que cette Révolution n'est possible que si elle comporte le règlement de ce problème."

Georges Albertini, dossier "Georges Albertini, Procès", Archives Nationales, 334 AP 10 :

"En juillet 1940, dans la zone non occupée, qui est-ce qui a pris position tout de suite contre le régime réactionnaire de Vichy ? Qui a attaqué cette politique imbécile de réaction, sinon Marcel Déat, dans l'Oeuvre ? (...) Derrière qui, un socialiste comme moi, pouvait-il marcher ? Quand Déat parlait de la défaite, qu'est-ce qu'il disait ? Il disait : - L'Allemagne a battu la France parce qu'elle est portée par une idée révolutionnaire. Cette guerre n'est pas une guerre comme les autres : c'est une grande révolution, mais c'est parce que l'Allemagne est un pays révolutionnaire que ses armées ont remporté des succès, parce qu'elles étaient portées par un idéal de liberté.

- Dans cette immense révolution, la défaite de la France n'est pas grand-chose, c'est un accident qui se guérira. L'Allemagne a autre chose à faire qu'à vouloir prendre à la France tel ou tel territoire, elle a à organiser l'Europe."

Georges Albertini, "A la mémoire de Guy Mollet", Est-Ouest, n° 559, 16-31 octobre 1975 :

"Il n'est pas possible de ne pas adresser, dans cette revue, un souvenir à la mémoire de Guy Mollet, qui vient de disparaître. C'est même un devoir que j'ai des raisons personnelles de remplir.

Certes, je n'oublie pas que dès 1964 il a été l'artisan du rapprochement du Parti socialiste avec le Parti communiste, qui a eu les conséquences que l'on sait. La première, la liquidation du vieux parti socialiste SFIO dont les erreurs ne doivent pas masquer qu'il a été l'un des plus grands partis français dans les soixante premières années de ce siècle, et qu'il a rendu au pays tout entier, et aux travailleurs en particulier, de très grands services. La seconde a été de conduire à cette union des deux partis qui est un véritable reniement et que des hommes comme Jean Jaurès, Léon Blum, Paul Faure, Paul Ramadier, Jules Moch ou André Philip n'auraient jamais acceptée.

Mais la vie politique de Guy Mollet ne saurait, sans injustice, être réduite à ses dix dernières années. Trente autres ont précédé, et ce sont ces trente années-là qu'il faut mettre en balance avec les dix années finales pour porter sur son action un jugement objectif et équilibré.

Formé au lendemain de la grande tuerie de 1914-1918, il était tout naturellement devenu un pacifiste (d'un pacifisme extrême) comme il y en avait beaucoup à la SFIO entre 1919 et 1939, et que j'ai des raisons très personnelles de bien comprendre, ayant partagé leurs illusions, et le regrettant comme il le regrettait lui-même. Ses prises de position dans ce domaine s'expliquent largement par l'influence (que j'ai moi-même subie) de Ludovic Zoretti, professeur à la Faculté des Sciences de Caen, l'un des esprits les plus originaux et les plus désintéressés du socialisme français entre les deux guerres. Ainsi s'explique que Guy Mollet, avant de militer dans les rangs de l'OCM, sous l'occupation, ait été un munichois déclaré - vérité qu'on cherche à dissimuler sans raison, puisque son évolution progressive après l'armistice, qui devait le conduire dans les rangs de la Résistance, n'en est probablement que plus méritoire.

C'est aussi à l'influence de Zoretti, l'un des pionniers du véritable syndicalisme universitaire (qui, dans son esprit, différait beaucoup de celui d'aujourd'hui) que Guy Mollet doit d'avoir compris, à l'inverse de beaucoup de membres de son parti, l'importance du phénomène syndical et sa compréhension des milieux syndicalistes. Ses relations avec Force Ouvrière et les grands syndicats libres des Etats-Unis et de Grande-Bretagne ont largement bénéficié de l'attitude constructive qui était la sienne à leur égard. Ce n'est pas un hasard si les leaders socialistes originaires des milieux syndicaux, comme Christian Pineau et Albert Gazier, ont compté parmi ses meilleurs collaborateurs.

