jeudi 23 août 2012

Les Juifs en Asie centrale

Jean-Paul Roux, L'Asie centrale. Histoire et civilisations, Paris, Fayard, 1997, p. 322 :

"Si la présence des juifs demeura discrète en Extrême-Orient au temps de la domination mongole, elle ne le fut guère en Asie centrale et en Iran. Riches, lettrés, polyglottes, souvent savants, en relation avec leurs coreligionnaires du monde entier, les juifs purent se mettre en avant. L'un d'entre eux, un médecin, Sa'ad al-Daula, parvint à gravir tous les échelons et tint pratiquement le pouvoir de 1281 à 1291 dans le khanat des Ilkhans. Il en profita pour placer ses parents et tous ceux qui partageaient sa foi à des postes de confiance. Ils s'y incrustèrent si bien que, même lors des persécutions, il fut impossible de les déloger jusqu'à la chute de la domination mongole, et peut-être plus tard. C'est un très grand homme politique, un des maîtres incontestés de l'histoire, mais un triste sire, Rachid al-Din, né dans une famille juive et converti à l'islam, qui fut le plus violent et le plus abject oppresseur de ses anciens coreligionnaires (1247-1318)."

Jean-Paul Roux, Tamerlan, Paris, Fayard, 1991, p. 245-246 :

"Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les juifs avaient essaimé dans toute l'Asie, y remportant parfois de remarquables succès, notamment chez les Turcs Khazar (vers 840). Leur présence au Turkestan chinois remonte au moins au VIIIe siècle, comme l'atteste un manuscrit hébreu de l'an 800 retrouvé à Turfan. Leur installation en Iran et en Transoxiane était naturellement antérieure, et se révélait solide. Ils étaient particulièrement nombreux dans les Etats de la Horde d'Or, notamment à Saray, où le géographe al-Omari signale leur activité. Banquiers, changeurs et médecins, ils se rendaient indispensables par les moyens financiers dont ils disposaient, leur habileté à manier l'argent, le réseau international qu'ils avaient établi avec leurs coreligionnaires des autres régions du monde, et on les appréciait pour l'efficacité de leurs cures. Aussi les Mongols leur confièrent-ils des postes importants, souvent même les plus hauts, et ils en profitèrent pour mettre en place leurs familles et leur clientèle. On verra par exemple, de 1281 à 1291, le médecin juif Sa'ad al-Daula, conseiller et médecin d'Arghun, obtenir, avec toute la confiance de son souverain, une partie du pouvoir.

Tout cela n'alla pas sans éveiller des jalousies et des haines. La restauration de l'Islam dressa bientôt devant eux des obstacles, et les juifs durent se convertir pour conserver leurs chances d'accéder au pouvoir. Quelques-uns le firent par conviction ; les autres par intérêt. Pour tenter de discerner la sincérité de leur foi, on prit l'habitude, sans doute à la suggestion de l'un d'entre eux, le célèbre Rachid al-Din (qui semble s'être montré aussi méchant homme que grand administrateur et historien génial), de leur faire « manger de la soupe faite avec de la viande de chameau bouillie dans du lait caillé », ce qu'interdisait doublement la loi mosaïque. Cela n'empêcha pas les grandes carrières, dont celle précisément de Rachid al-Din.

Bien que fort ébranlée par la chute du khanat mongol d'Iran, la situation du judaïsme semble encore des plus florissantes au XIVe siècle, et, si les juifs furent victimes de Timur, ce fut, en apparence au moins, au même titre que les autres riches rançonnés dans les cités conquises. Une tradition peu sûre veut cependant qu'après la prise de Brousse les juifs aient été rassemblés dans une synagogue et brûlés vifs. Nous ne percevons pas encore très clairement leur rôle, mais leur position dans le commerce international, qui constituait l'un des soucis majeurs de Tamerlan, et leur appartenance à la classe financière la plus privilégiée les maintinrent assez près du pouvoir (et pas nécessairement pour le meilleur)."