Après 1945, Guy Mollet, qui n'avait joué jusque-là dans la SFIO qu'un rôle très effacé, se hisse aux premiers rangs. Les années qui le séparent de son accession au secrétariat général du parti ne sont pas les moins discutables de sa carrière : Léon Blum, Vincent Auriol, Paul Ramadier pourraient en témoigner s'ils étaient encore vivants. Ses positions en pointe à la gauche du parti, ses hésitations dans la politique à suivre à l'égard des communistes, son sectarisme dans toute la période de l'épuration, en particulier à l'égard d'un certain nombre de ses anciens camarades, ne sont assurément pas des attitudes ou bien très clairvoyantes, ou bien très généreuses. Quand le temps aura passé, il sera intéressant d'essayer de comprendre le pourquoi de son comportement dans ces trois ou quatre années.

Mais il faut avouer - quelque jugement qu'on veuille porter sur son attitude pendant cette brève période - qu'il a complètement changé lorsque, après 1948 et le coup de Prague, le péril communiste est devenu évident, et l'entreprise d'étouffement de toutes les libertés caractérisée. Personne ne peut oublier que c'est lui, aidé par Jules Moch et quelques autres, éclairé par les analyses de Léon Blum, soutenu par la volonté du nouveau président de la République Vincent Auriol, qui a engagé le Parti socialiste dans une lutte déterminée contre la politique soviétique et le Parti communiste français. Il leur a porté des coups très durs, avec une lucidité et une persévérance rares. Or, personne ne doit oublier que si le Parti socialiste, entre 1948 et 1958, n'avait pas été à la pointe du combat contre le Parti communiste et le stalinisme soviétique, le pire aurait pu advenir. Les autres partis n'ont pu se mobiliser contre le communisme que parce qu'ils avaient l'aide, et en quelque sorte la caution, de la SFIO et de son chef, Guy Mollet. En ce sens, il n'est nullement exagéré d'écrire que, pendant dix ans, il a accompli une difficile besogne de salut national, dont personne ne doit perdre la mémoire, et qui est la raison principale pour laquelle, dans cette revue il est nécessaire de lui rendre hommage. Porté au pouvoir par les élections de 1956, laissant le parti aux mains de Pierre Commin, si tôt et si malheureusement disparu, il devait y donner la preuve qu'avant d'être un socialiste il était un Français. (...)

Certes, toute vie publique comporte des ombres et des taches. La sienne n'a pas échappé à la règle. Mais c'est peut-être une forme de la justice, au moment où un serviteur du pays disparaît, de vouloir rappeler ce par quoi sa mémoire mérite d'être gardée. L'histoire se chargera de peser cette vie dans ses balances - qui ne sont pas toujours justes."

Georges Albertini, "Le parti communiste, le pouvoir et M. François Mitterrand", Est-Ouest, n° 595, 1er-15 juin 1977 :

"Quoi qu'on veuille, il faut bien en revenir à M. François Mitterrand, c'est-à-dire à un homme politique dont l'attachement à la liberté est insoupçonnable, et c'est bien l'un des Français les moins faits pour vivre dans une France communiste."

Georges Albertini, "Est-Ouest a trente ans", Est-Ouest, n° 626, mars 1979 :

"Nous avons travaillé en liaison avec tous ceux qui, en France et à l'étranger, au pouvoir ou dans l'opposition, dans les partis, les groupes, les syndicats, les journaux, combattaient le communisme, sans nous soucier de rien d'autre. C'est pourquoi nous avons si souvent été en communion de pensée avec la SFIO qui a été, de Ramadier et Vincent Auriol à Guy Mollet, Pierre Commin et Georges Brutelle, parmi les adversaires les plus déterminés et efficaces du Parti communiste."

mardi 11 septembre 2012

L'"antifascisme" de Léon Blum : une mécompréhension des enjeux internationaux

Léon Blum, Les Problèmes de la paix, Paris, Stock, 1931, p. 10-11 :

"Je ne crois pas me tromper en affirmant que, parmi les faits qui agissent depuis quelques mois sur la sensibilité collective de notre opinion, les plus importants sont fournis par l'attitude de l'Italie. Interrogez le légendaire « homme de la rue ». S'il conçoit la possibilité d'une attaque contre la France, c'est l'Italie plutôt que l'Allemagne qu'il vous désignera comme l'agresseur, et il ne vous parlera d'une intervention allemande que comme consécutive à l'attaque italienne et déclenchée par elle. Interrogez un homme du métier ; c'est en Italie qu'il vous dénoncera les armements accumulés, l'effort secret, la tension silencieuse imposée à une nation entière. M. Mussolini, lui, n'est ni secret ni silencieux, et ses incroyables bravades ont fait plus d'effet sur la masse de l'opinion que le défilé des Casques d'Acier à Cologne. Pourquoi diable nos grands patriotes, si vigilants quand il s'agit de l'Allemagne, deviennent-ils muets sur l'Italie ? Sont-ils muets parce qu'ils sont aveugles ? Nul ne leur prêtera tant d'infirmités.

Dans le discours de M. Franklin-Bouillon, dans celui de M. Louis Marin, dans celui de M. Tardieu, pas un mot de l'Italie. Ou plutôt, je me trompe, une phrase dans le discours de M. Franklin-Bouillon, pour exprimer le vœu affolant que, dans la prochaine guerre, nous retrouvions l'Italie comme alliée ! M. Franklin-Bouillon, qui découpe et collectionne les discours de M. Curtius, d'Hermann Milller, du chanoine Kaas et tutti quanti, semble n'avoir jamais entendu parler de ceux de M. Mussolini. Livourne, Florence, Rome, c'est pourtant en Italie, non pas en Allemagne. Comment aurait réagi M. Franklin-Bouillon, comment aurait réagi la masse de l'opinion si un homme d'Etat allemand s'était permis la centième partie des insolences et des provocations mussoliniennes ? Et l'Italie, dans l'Europe actuelle, n'est pas une puissance isolée ; elle est devenue le centre actif d'un système qui tend à s'étendre chaque jour. Il existe une Internationale du fascisme dont le progrès représente précisément la plus dangereuse des menaces contre la paix, et cela pour un ensemble de raisons que nous avons déduites à maintes reprises. Que disent de cela nos prophètes de malheur ? Ils observent le même silence, la même discrétion, le même mystère. C'est l'Italie qui protège, qui encadre, qui arme le fascisme autrichien et le fascisme hongrois, et l'ombre la plus lourde qui ait pesé sur l'Europe depuis bien longtemps a été jetée par les préparatifs de coup d'Etat en Autriche, par les projets de restauration monarchiste en Hongrie. Grâce aux efforts des gouvernements de Londres, de Paris, de Prague, grâce à la pression du Saint-Siège, le péril paraît aujourd'hui conjuré dans ce qu'il a de plus imminent, mais nous avons passé par des heures anxieuses. Nos orateurs nationalistes ne l'ont jamais su, semble-t-il, ou l'ont oublié, de même que notre presse nationaliste faisait la sourde oreille quand nous jetions nos cris d'alarme, quand nous réclamions le désarmement simultané des Heimwehren et du Schutzbund, quand nous dénoncions les ténébreux desseins de Bethlen et de sa clique.

Même silence en ce qui touche les connivences manifestes de l'Italie fasciste avec la dictature bulgare, avec la Turquie de Kemal, avec la Russie de Staline. Même silence sur les coups de force de Pilsudski que les élections truquées de novembre dernier viennent de couronner par une parodie de plébiscite."
  
Michel Dreyfus, L'Europe des socialistes, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 118 :

"Pour Léon Blum, leader incontesté de la SFIO, le fascisme représente [en 1931] encore et uniquement une forme particulière de dictature dans laquelle il range aussi bien le régime mussolinien que la Pologne de Pilsudski, la Hongrie de Bethlen, le gouvernement bulgare ou la Turquie de Kemal. L'arriération économique de ces pays, les frustrations nationalistes qu'ils connaissent ont servi de terreau à ces mouvements qui, toujours selon le socialiste français, ne peuvent concerner des Etats modernes comme l'Allemagne et la France."

Léon Blum, discours à une conférence de l'Internationale ouvrière socialiste, 23 août 1933 :

"Les forces hostiles au socialisme, cet ensemble de forces hostiles que nous désignons sous le nom générique de fascisme sont elles-mêmes un contrecoup, un effet incident de la crise économique qui démontre, d’autre part, la vérité fondamentale de notre doctrine.

(...) la crise a mis ainsi à la disposition de l’initiative fasciste du capitalisme des portions entières de bourgeoisie mais elle a créé ce qui est plus grave encore, dans des fractions entières du prolétariat, le sentiment illusoire que les antagonismes de classes étaient en quelque sorte effacés et abolis par une misère commune et que, dans une même souffrance, on devait chercher à atteindre les mêmes moyens de salut. (...)

Si cette analyse est exacte, en quoi consiste essentiellement la lutte du socialisme international contre le fascisme ? Elle consiste dans la lutte contre la crise qui produit précisément ces effets, non pas qu’il soit possible de l’abolir, d’en empêcher le retour, puisque ces retours périodiques de crise ont en régime capitaliste quelque chose d’inéluctable, mais dans la mesure possible, pour en atténuer, pour en amortir les effets les plus nocifs et les plus meurtriers."

David Frapet, Le socialisme selon Léon Blum, Nonette, Créer, 2003, p. 136-137 :

"Léon Blum, nous l'avons vu précédemment, n'a pas pris conscience du danger hitlérien. Depuis 1928, il explique qu'Hitler n'arrivera jamais au pouvoir, et que si par malheur il y parvenait, « [...] un lourd manteau de circonspection lui tomberait sur les épaules ». Quelques mois avant l'accession d'Hitler au pouvoir, il demeure persuadé de l'impossibilité absolue d'une conquête hitlérienne du pouvoir. Toute l'énergie antifasciste de Léon Blum semble à l'inverse alimenter une haine profonde pour Mussolini. Léon Blum a été particulièrement épouvanté par l'assassinat du député socialiste Matteotti par les bandes squadristes. Cela, il ne le pardonnera jamais ! Si Blum n'a manifestement pas assez analysé le National-Socialisme allemand, il semble au contraire effectivement très en verve contre le fascisme italien. Cette fixation de Blum sur Mussolini, peut s'expliquer de plusieurs manières : D'abord, Mussolini aurait été socialiste, et sa conversion au fascisme, au delà de l'ignominie de la chose, lui confère le grade peu enviable de « renégat ». Ensuite le Duce semble être le père spirituel du fascisme, et Hitler son pâle imitateur, ce qui à nouveau confère au « Duce » le statut de « ventre fécond d'où est née la bête immonde ». Ce qui semble plus surprenant, c'est que Blum n'ait pas été sensible à l'antisémitisme forcené d'Hitler, alors que sa judéité aurait dû le pousser à haïr le chef nazi. Le National Socialisme allemand se confond dans son expression publique avec l'antisémitisme, ce qui n'a jamais été le cas du fascisme italien. Déjà, en 1936, ces différences de façade étaient perceptibles, mais encore une fois, il semble bien que Blum n'ait pas voulu être sensible à ces différences de visages du fascisme, tant la doctrine en elle-même devait lui apparaître primaire et monstrueuse."

Philippe Barrès, "Images de Léon Blum", Le Figaro, 4 mars 1970 :

"A ma surprise, il était plus méfiant de Mussolini que d'Hitler, allant jusqu'à me confier :
« Je mettrais ma main dans la main d'Hitler, mais non pas dans celle de Mussolini. »
— « Pourquoi cette distinction ?
— « Mussolini sera toujours pour moi l'assassin de Matteoti. » "
  
Léon Blum, interrogatoire du procès de Riom, audience du 11 mars 1942 :

"Le représentant du chancelier Hitler était le docteur Schacht. Il est venu me voir à Matignon, pour une conversation directe, passant par-dessus tous les interlocuteurs officiels, au nom du chef du Reich. J'aurais peut-être pu dire, si j'avais été l'homme qu'on dépeint : « Je suis marxiste, je suis juif, je n'entre pas en conversation avec un Etat où l'on a extirpé toutes les organisations socialistes, où l'on persécute les juifs ». Si j'avais dit cela, j'aurais trahi les devoirs de ma charge. Mais je lui ai dit : « Je suis marxiste, je suis juif, et c'est pour cela que j'ai le désir le plus vif encore de voir aboutir la conversation qui s'engage maintenant entre nous. » Il m'a répondu : « Monsieur, cela ne vous fait que plus d'honneur. » "

lundi 10 septembre 2012

Le grand-rabbin Haim Nahum, une figure emblématique du judaïsme en Méditerranée orientale



"EGYPTE

Election du grand-rabbin du Caire

Dimanche le 25 janvier, S. E. Haïm Nahoum Effendi, ancien grand-rabbin de Turquie, a été élu, à une imposante majorité, grand-rabbin du Caire, par le vote, au suffrage universel, des membres de la Communauté. Il remplace Rabbi Raphaël Bension, qui a pris sa retraite il y a trois ans.

L'importance de cette élection et les incidents qui l'ont précédée méritent de retenir l'attention. Dès le mois de novembre 1923, le Conseil de la communauté, comprenant 18 membres, avait désigné M. Nahoum. Mais celui-ci avait exprimé le voeu que sa nomination revêtît un caractère officiel et fût sanctionnée par un rescrit royal. Le gouvernement adhéra à cette proposition, qui constituait une innovation en matière de culte en Egypte ; mais il demanda qu'au préalable l'élection fût ratifiée par une assemblée générale des membres de la communauté. Cette réunion eut lieu en juin 1924. A une très forte majorité M. Nahoum allait être proclamé élu ; mais il se produisit de regrettables incidents ; pour des raisons diverses, il s'était formé un parti d'opposition, qui se livra à des scènes tumultueuses ; la séance dut être levée et ajournée. Le Conseil de la communauté donna alors sa démission ; seul, le vice-président, Joseph Aslan Pacha, resta en fonctions pour assurer le fonctionnement des divers services et préparer de nouvelles élections. Le Conseil des ministres s'occupa de la question et, à la fin de décembre dernier, il élabora un règlement en vue du retour à un ordre normal et fixa les détails de la procédure. Les opérations électorales de dimanche dernier, qui comportaient également la désignation du Conseil de la communauté, marqueront, il convient de l'espérer, le début d'une ère nouvelle dans la vie religieuse de ce grand centre.

Il importait, en effet, que la communauté juive d'une ville où l'influence de l'Europe est si sensible eût à sa tête un pasteur de culture occidentale et moderne. Elle compte aujourd'hui une population de 35 à 40.000 âmes. Les israélites du Caire occupent des situations sociales et morales en vue ; le président par intérim de l'administration de la communauté, Joseph Aslan Cattaui Pacha, est ministre des Finances du gouvernement actuel. Les oeuvres cultuelles et philanthropiques de cette grande collectivité sont quelque peu atrophiées par suite d'une trop longue période de désorganisation. Il est urgent que tout soit repris en main sous la direction d'un chef qualifié.

Le grand-rabbin aura également un rôle de premier plan en raison du voisinage de la Palestine et la grande mission lui incombera de veiller à l'établissement ou au maintien des relations cordiales entre Musulmans et Juifs au moment où, à propos de la Palestine, se posent d'aussi graves problèmes. Le grand-rabbinat devient enfin un poste reconnu par l'Etat, ce qui confère à son titulaire une autorité que ses prédécesseurs n'ont pas connue, mais en fait aussi une fonction lourde de responsabilités.

Physionomie populaire dans tous les milieux orientaux, personnalité connue et estimée bien au-delà des confins où le grand-rabbin a exercé jusqu'ici son activité, M. Nahoum est né à Magnésie (Turquie d'Asie) en 1874. Il a fait ses études secondaires et supérieures (1891-1897) au Séminaire rabbinique de Paris, d'où il est sorti gradué grand-rabbin. En même temps il suivait les cours de l'Ecole des Langues orientales vivantes et de l'Ecole des Hautes Etudes ; il est diplômé de ces deux établissements. Il retourna ensuite à Constantinople et fut appelé aux fonctions de professeur de Talmud et d'homilétique au Séminaire rabbinique qui fut fondé dans cette ville en 1898. En 1907, il fut chargé par l'Alliance Israélite d'un voyage d'études auprès des Falachas d'Abyssinie. A son retour, en 1908, lorsqu'eut été proclamée la Constitution ottomane, il fut désigné comme locum tenens du grand-rabbinat ; le 26 janvier 1909, il était élu grand-rabbin de Turquie par une assemblée générale des délégués israélites de l'Empire ottoman, qui lui donna 82 voix sur 87 votants. Il occupa ces hautes fonctions jusqu'en 1920. Au cours de cette période, il s'employa à donner une organisation et une impulsion nouvelles à toutes les oeuvres religieuses, philanthropiques, scolaires, qui ressortissaient à sa sphère d'action. Mainte initiative heureuse fut prise par lui : c'est à son intervention, par exemple, qu'est due la suppression, en 1912, du « passeport rouge » qui était exigé des israélites étrangers se rendant en Palestine, dût leur séjour ne durer que quinze jours. Il obtint aussi, en 1914, la reconnaissance légale des « yechiboth » de Jérusalem en vue d'assurer aux élèves-rabbins la dispense du service militaire. Pendant la guerre de 1914-18, il sut assurer le maintien et le fonctionnement des écoles israélites non-turques établies dans le pays. Avec le concours du Joint Distribution Committee de New-York, il organisa en Turquie des cuisines populaires, des oeuvres de secours aux veuves et aux orphelins de la guerre.

Le grand-rabbin Nahoum donna sa démission en mai 1920, à la suite de divergences de vues avec le gouvernement de Férid Pacha au sujet de la composition du corps électoral juif. Le grand-rabbin avait vainement insisté pour que, sans distinction de nationalité, les israélites établis en Turquie fussent reconnus électeurs à l'intérieur des Communautés pour les intérêts uniquement religieux.

L'année suivante, M. Nahoum fit une tournée de conférences auprès des Israélites sefardites dans les principaux centres des Etats-Unis d'Amérique.

En 1922, il assista Ismet Pacha comme conseiller à la Conférence de Lausanne.

Les différentes distinctions honorifiques conférées au grand-rabbin Nahoum attestent que ses mérites ont été reconnus non seulement dans sa patrie d'origine, mais dans plusieurs autres pays. Le gouvernement de la République française l'a fait officier de la Légion d'honneur ; le gouvernement autrichien lui avait conféré la grand-croix de l'ordre de François-Joseph pour services rendus à la Communauté israélite autrichienne de Constantinople. Il a reçu du gouvernement ottoman le grand-cordon de l'Osmanié et celui du Medjidié."

Source : L'Univers israélite, n° 21, 13 février 1925, p. 490-492.

dimanche 9 septembre 2012

Le "philosémite" Guy Mollet et les ex-collaborateurs issus de la SFIO

Jean-Pierre Biondi, La mêlée des pacifistes (1914-1945), Paris, Maisonneuve et Larose, 2000 :

"Nommé conseiller municipal de Meudon par Vichy début 1944, rédacteur à Germinal, Robert Jospin a été exclu du Parti socialiste à la Libération, puis réintégré en 1955 avec l'appui des partisans du secrétaire général de l'époque, Guy Mollet, qui en ont fait le secrétaire fédéral de la S.F.I.O. de Seine et Marne." (p. 131)

Jean Lévy, Le dossier Georges Albertini. Une intelligence avec l'ennemi, Paris, L'Harmattan, 1992 :


"Mais l'amitié qui lie Albertini à Guy Mollet est plus profonde. Elle remonte à leur militantisme commun à la SFIO, munichois l'un et l'autre en 1938. Leurs chemins se séparent en 1940 : Guy Mollet rejoint l'OCM, organisation de la Résistance, Albertini la collaboration... Mais ils se retrouvent dès 1948. En 1975, à la mort de l'ancien secrétaire général du Parti Socialiste, Est et Ouest lui rend un vibrant hommage. Il est signé Georges Albertini. Faut-il voir là la fameuse « synthèse » qu'il espérait, dès 1945, de sa prison, entre les « collaborationnistes vrais et purs » où il se situe et les « résistants vrais et purs » tels Guy Mollet ?

A lire les extraits du long article, on peut vérifier que c'est sur l'autel de l'anticommunisme que s'est poursuivie cette longue fréquentation amicale, interrompue en 1964, lorsque la SFIO se rapprochait du PCF. Faut-il suivre Pierre Assouline lorsqu'il écrit :

« Avec Guy Mollet, Georges Albertini entretient des rapports suivis. La seule fois, semble-t-il, où Albertini a demandé de l'argent au patronat pour le compte d'un parti politique, c'est, avant 1956, pour celui de Guy Mollet. Et un représentant de la SFlO assiste régulièrement aux réunions de Est et Ouest, ce qui prouve une confiance réciproque ».

Nous pouvons conclure que le rédacteur de la revue L'Histoire a raison. L'hommage rendu à Guy Mollet que nous citons en annexe justifie la réalité de ces « rapports »  privilégiés." (p. 154-155)

"La trajectoire de Lucien Laurat est typique. De la SFIO au pacifisme, de Hitler à l'épuration, puis à nouveau au parti socialiste dans l'ombre de Guy Mollet jusqu'au rapprochement de celui-ci avec les communistes en 1964 qui l'amène à la rupture avec ses amis politiques. Et à partir de 1949, la collaboration à Est et Ouest. Lucien Laurat apparaît comme l'ombre portée de Georges Albertini, guidé, tout au long de sa vie par le même fil anti-rouge (...)." (p. 177)